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Paul Rebeyrolle au château d’Arenthon. Alex.

  

 C’est fou ce qu’une oeuvre gagne à être en résonance avec le lieu de son exposition! J’avais déjà été impressionnée par cette peinture à  la fondation Maeght à St Paul de Vence en 2000, mais la souriante Provence opposait comme un démenti à la rudesse de ces toiles si résistantes à la légèreté de l’air et à la luminosité de l’atmosphère.

 

Ici, au contraire elles sont chez elles.

 

 

L’austérité de cette ancienne maison forte inscrite dans une campagne rustique à proximité du plateau des Glières fait écho à l’écosystème de ce peintre enraciné dans l’épaisseur terreuse des forêts limousines. Le jardin aussi. Il n’est pas planté d’essences nobles et ses pentes abruptes sont peu propices aux rêveries romantiques.

 

 

 

 

     On y découvre au détour du chemin diverses sculptures mais le regard bute d’un côté sur l’obstacle d’une falaise tandis que de l’autre il se prolonge dans l’évocation d’une forêt. Tout ici rappelle  les rigueurs du monde paysan, celui d’une France profonde à la vie simple et dure qui, pour ne pas constituer le public des visiteurs de la Fondation Salomon, fut sans doute le terrain d’observation de l’enfant Rebeyrolle, immobilisé par la maladie durant plusieurs années.

   En 1931, en effet, âgé de cinq ans, il est atteint d’une tuberculose osseuse nécessitant une immobilisation totale en minerve plâtrée. Ses parents instituteurs lui apprennent à lire et à écrire et il passe son temps à dessiner. Pendant cinq longues années, il fait l’expérience d’une vie entravée que les poussées de la sève juvénile ont sans doute souvent rêvé de rompre. Je ne peux m’empêcher de penser, en regardant cette peinture, que Rebeyrolle a passé sa vie à faire exploser les chaînes de sa minerve. Il les déclina sous les espèces les plus diverses : violence des pouvoirs, triomphe de la société de consommation, cynisme de l’économie de marché et du monde de la finance, faillite du capitalisme, dangers de la technoscience, solitude des sexes. Qu’importe la nature des murs de la prison… il n’y a d’obstacles que par la liberté qui s’y cogne et refuse de s’y soumettre. Or le monde, tel qu’il va, en ce siècle d’effondrement des espérances, est pour Rebeyrolle un immense scandale à vomir, à disloquer, à faire surgir dans son visage délétère. Son horreur n’a d’égale que la rage d’un homme dont la peinture est un cri de révolte et un joyeux pied de nez. Et avec quelle alacrité !

  Car tel est le paradoxe de cette œuvre dérangeante. Sa noirceur ne parvient pas à occulter la vitalité qui s’y exhibe. Sa force, confinant à la violence, est celle d’une nature rebelle, irrespectueuse, prompte à déboulonner les idoles et à faire retentir le rire sonore de l’ironie et de la dérision. Rien ne résiste à son insolence. Les Panthéons sont des impostures ne méritant pas d’autre révérence que celle du cul obscène d’un singe ; le Pape, un sinistre manipulateur dont l’encyclique « Splendeur de la Vérité » est un tissu de mensonges. En 1993, il réagit viscéralement à la publication de ce texte : « ça m’a foutu dans une colère noire, déclare-t-il. Je crois qu’il est le dernier à pouvoir employer ces termes. Voilà un type extraordinaire ! Avec une superbe robe blanche, il s’en va dans les régions les plus misérables du monde et il dit aux gens : faîtes des enfants et surtout ne mettez pas de préservatifs ! Il se fait le complice de l’épidémie de sida. Je trouve ça criminel. Moi aussi, comme le pape, je trouve que la vérité est splendide, mais sa vérité n’est pas la mienne. Je ne cherche pas à faire de la morale, je veux juste exprimer ma vérité contre la sienne. Voilà l’origine de ces tableaux. […] Un événement déclenche chez moi une réaction, et cette réaction se traduit plastiquement en une série de tableaux cohérents entre eux » (Paul Rebeyrolle l’antipape. L’esprit libre, nov. 1994).

