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Clément Rosset.L’éthique de la cruauté.

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   L’expression est de Clément Rosset dont l’œuvre consiste essentiellement à instruire le procès de la dénégation de la réalité, si complaisamment entretenue par la tradition philosophique et d’abord par Platon dans sa critique du monde sensible. Celui-ci est accusé de ne pas avoir de réalité ontologique et de ne pas contenir en soi son principe d’explication. D’où la nécessité de construire un double : le monde intelligible, décrété plus réel que celui des apparences. Rosset soupçonne cette dénégation du réel d’être symptomatique de l’intolérance de la philosophie à l’égard de la cruauté du réel beaucoup plus que de son exigence d’intelligibilité.  Ce qui le conduit à définir ce qu’il appelle une éthique de la cruauté se caractérisant par deux principes : le principe de réalité suffisante et le principe d’incertitude.

   Le principe d’incertitude renvoie à l’idée que le doute c’est-à-dire une certaine réserve à l’égard des vérités qu’un penseur énonce, trace la frontière entre   «véritables et faux philosophes : un grand penseur est toujours des plus réservé quant à la valeur des vérités qu’il suggère, alors qu’un philosophe médiocre se reconnaît, entre autres choses, à ceci qu’il demeure toujours persuadé de la vérité des inepties qu’il énonce » (L’école du réel, Editions de Minuit, 2008, p 223).   Ce n’est pas cette conception minimaliste de la philosophie qui m’intéresse ici mais ce que l’auteur entend par cruauté du réel et condition de son acceptation.

   Je n’ai jamais douté que l’acceptation du réel,  lorsqu’elle ne va pas de pair avec le sacrifice de la lucidité, a quelque chose de miraculeux.  Et comme le hasard des échanges sur ce blog a été l’occasion pour moi de  rappeler que la  joie d’exister en dépit de la cruauté du réel relève d’une forme de grâce,  j’ai pensé qu’il serait judicieux d’inviter à  lire celui qui n’a cessé d’en témoigner.

  « La seule mais grande faiblesse des arguments philosophiques tendant à faire douter de la pleine et entière réalité du réel est que ceux-ci dissimulent la véritable difficulté qu’il y a à prendre en considération le réel et seulement le réel : difficulté qui, si elle réside secondairement dans le caractère incompréhensible de la réalité, réside d’abord et principalement dans son caractère douloureux. Autrement dit, je soupçonne fort la brouille philosophique avec le réel de n’avoir pas pour origine le fait que la réalité soit inexplicable, à s’en tenir à elle seule, mais plutôt le fait qu’elle soit cruelle et qu’en conséquence l’idée de réalité suffisante, privant l’homme de toute possibilité de distance ou de recours par rapport à elle constitue un risque permanent d’angoisse et d’angoisse intolérable, – pour peu que se présente une circonstance fâcheuse qui rende, à l’occasion par exemple d’un deuil, la réalité soudainement insoutenable ; ou encore qu’en dehors de toute circonstance particulièrement pénible il advienne qu’on jette un regard soudain lucide sur la réalité en général . « Hypocondrie mélancolique », note Gérard De Nerval dans un carnet. « C’est un terrible mal : elle fait voir les choses telles qu’elles sont ». p. 208.

