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Paideia encore et toujours. Werner Jaeger.

Apollon du Belvédère. Vatican.  

 

   Le temps des vacances s’achève et il faut conclure ces réflexions sur l’Europe.

 Comment endiguer le délabrement de l’Occident, si le constat de Castoriadis est fondé et comment habiter Festivopolis sans en être ?

 Ayant horreur de la sinistrose et portée par une foi indéfectible en l’humanité, je me suis ressourcée auprès de mes vieux maîtres et j’ai trouvé en eux des raisons de résister à l’air du temps et de réaffirmer les exigences autorisant à parler d’une exception et d’une supériorité de la culture européenne.

 
    « Quand une tradition commence à s’éteindre, il ne reste d’autres ressources à l’ouvrier que de saisir ses outils et de consacrer toutes ses forces à sa mission d’éducateur » écrivait Werner Jaeger, à une époque où le sol de l’esprit européen se dérobait sous ses pas, et accouchait de la barbarie. Il écrivait alors Paideia (1933), ce grand livre sur la Grèce et l’héritage que nous ne saurions oublier sans nous perdre nous-mêmes.
 
   Paideia, c’est toujours là qu’il faut revenir. A cette pratique de formation d’un idéal d’humanité, que la communauté grecque, les législateurs, les poètes et les philosophes ont eu le souci de sculpter. Jaeger souligne la difficulté de traduire ce mot qui à l’origine renvoie à l’idée de puériculture. « A dire vrai, il est malaisé de définir ce terme : à l’instar d’autres concepts de grande envergure (la philosophie par exemple, ou la culture), il refuse de se laisser enfermer en une formule abstraite. […] En me servant d’un mot grec pour une chose grecque, j’ai voulu faire comprendre qu’on doit considérer ce vocable de paideia avec les yeux des Grecs et non avec nos yeux d’hommes modernes. Il est impossible d’éviter l’emploi d’expressions actuelles comme civilisation, culture, tradition, littérature, ou éducation. Mais aucun ne remplace vraiment ce que les Hellènes entendaient par paideia.[…] Les Anciens étaient persuadés que l’éducation et la culture ne constituent pas une théorie abstraite ou un art formel, distincts de la structure historique objective de la vie spirituelle d’une nation. Ils pensaient qu’elles se trouvent dans la littérature, expression de toute culture supérieure ». Paideia.

    « Supérieure » mot interdit à l’âge de l’indifférenciation généralisée, mot obscène aux relents de nostalgie aristocratique. Sans doute… mais il se trouve, et Jaeger y insiste beaucoup, que « la culture, c’est simplement l’idéal aristocratique d’une nation, progressivement intellectualisé ». « L’origine aristocratique du kalos kagathos (= de l’homme bel et bon) dans la Grèce classique est aussi évidente que celle du gentleman en Angleterre ». Aussi, que l’éthique fondée sur l’honneur de la Grèce archaïque ait peu à peu évolué vers une éthique de la liberté, de l’égalité et de la justice ne doit pas occulter le fait que, quelle que soit l’époque, les Grecs eurent le mérite de se poser la question essentielle : « Quel type d’éducation mène à l‘areté ? ».  L’areté c’est la vertu, ce qui accomplit la nature humaine dans sa perfection et la vertu suprême est impossible sans kalokagathia.

   Former un homme beau et bon, cultiver la grandeur d’âme, voilà l’œuvre que se sont assignés les Grecs et cette œuvre devrait encore être notre préoccupation constante. Voilà pourquoi chaque fois que l’Europe connaît des crises, c’est vers la culture mère qu’elle a intérêt à se tourner pour se ressourcer car c’est en elle que commence une aventure dont il ne faut pas dire qu’elle est celle de la civilisation occidentale mais celle de la civilisation tout court. « Aussi haut que nous puissions placer notre estime pour les réalisations artistiques, religieuses et politiques des nations plus anciennes, l’histoire de ce que nous pouvons vraiment appeler civilisation – c’est-à-dire la poursuite consciente d’un idéal – cette histoire ne commence pas avant la Grèce » Paideia.

 
   Il faut donc bien nous entendre sur ce qu’il convient d’appeler civilisation, cela évitera de cautionner un relativisme de mauvais aloi, si commode aujourd’hui pour s’éviter d’exercer la fonction discriminatrice et critique de l’esprit.
  Les Grecs nous apprennent que la civilisation se déploie comme processus de formation, d’éducation de l’humanité de l’homme. Car l’humanité n’est pas une donnée, c’est une exigence. Et il faut d’abord s’en faire une idée pour se la donner comme tâche à réaliser. Les Grecs incarnent ce moment où se fait jour une représentation universalisable de la nature humaine : l’homme est un animal raisonnable ou un animal politique. Il a une spécificité et celle-ci ne peut s’accomplir dans son excellence sans que toutes les forces de la communauté humaine concourent à ce bel ouvrage. Législateurs, poètes, philosophes, tous se donnent une mission éducative car au sein de l’ordre cosmique qui est l’œuvre du législateur divin, l’humanité ne sera ce qu’elle doit être que par les efforts et la volonté du législateur humain.
 
  Nulle tentation de brouiller la frontière entre l’humanité et l’animalité chez les Grecs et si, comme tous les peuples ils ont le sentiment d’incarner l’universalité humaine, leur originalité est d’y être autorisés par la manière dont ils définissent l’homme et pensent ce qu’ils appellent sa vertu. Leurs exhortations n’ont pas pris une ride, raison pour laquelle leurs œuvres sont des « classiques », ce qu’il faut encore et toujours enseigner dans nos classes pour donner consistance à l’idéal spirituel et moral, seul idéal capable de conférer un sens au fait proprement étonnant de l’existence d’hommes sur la terre.
 
