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Un mythe contemporain: Le dialogue des civilisations. R. Debray.

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  Il faut absolument lire la conférence que Régis Debray a prononcée à Séville le 28 juin 2007, intitulée  Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations,  ainsi que le récit de son voyage au Proche- Orient : Un candide en Terre sainte  [1](Gallimard 2008).

 

  Grâce aux Editions du CNRS, nous avons la chance de suivre la réflexion iconoclaste de l’auteur sur un thème ressassé jusqu’à l’écœurement dans les milieux bien-pensants : « le dialogue des cultures », « le dialogue interreligieux ». Comme si l’écran  des mots et la logorrhée des « gandins » et des « phraseurs » (Un candide en terre sainte. [1] Page 307) pouvaient occulter une vérité ayant la consistance du réel : à savoir que la ville où les appartenances religieuses sont mises en situation de coexister est précisément celle où l’on s’entretue allégrement.

   Debray y voit une « terre pas comme les autres et qui les contient toutes, c’est notre métaphore, à nous croyants et incroyants, et qui faisons l’autruche. Soyons-lui reconnaissants de nous sortir la tête du sable, à ce miroir ardent qui porte à l’incandescence nos secrets maison » Ibid. page 445.

   Comme toujours le style est alerte, porté par un souffle qui est celui d’un tempérament : « pince-sans-rire et gobe-mouche » Ibid. page162, meilleur antidote, avertit-il, du mysticisme, fût-ce de celui des « religions du salut temporel » qui a pourtant tenté son ardeur juvénile.

   Ce que j’aime en lui tient à l’aveu de ses erreurs passées et à son dégoût présent des exercices académiques.  Je me sens en résonance avec sa lassitude à l’endroit  d’un usage de la parole délesté du poids des choses. Expérience de vieux professeurs de philosophie peut-être. La dialectique est notre respiration et sur le papier le dépassement des contradictions ne requiert qu’un peu de virtuosité rhétorique !

  La réalité est plus têtue et Debray s’emploie à le montrer.

   « Culture » propose-t-il d’abord de méditer. « Dans le langage courant, culture désigne chez nous la culture de l’esprit, le travail personnel d’un individu sur lui-même (…) Civilisation désignant de son côté une réalité collective et plus profonde, à la fois mentale et incarnée, gastronomique, érotique et rythmique» (Un mythe contemporain. Page 29)

   Le philosophe précise qu’une réflexion sur le dialogue des cultures doit réunir ces deux aspects et qu’ « il faut entendre par culture, au sens fort, tout ce qu’une société s’accorde à tenir pour réel, et qui la définit. Car nous ne donnons pas le même degré de réalité aux mêmes choses, et cet indice éminemment variable dépend du prisme formé par l’ensemble des relations qu’un groupe d’hommes historiquement constitué entretient avec l’espace, le temps, la terre, l’autre sexe et la mort » (Ibid. Page 29)

   La culture est en effet tout ce que l’homme ajoute à sa nature et la transforme, l’expérience montrant que ce bagage culturel varie dans le temps et dans l’espace selon les groupes et exige de décliner l’humanité au pluriel.

  Mais l’humanisme rationaliste, hérité des Lumières, avait nourri l’espérance d’un dépassement possible des particularismes locaux par la promotion de la culture au sens humaniste et de la civilisation. Civilisation, avions-nous cru :  ce qui nous éloigne de la barbarie, et d’abord de celle consistant, selon Lévi-Strauss, à voir en l’autre un barbare.

  Nous avions ainsi pensé le développement de la rationalité, philosophie, science, technique, laïcisation du politique etc. comme le vecteur d’un universel concret affranchi de la violence inhérente aux cloisonnements ethniques.

   J’avoue l’avoir cru avec la foi du charbonnier. Formons les esprits à la rigueur rationnelle, développons les sciences, faisons circuler les techniques, les personnes et les idées et nous bâtirons un avenir où les hommes s’enrichiront de leurs différences, échapperont aux diverses aliénations qui en font des ennemis les uns des autres. Je crois même être devenue professeur de philosophie pour participer à cette noble tâche.

  Or ce début du XXI° siècle exhibe le caractère radicalement illusoire de cette croyance. En particulier sur le point dont je doutais le moins, car j’avais la faiblesse de croire qu’on ne pouvait être formé à la maîtrise des techniques modernes, aux savoirs scientifiques sans qu’il s’ensuive, de facto, un remaniement des mentalités dans le sens d’un recul des superstitions.