   Par « cruauté » du réel, j’entends d’abord, il va sans dire, la nature intrinsèquement douloureuse et tragique de la réalité. Je ne m’étendrai pas sur ce premier sens, plus ou moins connu de tous, et dont en outre j’ai eu l’occasion ailleurs de parler plus qu’abondamment ; qu’il me suffise de rappeler ici le caractère insignifiant et éphémère de toute chose du monde. Mais j’entends aussi par cruauté du réel le caractère unique, et par conséquent irrémédiable et sans appel, de cette réalité, — caractère qui interdit à la fois de tenir celle-ci à distance et d’en atténuer la rigueur par la prise en considération de quelque instance que ce soit qui serait extérieure à elle. Cruor, d’où dérive crudelis (cruel) ainsi que crudus (cru, non digéré, indigeste), désigne la chair écorchée et sanglante : soit la chose elle-même dénuée de ses atours ou accompagnements ordinaires, en l’occurrence la peau, et réduite ainsi à son unique réalité, aussi saignante qu’indigeste. Ainsi la réalité est-elle cruelle — et indigeste — dès lors qu’on la dépouille de tout ce qui n’est pas elle pour ne la considérer qu’en elle-même : telle une condamnation à mort qui coïnciderait avec son exécution, privant le condamné de l’intervalle nécessaire à la présentation d’un recours en grâce, la réalité ignore, pour la prendre toujours de court, toute demande en appel. De même que ce qui est cruel dans la peine capitale est d’une part d’être condamné à mort, d’autre part d’être exécuté, de même ce qui est cruel dans le réel est en quelque sorte double : d’une part d’être cruel, d’autre part d’être réel, — avec cette différence notable que, dans le cas de la condamnation à mort, l’exécution ne suit pas nécessairement la condamnation, alors que dans le cas de la réalité l’exécution suit automatiquement la condamnation pour ne faire qu’un avec elle, pour, si je puis dire, situer d’emblée ses « arrêts » au niveau de l’exécution. Reste qu’une distinction mentale est ici possible, encore qu’il soit impossible de distinguer dans les faits. Je veux dire qu’on peut assez ordinairement, et même, dans une certaine mesure, assez raisonnablement estimer que la réalité est cruelle par nature, mais aussi, et par une sorte de dernier raffinement de cruauté, bel et bien réelle. C’est à peu près ce qu’exprime Proust au début d’Albertine disparue: il est déjà bien triste qu’Albertine m’ait quitté avec armes et bagages, — mais le pire est encore de penser que tout cela est vrai (Proust commente cette distinction en écrivant que «la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie »; il aurait pu à mon sens plus exactement dire que la souffrance va plus loin en réalité que toutes les représentations ou anticipations qu’on peut s’en donner)…p. 209.. […] la réalité, si elle dépasse la faculté humaine de compréhension, a pour autre et principal apanage d’ « excéder », et ce dans tous les sens du terme, la faculté humaine de tolérance»