   On a compris que les majuscules, les hiérarchies ne sont pas en odeur de sainteté dans l’univers de Rebeyrolle. Que la distinction du bas et du haut soit la respiration du royaume des aveugles, soit.  Mais on n’est pas condamné à la cécité. La vue rend iconoclaste et ceux qui se piquent de sagesse ne sont pas les derniers à subir l’ire irrévérencieuse du peintre-voyant. Il faut voir le traitement qu’il leur fait subir ! Leur corps n’a plus rien de glorieux. Ce ne sont plus que « des sacs de peau bourré d’organes », dont les cavités oculaires se réduisent à des trous béants, expulsant des matières vitreuses, sortes de rebuts venant augmenter la somme des désastres dont ils sont les architectes.

   Rebeyrolle ne nous laisse aucun répit dans son œuvre de dénonciation, de provocation. Aussi tous les titres de ses séries sont-ils des manifestes. Qu’on en juge par cette liste :

 

 

   La Fondation Salomon ne propose pas une rétrospective de cette œuvre imposante mais un choix judicieux s’organisant autour de trois thèmes, récurrents dans toute la production de l’artiste : la nature, l’homme et la société.

   J’avoue ma prédilection pour le thème de la nature. Peut-être parce que dans ces toiles là, l’ombre d’autres géants de la peinture (en particulier De Kooning) ne vient pas parasiter le rapport à la toile. Rebeyrolle ne ressemble qu’à lui-même et son travail conquiert une éloquence qui est celle de la seule peinture. Faisant l’économie des affichages idéologiques, la fonction subversive de l’art ne s’en accomplit que mieux. En témoignent les deux toiles qu’on peut admirer au premier étage de la Fondation Salomon. L’une appartient à la série des Grands Paysages, exécutés en 1978, l’autre se nomme Solfatare I et date de 1987. Sont aussi présentées La Barrière (2000) et les Quatre Saisons (1967) que Rebeyrolle avait réalisées pour la salle à manger des Maeght à st Paul de Vence.

   Il me semble que ces œuvres ont une fonction contrapuntique. Elles donnent à voir une puissance créatrice délestée de toute négativité. Si les tableaux politiques nous confrontent à des évasions manquées, les paysages respirent les évasions réussies. C’est que le salut n’est pas dans le ciel ou dans les hauteurs, alibi de toutes les entreprises de dévastation de la terre-mère. Il sourd de ses entrailles, il vient toujours d’en-bas. Pour s’en convaincre, il suffit de bien regarder : il n’y a pas de ciel lumineux, de verticalité heureuse dans les toiles de Rebeyrolle. Les verticales ont toujours quelque chose de menaçant : puissance d’écrasement ou effets de clôture contre lesquels la vie vient se briser ou opère son travail de sape. La rédemption est au ras du sol, dans la forêt, les sources, la nature sauvage des forces élémentaires, ce que les mains rugueuses et les souliers crottés savent depuis toujours. Pêcheur à la mouche, chasseur, paysan dans l’âme, Rebeyrolle a une connaissance intime de la magie de l’eau, de la vie secrète des sous-bois, des tremblements de l’air. Il sait en capter l’énergie souterraine et la faire jaillir à même le geste créateur dans une peinture s’imposant comme un hymne à la matière dans son épaisseur obscure, ses mouvements telluriques, ses colères volcaniques. On a parlé de matiérisme pour qualifier sa peinture et c’est bien vrai qu’elle encolle dans de savantes compositions du bois, des champignons, des lichens, des mousses, du crin, de la limaille de fer, de la bourre de matelas, des os. C’est précisément cela qui m’émeut chez lui. La présence glorieuse d’une matière n’ayant pas d’autre éloquence que sa réalité miraculeuse, mystérieuse, voire dangereuse. Avec Rebeyrolle, l’esthétique de l’effroi se métamorphose en lyrisme d’une nature naturante victorieuse de toutes les errances  humaines comme l’est cette glaise que le peintre pétrit dans une participation à la triomphale geste cosmique. Elle défonce les surfaces, suinte en coulées glaireuses, cristallise en sédiments boursouflés, en lignes de force désordonnées ou se soulève en un gigantesque bloc chantant une Pentecôte inversée. La matière danse une bacchanale et parce que cette bacchanale est celle de la vie, elle nous remue les tripes.

