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"Connais-toi toi-même": l'âme raisonnable d'autrui miroir de sa propre raison. Platon.

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  On sait que Socrate s’approprie l’inscription delphique: « Connais-toi toi-même » et qu’il exhorte Alcibiade à prendre soin de son âme. Mais comment se connaître dans cette dimension dont il faut prendre soin? Peut-on se passer de médiations pour se réfléchir dans sa part essentielle? Tout l’intérêt de ce texte est de montrer que pas plus que l’oeil ne peut se voir sans le miroir d’un autre oeil, la raison ne peut se connaître sans le miroir d’une autre raison, en particulier de celle, proprement « divine » qui accomplit la capacité de connaître et de penser dans sa perfection. Cf. Cours. [1] Répertoire. [2]

 

 

 

« ALCIB. : Ton langage Socrate est, à mon sens, excellent. Mais essaie de m’expliquer de quelle façon nous pourrons bien prendre soin de nous-mêmes.

SOCR. : Eh bien! nous avons déjà pris une certaine avance, puisque, sur ce que nous sommes, un accord convenable s’est établi entre nous mais nous avions peur qu’un faux pas à ce sujet ne nous fît, sans nous en douter, prendre soin de quelque chose d’autre, au lieu que ce fût de nous-mêmes.
ALCIB. : C’est exact!
SOCR.: D’où il suivait précisément que c’est de l’âme qu’il faut avoir souci et que c’est là le but qu’il faut viser.
ALCIB.: C’est clair,

SOCR. : Quant au soin à prendre du corps et des affaires d’argent, il faut le remettre à d’autres.

ALCIB. : Sans conteste.

SOCR.: Mais cela, de quelle façon le pourrions-nous connaître avec le plus d’évidence? Connaissant cela, sache-le, nous nous connaîtrions aussi nous-mêmes, semble-t-il bien. La bonne parole de l’inscription delphique, que nous rappelions tout à l’heure est-ce que, au nom des Dieux, nous ne la comprenons pas?

 ALCIB. : Qu’as-tu dans l’esprit en disant cela, Socrate?

SOCR. : Je m’en vais t’exposer ce que je soupçonne que veut dire cette inscription et quel conseil elle nous donne; car il est bien possible qu’il n’y ait pas beaucoup de cas où il soit possible d’en trouver un exemple, mais seulement dans le cas de la vision.
ALCIB. : Que veux-tu dire par là?
SOCR. : Considère-le toi-même : si c’était à notre regard, comme à un homme, que l’inscription donnât ce conseil « Vois-toi toi-même, » comment comprendrions nous le sens de ce précepte? Ne serait-ce pas, pour notre oeil, de porter son regard sur ce qui permettrait à l’oeil, en le regardant, de se voir lui-même?
ALCIB. : C’est clair.
SOCR. : Demandons-nous quelle est la chose qui permettrait, si nous dirigions sur elle notre regard, à la fois à l’oeil et à nous-mêmes, de se voir…

ALCIB. Manifestement, Socrate, c’est en le portant sur un miroir ou sur les choses qui y ressemblent.

SOCR. : C’est cela même. Mais l’oeil, instrument de notre vision, ne renferme-t-il pas, lui aussi, quelque chose de semblable à un miroir?

ALCIB.: Hé! absolument.

SOCR. : De fait, tu as dû observer qu’en portant son regard sur l’oeil de quelqu’un, on voit son propre visage se refléter dans l’organe visuel de celui qui nous fait face, comme si c’était un miroir? N’est-ce pas dans ce que nous appelons précisément la pupille qu’il y a ainsi une image de celui qui regarde?

ALCIB. : C’est la vérité.

SOCR. : Donc, un oeil contemplant un oeil et dirigeant son regard sur ce qu’il y a de meilleur en lui, cette pupille qui est l’instrument de sa vision, voilà dans quelles conditions l’oeil se verrait lui-même.

ALCIB. : Evidemment.

SOCR. : Mais, si, à la vérité, il regardait du côté de quelque autre partie de l’homme ou de quelque objet que ce fût, à l’exception de celui-là auquel justement il est semblable, il ne se verrait pas lui-même.
ALCIB.: C’est la vérité.
SOCR.: Conclusion: si l’oeil doit se voir lui-même, c’est sur un oeil qu’il doit porter son regard, et spécialement sur ce point de l’organe visuel qui est le siège même de la vertu propre de l’oeil, autrement dit, de ce qui est, je pense, la vision?
ALCIB. : C’est cela.
SOCR. : Donc, cher Alcibiade, si l’âme doit se connaître elle-même, n’est-ce pas vers une âme qu’elle devra regarder, et spécialement vers ce point de l’âme qui est le siège de la vertu propre d’une âme, c’est-à-dire sa sagesse, et vers tel autre point auquel justement ressemble celui-là?
ALCIB. : C’est bien mon avis, Socrate.
SOCR.: Or, sommes-nous à même de dire qu’il y ait dans l’âme quelque chose de plus divin que ce à quoi se rapportent l’acte de connaître et celui de penser?
ALCIB. : Nous n’en sommes pas à même.
SOCR. : C’est donc au Divin que ressemble cette fonction de l’âme, et, quand on regarde de son côté et qu’on reconnaît tout ce qu’elle a de divin, c’est ainsi que l’on pourra le mieux se connaître.
ALCIB. : Evidemment.
SOCR. : Mais n’est-ce pas parce que, tout ainsi qu’un miroir est plus clair que l’image mirée dans l’œil, et plus pur, et plus brillant de lumière, Dieu est aussi une réalité plus pure justement et plus brillante de lumière que ce qu’il y a de meilleur en notre âme ?
ALCIB. ; Cela en a bien l’air Socrate.
SOCR. : Donc, en dirigeant vers Dieu nos regards, nous userions eu égard à la vertu d’une âme, de ce qu’il y a de plus beau, où se puissent mirer même les choses humaines ; et c’est ainsi que nous nous verrions, que nous nous connaîtrions le mieux nous-mêmes !
ALCIB. : Oui. »
                         Platon, Alcibiade, 132>133.