- PhiloLog - https://www.philolog.fr -

Pierre Hassner. La dialectique du bourgeois et du barbare.

  *

    « Ce qui se joue ici, sous cette forme moderne de la lutte du maître et de l’esclave, c’est, dans le cadre d’une hostilité qui peut rapidement se transformer en haine, l’affrontement entre un ethos du calcul rationnel, fondé sur l’intérêt bien entendu et, en dernière analyse, sur la recherche de la survie, sur l’acquisition ou la conservation des biens et la peur de la souffrance et de la mort, et un ethos de la fierté, de l’honneur ou de la gloire fondé sur les vertus martiales et guerrières, sur l’acceptation, voire la recherche, de la mort infligée ou subie, et parfois sur le vertige de l’automutilation et de l’autodestruction. Cet ethos peut n’être que l’expression d’une culture guerrière traditionnelle ou se teinter d’un romantisme esthétique à la recherche du geste grandiose ou d’un nihilisme exprimant la haine non seulement de l’autre mais de soi et du monde.

Toujours est-il qu’il s’oppose avec violence et mépris à une modernité où il ne voit que matérialisme, corruption et décomposition. Le « Mad Mullah of Somaliland » qui s’oppose aux Anglais au début du XXème  siècle, leur déclare: « Je vaincrai car vous aimez la paix et j’aime la guerre. » Ben Laden s’écrie: « Nous avons des milliers de jeunes qui aiment la mort autant que les jeunes Américains aiment la vie. » Hafez el-Assad déclare à Henry Kissinger qui lui prédit qu’un jour il devra, comme Sadate, négocier avec les Israéliens: « Détrompez-vous, la guerre ultime aura pour enjeu non le territoire mais la souffrance. Les Israéliens deviennent des bourgeois comme vous. Ils ne savent plus souffrir et mourir. Nous, nous savons. La victoire appartiendra à ceux qui sauront le plus longtemps souffrir et mourir. » À ces déclarations d’inspiration guerrière traditionnelle ou religieuse fait écho le « Vive la mort ! » des fascistes italiens et espagnols ou le mépris des nazis pour l’Amérique (et déjà des intellectuels allemands de 19l4 pour l’Angleterre) au nom de l’opposition entre un peuple de héros et un peuple de marchands. Dans un livre stimulant au titre absurde, Avishai Margalit et Jan Buruma ont recueilli les thèmes de cette haine de l’Occident. D’autres, comme Paul Berman, suggèrent un mouvement cohérent là où il y a des défis rivaux.

   Tout au long du XXème, ces défis ont été relevés et ces prophéties démenties. C’est en grande partie, certes, à cause de la technique moderne qui met en cause le principe de Machiavel selon qui la virtù guerrière est plus importante que la richesse. Mais c’est aussi parce que, le dos au mur, les sociétés libérales et bourgeoises peuvent retrouver un esprit de résistance et de combat qui puise dans des ressources culturelles précapitalistes (qu’elles soient aristocratiques ou, comme aux Etats-Unis, celles de la conquête de l’Ouest ou celles de l’Amérique sudiste et fondamentaliste, celle du made in Texas ou celle des prêcheurs de haine), mais aussi et surtout dans le réveil du thumos, ou de l’honneur, dans un réflexe de dignité ou de fierté blessée, dans un désir de résistance indignée et de vengeance ou de revanche. La deuxième Intifada mettait ses espoirs dans le retrait israélien du Liban pris comme un aveu de faiblesse, Ben Laden dans le retrait américain de Somalie et jadis du Vietnam. Il n’est pas exclu que ces espoirs ne soient confirmés à la longue; mais en attendant il est certain qu’ils sous-estiment toujours la possibilité de mobilisation défensive des sociétés individualistes et libérales.

   L’élément tragique de cette dialectique tient à ce qu’elle ne s’arrête pas là. Cette mobilisation défensive, bourgeoise et libérale peut tomber dans deux pièges, opposés mais, en un sens, convergents.

   Le premier est la barbarisation du bourgeois, sous le coup de la peur, de la colère, du sentiment d’avoir été trahi. Certains aspects de la réaction à la barbarie des attentats suicides dirigés contre les populations civiles vont dans ce sens. La renaissance des sentiments de solidarité nationale dans des populations naguère essentiellement individualistes, salutaire en soi, peut mener à une acceptation de pratiques ou d’attitudes qui le sont moins, tels le traitement des prisonniers de Guantanamo ou d’Irak, surprenant pour un pays qui paraissait excessivement légaliste, ou les pratiques de l’armée israélienne dans les Territoires occupés, telles que la destruction de maisons, les représailles sur la population civile ou simplement les vexations infligées à celle-ci.