 Méditons ce beau texte introductif de Paideia (C’est moi qui souligne en gras):
 
 « La place unique des Hellènes dans l’histoire de l’éducation résulte de cette même particularité, à savoir l’instinct souverain qui fait envisager chaque partie comme subordonnée et relative à un tout idéal (les Grecs adoptèrent ce point de vue aussi bien pour la vie courante que pour l’art), et aussi de leur sens philosophique de l’universel, de leur perception des lois les plus profondes de la nature humaine, des modèles qui en découlent et régissent l’existence spirituelle de l’individu ainsi que la structure de la société. En effet, l’universel, le logos (comme le conçut Héraclite avec sa conscience aiguë de la nature de l’esprit), est le bien commun de tous les esprits, au même titre que la loi est commune à tous les citoyens dans l’État. Lorsqu’ils abordèrent le problème de l’éducation, les Grecs se fièrent pleinement à leur intuition des principes naturels directeurs de l’existence humaine et des lois immanentes à partir desquelles l’homme développe ses facultés physiques et intellectuelles. Utiliser pour l’éducation cette connaissance comme un outil qui façonnerait l’individu vivant – tout comme le potier pétrit l’argile et le sculpteur creuse la pierre aux fins d’obtenir une forme préconçue – telle fut l’idée hardie et féconde qui ne pouvait venir qu’à cette nation d’artistes et de philosophes. Le chef-d’oeuvre des Grecs fut l’Homme; les premiers, ils comprirent qu’éducation signifie modelage du caractère humain selon un idéal déterminé. « Le pied, la main, l’esprit sûrs et sans défaut » sont les termes qu’emploie un poète du temps de Marathon et de Salamine pour décrire l’essence de cette vertu authentique, si difficile à acquérir. Le terme de culture devrait être réservé à ce seul genre d’éducation, celui pour lequel Platon se sert de la métaphore matérielle du caractère que l’on façonne ». Le mot allemand Bildung indique fort bien la nature de l’éducation en Grèce dans le sens platonicien : il suggère tout autant la composition plastique de l’artiste que le modèle directeur toujours présent à l’esprit, l’idea ou typos. Chaque fois que cette conception renaît dans l’histoire, elle provient des Grecs; et toujours, elle reparaît lorsque l’homme cesse d’exercer l’enfant, tel un jeune animal, pour exécuter certains travaux extérieurs bien définis, et qu’il se rappelle la nature véritable de l’éducation. Mais une raison particulière explique pourquoi les Grecs eurent le sentiment que l’éducation était une tâche capitale et difficile et pourquoi ils s’y consacrèrent avec une ardeur incomparable. La cause n’en fut certes pas leur sens esthétique ou leur mentalité « théorétique » Aussi loin que nous puissions remonter dans leur histoire, l’Homme est leur préoccupation essentielle. Leurs dieux anthropomorphes; l’application qu’ils mirent à rendre la forme humaine en sculpture et même en peinture; l’ordre logique avec lequel leur philosophie passa du problème du cosmos à celui de l’homme pour atteindre son apogée avec Socrate, Platon et Aristote; leur poésie dont le thème inépuisable, tout au long des siècles depuis Homère, reste l’homme, sa destinée et ses dieux; et enfin, leur Etat qui ne peut être compris que comme l’autorité qui règle la vie de l’homme et l’homme lui- même, ce ne sont là que rayons distincts, issus d’une seule grande source de lumière. Il faut y voir les manifestations d’une attitude anthropocentrique devant la vie, qu’il est impossible d’expliquer en la faisant dériver de n’importe quoi d’autre et qui imprègne tout ce qui a été senti, fait, ou conçu par les Grecs. D’autres nations ont créé des dieux, des rois, des esprits; les Grecs seuls ont formé des hommes.
   Par contraste avec l’Orient, nous pouvons maintenant définir le caractère spécifique de l’Hellénisme. En découvrant l’homme, les Grecs ne découvrirent pas le subjectif, mais conçurent les lois universelles de la nature humaine. Leur principe intellectuel n’est pas l’individualisme, mais l’ « humanisme » pour employer ce mot dans son acception originale et classique. Humanisme vient d’humanitas qui, du moins depuis l’époque de Varron et de Cicéron, possède un sens plus noble et rigoureux, venu s’ajouter au sens ancien et vulgaire de « conduite humanitaire », ici hors de propos. Il désigne le processus éducatif qui confère à l’individu sa forme véritable, la nature humaine authentique. Telle fut la vraie paideia grecque prise comme modèle par l’homme d’État romain. Elle part d’un idéal et non de l’individu. Au-dessus de l’homme membre de la horde, et de l’homme personnalité censément indépendante il y a l’homme conçu comme un idéal.  Et cet idéal fut le modèle vers quoi tendirent les éducateurs ainsi que les poètes, artistes, et philosophes grecs. Mais qu’est-ce que l’homme idéal? C’est le type universellement valable d’humanité auquel tous les êtres humains sont tenus de ressembler. Déjà nous avons noté que le but de l’éducation est de façonner chaque individu à l’image de la communauté; les Grecs commencèrent par calquer le caractère humain sur ce type universel, prirent de plus en plus conscience de la portée du procédé, en arrivèrent à approfondir le problème de l’éducation et à en saisir les principes fondamentaux avec une clairvoyance infaillible, plus philosophique que celle de n’importe quelle période de l’histoire ». Werner Jaeger. Paideia.