« L’acceptation du réel suppose donc, soit la pure inconscience — telle celle du pourceau d’Epicure, seul à l’aise à bord alors que la tempête qui fait rage angoisse équipage et passagers —, soit une conscience qui serait capable à la fois de connaître le pire et de n’être pas affectée mortellement par cette connaissance. Il est à remarquer que cette dernière faculté, de savoir sans en subir de dommage mortel, est située absolument hors de portée des facultés de l’homme, — à moins il est vrai que ne s’en mêle quelque extraordinaire assistance, que Pascal appelle la grâce et que j’appelle pour ma part la joie. En effet, la connaissance constitue pour l’homme une fatalité et une sorte de malédiction, déjà reconnues dans la Genèse (« Tu ne goûteras pas à l’arbre de science ») étant à la fois inévitable (impossible d’ignorer tout à fait ce que l’on sait) et inadmissible (impossible également de l’admettre tout à fait), elle condamne l’homme, c’est-à-dire l’être qui s’est hasardé dans la reconnaissance d’une vérité à laquelle il est incapable de faire face (tel un général malavisé qui se lance à l’assaut sans s’être assuré de l’état des forces en présence et de ses possibilités de retraite), à un sort contradictoire et tragique, tragique au sens où l’entend par exemple Vladimir Jankélévitch (« alliance du nécessaire et de l’impossible »). Ce qu’il y a de plus aigu et de plus notoire dans ce qu’on appelle la condition humaine me semble résider précisément en ceci d’être munie de savoir — à la différence des animaux ou objets inanimés — mais en même temps d’être démunie des ressources psychologiques suffisantes pour faire face à son propre savoir, d’être dotée d’un surcroît de connaissance, ou encore d’un «œil en trop » comme dirait André Green, qui fait indistinctement son privilège et sa ruine, bref, de savoir mais de n’en pouvoir mais. Ainsi l’homme est-il la seule créature connue à avoir conscience de sa propre mort (comme de la mort promise à toute chose), mais aussi la seule à rejeter sans appel l’idée de la mort. Il sait qu’il vit, mais ne sait pas comment il fait pour vivre; il sait qu’il doit mourir, mais ne sait pas comment il fera pour mourir. En d’autres termes : l’homme est l’être capable de savoir ce que par ailleurs il est incapable de savoir, de pouvoir en principe ce qu’il est incapable de pouvoir en réalité, de se trouver confronté à ce qu’il est justement incapable d’affronter. Egalement incapable de savoir et d’ignorer, il présente des aptitudes contradictoires qui en interdisent toute définition plausible, comme le répète Pascal dans les Pensées. [1] On dirait qu’un programmateur divin et universel, à moins qu’il ne s’agisse seulement du hasard des choses comme le suggère Epicure, a commis ici un impair de base, adressant une information confidentielle à un terminal hors d’état de la recevoir, de la maîtriser et de l’intégrer à son propre programme : révélant à l’homme une vérité qu’il est incapable d’admettre, mais aussi, et malheureusement, très capable d’entendre. C’est pourquoi le poème de Lucrèce, qui se propose de guérir l’angoisse humaine par la révélation de la vérité, a et ne peut avoir pour principal résultat que d’accroître encore cette angoisse même. L’administration de la vérité ne vaut rien pour celui qui souffre justement de la vérité; de même la perception forcée de la réalité, à laquelle invite Lucrèce, est-elle sans effet bénéfique chez celui qui justement redoute avant tout la réalité saisie quant à elle-même, en son état nu et cruel. Le remède est ici pire que le mal: excédant les forces du malade, il ne peut que soigner un cadavre ayant déjà succombé à l’épreuve d’un réel qui était au-dessus de ses forces, — ou occasionnellement conforter un bien portant, qui n’en avait pas besoin. Leopardi analyse parfaitement, dans un passage de son Zibaldone, cette inadéquation et contradiction nécessaire qui oppose l’exercice de la vie à la connaissance de la vie: « On ne peut mieux exposer l’horrible mystère des choses et de l’existence universelle (…) qu’en déclarant insuffisants et même faux, non seulement l’extension, la portée et les forces, mais les principes fondamentaux eux-mêmes de notre raison. Ce principe, par exemple — sans lequel s’effondrent toute proposition, tout discours, tout raisonnement, et l’efficacité même de pouvoir en établir et en concevoir de véridiques —,ce principe, dis-je, selon lequel une chose ne peut pas à la fois être et ne pas être, semble absolument faux lorsqu’on considère les contradictions palpables qui sont dans la nature. Etre effectivement et ne pouvoir en aucune manière être heureux, et ce par impuissance innée, inséparable de l’existence, ou plutôt être et ne pas pouvoir ne pas être malheureux, sont deux vérités aussi démontrées et certaines quant à l’homme et à tout vivant que peut l’être aucune vérité selon nos principes et notre expérience. Or l’être uni au malheur, et uni à lui de façon nécessaire et par essence, est une chose directement contraire à soi-même, à la perfection et à sa fin propre qui est le seul bonheur, une chose qui se ravage elle-même, qui est sa propre ennemie. Donc l’être des vivants est dans une contradiction naturelle essentielle et nécessaire avec soi-même. Extrait traduit par Mr Orcel, p 91.92 ». Cioran résume brièvement la même pensée dans un aphorisme de La Tentation d’exister « Exister équivaut à une protestation contre la vérité. »

   On ne peut ainsi ordinairement vivre qu’à la condition de tenir en respect la vérité, ou plutôt de la prendre perpétuellement à rebours : tâche épuisante illustrée, entre autres, par l’ancien mythe de Sisyphe. Illustrée aussi par la plupart des entreprises philosophiques, dont la principale visée n’est pas de révéler à l’homme la vérité, mais bien de la lui faire oublier : de faire « passer» sa cruauté comme un médicament fait provisoirement cesser une douleur, d’adoucir l’épreuve de la réalité par une infinie variété de remèdes — plus ou moins improvisés selon que le philosophe a plus ou moins de ressources mentales — qui se ramènent toujours en fin de compte à un exorcisme hallucinatoire du réel, semblable à la déclaration naïve d’Eric Weil évoquée plus haut (« Ce qui se donne immédiatement n’est pas réel »). Le philosophe — encore une fois, pas tous les philosophes, mais un grand nombre d’entre eux est semblable au médecin au chevet d’un malade incurable : soucieux d’apaiser à tout prix  la souffrance, mais indifférent à la valeur des moyens mis en œuvre pourvu que ceux-ci aient un effet tangible et immédiat. Son premier soin est d’établir coûte que coûte que le réel n’est pas réel, puisque c’est le réel dont on souffre et qui est en somme la cause de tout le mal »

                                          L’école du réel, Editions de Minuit, 2008. p.212 à 216.