   Le texte de Debray administre sur ce point une douche froide et une anecdote, parmi tant d’autres, racontée dans le récit du voyage en Terre sainte (page 157) donne la mesure de ma naïveté car que « sous l’égide de gens intelligents, informatisés et hyperconnectés » on puisse s’enquérir de l’existence d’une véritable vache rousse pour les besoins d’un culte à venir dépasse, je l’avoue, mon entendement.

  Faut-il en conclure que le cortex ne peut rien contre l’hypothalamus et qu’il y a là « l’ombre du mancenillier sous le soleil des Lumières » (Ibid. Page 319) ? Peut-être.   En tout cas le constat est accablant.

   Pour en préciser les termes, Debray affronte, dans sa conférence, la question suivante : « comment le fait de culture se distingue-t-il du fait technique ? »(Un mythe contemporain, Page 29)

   L’angle d’attaque du problème est judicieux car s’il y a un domaine où le progrès et l’universalisation sont des réalités, c’est bien celui des sciences et de la technique.

La mondialisation techno-économique est un fait observable. De Paris à Pékin, les hommes utilisent des téléphones portables, communiquent par internet, prennent l’avion et se transmettent les savoirs positifs rendant possible ce « one world ».

  Mais les cultures font de la résistance à ce processus d’unification.

   « Par où l’on voit que le progrès, qui a un sens précis en matière technique et scientifique, n’a pas le même en matière culturelle. La culture fractionne l’espèce humaine en personnalités non interchangeables – ethnies, peuples et civilisations-  alors que la technique l’unit, en rendant nos objets inter-opérables » ( Ibid. Page 30.31).

   « La norme standard » unifie les hommes à la périphérie de leur existence, elle laisse inchangé le centre, ce par quoi ils s’identifient et qui est irréductiblement lié à une terre, des morts, une langue bref à une culture au sens ethnique du terme.

  « Les lieux de mémoire et la mémoire des lieux favorisent l’ethnocentrisme ; les épidémies du « dernier modèle », téléphone tri-bande, écran plasma ou 4×4, alimentent le cosmopolitisme. Leur fonctionnement n’étant pas lié à une terre, langue ou religion particulière, Airbus, satellites et centrales nucléaires sont de parfaits nomades. L’espace des mœurs, langues et des mythes, lui, est autochtone et fortement polarisé » (Ibid. Page 31)

   Bien sûr le phénomène s’éclaire à la lumière d’une évidence : « La culture est le lieu naturel de la confrontation, puisque c’est la forge de l’identité, et qu’il n’y a pas d’identité sans un minimum d’altercation à un autre que soi » (Ibid. Page 33)

   Reste que même s’il est vrai que, comme Régis Debray le souligne dans Un candide en Terre sainte, [1] page 446, ce qui unit le séparé (le symbolique) est aussi ce qui sépare les réunis (le diabolique), l’intérêt de son analyse se trouve davantage dans le repérage des faits qui, dans le monde contemporain, dramatisent cette évidence.

   Car on sait bien qu’ « un peuple, c’est une molécule d’atomes lâches unis soit par un délire commun – ascendant légendaire ou élection divine -, soit par un dédain commun – pour un voisin ou un ennemi héréditaire » (Ibid. Page 242), mais pourquoi donc cet archaïsme reprend-il du poil de la bête à une époque où certaines conquêtes de la modernité permettaient d’en espérer le retrait ?

  Nul n’ignore qu’on est là en présence de ce que Bergson appelait « un instinct primitif » mais il appartenait encore à une génération croyant aux vertus de la civilisation pour le neutraliser. Qu’est-ce donc qui s’est passé pour nous donner à voir un tel phénomène régressif ?