   Pas étonnant que Rebeyrolle parle de la nécessité d’un contact physique avec la nature pour être un grand peintre. Il le souligne en réponse à une question de Maïten Bouisset concernant la série des Grands Paysages. « On ne peut pas être peintre sans avoir un amour profond des gens, des choses et de la nature, dit-il. Sinon, on fait un article ou on écrit un livre. Le peintre, pour moi, doit avoir un contact physique avec la nature. Dans ces Paysages, il y avait deux éléments qui rentraient en ligne de compte. Le premier était de me prouver qu’après dix ou vingt ans de sujets politiques, je n’étais pas tombé dans le théorique, et que j’avais gardé mes souliers en contact avec la gadoue. Le second, c’était de faire la preuve que le paysage pouvait être un sujet politique » (Cité dans le catalogue de l’exposition de 2000 à la Fondation Maeght).

     Je ne sais pas s’il fait du paysage un sujet politique. Mais à coup sûr, il en dévoile la profondeur métaphysique. Son talent impose une traversée des apparences et une rencontre avec les dieux chtoniens à l’œuvre dans la chair du monde et dans la nôtre. Ils ont la présence du sanglier tapi dans le fourré, prêt à bondir pour déjouer et se jouer des forces de la mort. Ils ont le museau rouge d’une tête de vache, acharnée à mettre hors d’état de nuire les lézards malfaisants. Ils ont la splendeur de ce ventre féminin, matrice originelle, temple de la fécondité, de l’obscurité, de l’étrangeté, que l’artiste a peint en hommage à Courbet. Le monde païen aussi a ses divinités et requiert ses temples. Alors y a-t-il écrin plus approprié pour célébrer le culte qui fut celui de Rebeyrolle, je veux parler du culte de la nature, des noces de l’art et de la vie, que la chapelle du château d’Arenthon ? C’est la salle inaugurale de l’exposition et on ne pourra jamais mieux faire entrer dans le monde ouvert par Rebeyrolle que de la manière choisie par Philippe Piguet, le commissaire de l’exposition. h [1]http://www.fondation-salomon.com/ [2] (En cliquant sur Expositions, puis en positionnant la souris sur l’image, on peut avoir un aperçu de la totalité de l’exposition. Remarquable pour ceux qui sont trop éloignés d’Alex))

   D’emblée il met en scène la vérité ultime de cette œuvre ; son refus de toute transcendance, son assomption de l’immanence radicale et la joie d’en être malgré tout. Malgré tout …car les dieux de la nature ne sont pas plus inoffensifs que ceux des hommes. La vérité de l’être est tragique et on ne peut abolir la solitude de l’individuation. Mais on peut la rompre parfois au contact d’une sève dont le jaillissement ressuscite les élans démoniques.

   C’est à cette expérience que nous convoque celui que l’on a appelé « le sanglier de la peinture ».

 

  

NB : Je profite de ce post pour signaler une exposition très intéressante à Lochieux, à une vingtaine de kilomètres de Belley, consacrée à Gertrude Stein et le Bugey.

 http://www.ain.fr/upload/docs/application/pdf/2011-06/dp_expo_gertrude_stein_lochieu_bd.pdf [3]