   «La joie est la condition nécessaire sinon de la vie en général, du moins de la vie menée en conscience et connaissance de cause. Car elle consiste en une folie qui permet paradoxalement — et est seule à le permettre — d’éviter toutes les autres folies, de préserver de l’existence névrotique et du mensonge permanent. A ce titre elle constitue la grande et unique règle du « savoir-vivre ». Or il n’est rien de plus dur ni de plus malaisé — rien qui ne paraisse plus compromis d’avance — qu’un tel savoir. On connaît sur ce cas le diagnostic célèbre de Montaigne, à l’extrême fin des Essais [2] « il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie. » La simple prise en considération de la réalité, le simple exercice de la réflexion suffisent ici à décourager tout effort, — sauf s’il s’y mêle l’assistance de la joie qui, telle celle du Dieu pascalien, vient se substituer aux forces défaillantes pour faire triompher, in extremis et contre toute attente, la cause la plus faible : ce par l’entremise d’un soutien que Pascal, dans l’apologue terminal de la seconde Provinciale, définit justement comme « secours extraordinaire». Reste que ce secours de la joie demeure à jamais mystérieux, impénétrable aux yeux mêmes de celui qui en éprouve l’effet bienfaisant. Car au fond rien n’a changé pour lui et il n’en sait pas plus long qu’avant : il n’a aucun argument nouveau à invoquer en faveur de l’existence, il est toujours parfaitement incapable de dire pourquoi ni en vue de quoi il vit, — et cependant il tient désormais la vie pour indiscutablement et éternellement désirable. C’est ce mystère inhérent au goût de vivre que résume un vers d’Hésiode, au début des Travaux et les jours : krupsantès gar ékousi théoi bion anthropoisi, « Les dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes ».

   Je dis donc que l’appoint de la joie est nécessaire à l’exercice de la vie comme à la connaissance de la réalité. Cependant, il existe une autre manière de s’accommoder de la réalité, — mais je viens de dire qu’elle était névrotique c’est celle qui consiste à la nier; ou, plus exactement, à en considérer les composantes malheureuses non comme inéluctables mais comme provisoires et sujettes élimination progressive. Rien de plus fréquent on le sait, ni de plus moderne, que cette sorte d’accommodement avec le réel. Je lis par exemple aujourd’hui même, ouvrant par hasard un hebdomadaire utilitaire « Coline Serreau, elle, croit que l’on peut “changer la vie”. Il suffit d’un peu de courage, d’amitié et de confiance réciproque. » Si je cite cette réflexion assez triviale, c’est parce qu’elle est représentative d’une façon de penser qu’on rencontre à peu près partout, quoique sous des formes très différentes et sous des allures parfois moins caricaturales et plus savantes. Ce genre de propos, que signe en l’occurrence une collaboratrice attitrée de Télérama, chacun a pu le lire hier et pourra le lire demain, non seulement dans son hebdomadaire favori mais aussi dans tel ouvrage réputé d’un penseur ou d’un philosophe en renom. Il est à remarquer toutefois que la sensibilité d’esprit dont il témoigne, si elle ne date pas d’hier, n’est pas non plus éternelle et comme inhérente à la condition humaine. Elle paraît plutôt caractéristique d’une mentalité proprement moderne, dont elle constitue à mon sens la figure la plus générale de style, ce que j’appellerai sa névrose ordinaire. Mais je n’en trouve pas trace avant le XVIII° siècle : probablement parce que l’esquive du réel, assumée essentiellement, depuis le siècle dit des Lumières, par l’idée d’amélioration, s’accomplissait auparavant à l’aide d’autres formes de superstition et d’illusion »

                     La force majeure, Editions de Minuit, 1983. p. 26.27.28.