    Aux États-Unis, toute une campagne idéologique encourage ces attitudes, en proposant, comme un éditorialiste réputé, George Will, d’exécuter les prisonniers suspects de terrorisme plutôt que de les juger ou de les maintenir en détention, en annonçant que le « leadership exige un ethos païen » et que la modernité ne change rien à cet égard, en évoquant les « guerres sauvages de la paix », en citant le Président à la mode, Theodore Roosevelt, incarnation des vertus martiales, qui disait: « Si nous ne gardons pas les vertus barbares, acquérir les vertus civilisées ne nous servira à rien. »

   Certes, il est question de vertus et d’ethos plutôt que de passions. On peut même trouver des justifications juridiques ou philosophiques à l’idée que règles ou restrictions à la destruction guerrière ne s’appliquent qu’entre États qui les observent en retour et dont on reconnaît la légitimité alors que, face aux barbares – c’est-à-dire, hier, à la fois les pirates ou les bandits et les sauvages ou les colonisés, et, aujourd’hui, les fanatiques ou les terroristes, – tout est permis. Mais ce qui se fait jour, bien souvent, à travers ces discours et ces pratiques, c’est ce que Freud appelait le «  retour du refoulé », c’est-à-dire une agressivité dont il disait bien qu’elle était d’autant plus déchaînée chez les civilisés, une fois les tabous levés, qu’elle avait été réprimée ou sublimée.

   Heureusement, jusqu’à présent, les sociétés libérales – qu’il s’agisse de l’Italie devant les Brigades rouges, d’Israël devant la deuxième Intifada, ou des États-Unis devant Al-Qaïda et Saddam Hussein – ont le plus souvent résisté, à des degrés divers, à cette tentation ou à ce vertige de la passion vengeresse. Mais elles n’en sont que plus exposées à tomber dans le deuxième piège qui correspond davantage à leur nature mais qui, en même temps, est l’image symétrique de l’erreur commise par leurs ennemis: c’est de penser faire céder l’adversaire en faisant appel essentiellement à la crainte de la souffrance ou à l’espoir de la prospérité.

   Certes, la recherche de la paix ne saurait se dispenser ni de la force punitive ni de l’attrait matériel. Mais si elle se fonde exclusivement sur une psychologie utilitariste ou calculatrice, behavioriste ou pavlovienne, elle risque d’aboutir à une autre barbarie, mécanique et impersonnelle. Au moment de la guerre d’Algérie, Raymond Aron avait répondu à ceux pour qui la victoire militaire française démontrerait aux Algériens qu’ils avaient intérêt à renoncer à l’indépendance: « C’est oublier l’expérience de notre siècle que de croire que les hommes sacrifieront leurs passions à leurs intérêts. » Au moment de la guerre du Vietnam, Thomas Schelling avait suggéré d’interpréter les bombardements sur ce pays comme une forme de compellence,  une manière d’influencer les décisions de l’adversaire en affectant son calcul des coûts et des bénéfices, de la punition et de la récompense. Deux autres auteurs américains, Karl Deutsch et Kenneth Boulding lui avaient répondu que cette psychologie néobenthamienne négligeait les réactions non utilitaires à l’emploi de la force, la manière dont celui-ci peut renforcer la résistance au lieu de l’affaiblir.

   Comme l’écrit Boulding la « faiblesse fondamentale de l’analyse de type économique appliquée à des symptômes sociaux essentiellement non économiques est précisément qu’elle néglige les aspects du comportement humain qui ne sont pas économiques, mais qui sont “héroïques” ou, plus exactement, créateurs d’identité. Dans la mathématique de l’identité personnelle, les pay-off négatifs renforcent fréquemment l’engagement existant ».

   Il se peut que cette erreur ait été commise à la fois par les auteurs des attentats antiaméricains et anti-israéliens, pensant faire fléchir des adversaires embourgeoisés, et par ces derniers, pensant priver les terroristes de leur soutien uniquement à coups de punitions, en négligeant l’humiliation et le désir de vengeance qu’elles susciteraient. Nous arrivons ainsi à ce qui est peut-être l’essentiel, si l’on en croit l’éditorialiste américain Tom Friedman: « The single most unappreciated force in world affairs is humiliation. »

    Pierre Hassner. La revanche des passions, Fayard, 2015, p.46 à 50.