   Debray pointe trois raisons : « La première, le nombre. La deuxième, le renouveau de l’archaïque commandé par le progrès technique. La troisième, la balkanisation inhérente à la mondialisation » (Un mythe contemporain. Page 43)

L’explosion démographique n’est pas pour rien dans le fait que certains espaces deviennent proprement inhabitables et par voie de conséquence ingouvernables. Gaza bien sûr comme emblème de cette tragédie mais aussi toutes les terres d’immigration massive et clandestine. Debray lit dans la montée des intégrismes « une maladie de peau », une sorte de défense immunitaire, par allergie au contact. D’où le constat : « Une planète-ville ou la ville cosmique n’est pas un gage de cosmopolitisme, bien au contraire (…) Qu’il s’agisse des loubavitch, des charismatiques ou des « barbus » l’effervescence messianique ou le prurit orthodoxe touchent d’abord les immigrants en situation précaire, les ruraux transplantés des bidonvilles et des camps de réfugiés en bordure des métropoles, et les délocalisés de fraîche date, dès lors qu’on ne leur fait pas une place ».(Ibid. Page 45)

 Les révolutions techniques ensuite, en modifiant profondément l’écosystème traditionnel, ont tendance à susciter un retour des archaïsmes. « La déconvenue du jour s’annonçait, dès les années 1970, au Caire, à Alger, à Tunis, lorsque la brèche islamiste en milieu estudiantin apparut d’abord dans les écoles techniques, les facultés de médecine et enfin dans les universités scientifiques. Dans les secteurs de pointe de la modernité, les plus émancipés » (Ibid. Page 49). Au fond remarque notre auteur : «Chaque déséquilibre suscité par un progrès technique provoque une manière de rééquilibrage ethnique spontané, comme si fonctionnait dans l’inconscient collectif un véritable thermostat de l’appartenance. Le nivellement des couleurs locales et le béton des bords de mer suscitent en retour les fureurs patrimoniales et mémoriales, comme la diffusion des connaissances positives galvanise une formidable appétence d’ancrage affectif » (Ibid. Page 50)

 Enfin la mondialisation va de pair avec un phénomène de balkanisation politico-culturelle menaçant de faire éclater ou fragmentant des ensembles constitués comme on a pu l’observer en Yougoslavie. Il n’y a pas besoin d’être un grand clerc pour prophétiser que les revendications des minorités culturelles, régionales, des nations non reconnues comme Etats seront les pommes de discorde du siècle qui vient de commencer. Debray cite la Turquie, Israël et l’Inde comme exemples de la régression des forces laïques au profit de partis ethno-culturels, comme si les différences d’origine avaient pris le relais des différences de classe dans la lutte séculaire des hommes les uns contre les autres.

   On est donc loin d’un dialogue des civilisations et le spécialiste de la médiologie se demande s’il ne devrait pas se reconvertir dans une nouvelle discipline : la « murologie » (Un candide. Page 399). De fait on n’a jamais élevé tant de murs pour séparer les hommes, de Jérusalem à Bagdad en passant par Gibraltar et le Rio Grande.

  Impossible de s’unir autour d’un dieu ou d’une foi commune sans faire l’œuvre du diable. Soit. Alors faut-il en conclure que l’aspiration à la communication universelle n’est que le symptôme de la fatigue d’être soi ? Qu’il n’y a pas d’autre alternative que « l’universel à l’état gazeux ou le particulier à l’état solide » (Ibid. Page 392) ?

   Debray n’est pas clair sur ce point.

   Dans le récit de son voyage il est franchement pessimiste. Il dénonce l’illusion universaliste : « Nous avons du goût en ce moment pour une cohabitation des dieux, libre et saine concurrence. Les chevaux de herse nous ramènent à la réalité : la concurrence c’est la guerre » (Page437) et la Terre sainte en « son exiguïté physique, qui autorise un maximum de haine dans un minimum de superficie, a la vertu de rendre patent ce qui ailleurs reste latent parce que diffus ou policé » (Page 438).

   En revanche il termine sa conférence sur une note optimiste en rendant grâce, comme il le fait aussi dans l’autre ouvrage, à la diversité ethnique de nous sauver de l’ennui et de l’asphyxie propres au chiffre un et en soulignant que pour dialoguer il faut, au moins être deux, et ce qui est encore mieux trois.

  Reste que je ne parviens pas à voir ce qui peut rendre possible ce dialogue s’il faut faire le deuil du principe de l’universel à savoir de la transcendance en chaque homme de la raison.  Or la lecture d’un candide en Terre sainte [2] incline, sauf exception, conduit à considérer que la place de la raison est décidément un lieu vide.

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  A méditer : « Le chiffre un est souvent un étouffement de l’esprit. Pensons aux hommes d’un seul livre. Le chiffre deux, parfois une malédiction. Pensons aux intoxiqués de la lutte finale. A trois, la liberté commence à respirer. Pensons à l’âge d’argent, sinon d’or, andalou » (Un mythe. Page 56)

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