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L’expérience est-elle le fondement de la connaissance? Le criticisme kantien.

David Hume. 1711.1776. Portrait par Ramsay.

   C’est ce que soutient l’empirisme. L’empirisme s’oppose au rationalisme dogmatique selon lequel : « Toute connaissance certaine vient de principes irrécusables, a priori, évidents, dont elle est la conséquence et d’eux seuls, les sens ne pouvant fournir qu’une vue confuse et provisoire de la vérité » Lalande. Vocabulaire de la philosophie. [1]

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1)      Analyse de l’empirisme.

  « Nom générique de toutes les doctrines philosophiques, selon lesquelles la connaissance humaine dérive toute entière directement ou indirectement de l’expérience sensible, y compris les principes rationnels de la connaissance et qui n’attribuent à l’esprit aucune activité propre ». Lalande.Ibid.

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  Locke (1632.1704), Hume (1711.1776), J.S. Mill (1806.1873) sont des empiristes. Newton se revendique empiriste.

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  L’empirisme est avant tout une critique de l’innéisme. Locke soutient qu’ « il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait d’abord été dans les sens ». Il n’y a pas d’idées ou de principes innés. L’esprit est une table rase, une cire vierge sur lequel viennent s’imprimer les données de l’expérience. Nos idées sont le reflet de nos impressions sensibles. L’ordre que nous mettons dans les phénomènes ne procède pas de principes a priori (« a priori » signifie : qui est antérieur à l’expérience. S’oppose à « a posteriori » : qui découle de l’expérience), il est le reflet dans notre esprit de ce que l’expérience nous montre. La répétition des mêmes expériences fait, avec l’habitude, naître les idées d’identité, de ressemblance et toutes les généralisations nécessaires à la connaissance.

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  Cf. La célèbre analyse que Hume fait du principe de causalité. C’est de l’expérience, affirme Hume, que nous tirons l’idée qu’un phénomène A est cause d’un phénomène B. Le rapport causal est un rapport chronologique. Nous constatons une conjonction constante entre deux phénomènes et c’est l’habitude, l‘accoutumance qui nous détermine à attendre l’un quand paraît l’autre. La prétention qui est la nôtre d’énoncer une relation nécessaire entre A et B n’a aucune validité rationnelle. En réalité il s’agit d’une impression subjective produite par l’expérience réitérée d’une succession dans le temps. Car en toute rigueur, que cette succession ait été observée un grand nombre de fois dans mon expérience passée me permet seulement de dire qu’il est probable qu’elle sera observable demain, cela ne me permet pas de dire qu’il est nécessaire qu’il en soit ainsi.

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  Ex : Je m’attends lorsque je mets une casserole d’eau sur le feu  à ce que l’eau bouille parce que j’ai l’expérience de la conjonction constante de l’échauffement et de l’ébullition. L’habitude de cette conjonction suscite le sentiment d’un rapport nécessaire mais  cette nécessité n’est pas rationnellement fondée car « l’expérience nous apprend bien que quelque chose est de telle ou telle manière mais non point que cela ne peut être autrement » (Kant). L’expérience ne donne à voir que du contingent et du particulier ; elle ne permet pas de formuler des rapports nécessaires et universels.

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  Il s’ensuit que l’empirisme ruine la prétention de la science à formuler des propositions universelles et nécessaires en ce qui concerne les faits. Or seules l’universalité et la nécessité d’un énoncé lui confèrent la certitude. L’empirisme conduit donc au relativisme et au scepticisme.

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  On appelle positivisme logique, l’option empiriste en matière scientifique. Selon cette théorie de la connaissance la science se réduit à une description scrupuleuse du réel permettant un bon système de prédictions. La méthode consiste à relier une observation à la suivante, au moyen de formules appropriées, en évitant de recourir à des variables imaginaires ou à des observations non vérifiées. La science ne peut énoncer que des relations probables c’est-à-dire des relations susceptibles d’être confirmées par des observations répétées, elle ne peut pas formuler des relations nécessaires et universelles.

2)      Les difficultés de l’empirisme. L’alternative kantienne : le criticisme.

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  On a déjà souligné les difficultés de l’empirisme au niveau de l’observation des faits. Il suppose que l’objet s’imprime sur un esprit passif or la plus simple perception montre qu’il n’en est rien. L’objet est moins donné que construit. La perception est, comme l’établit Descartes dans l’analyse du morceau de cire, une opération de l’entendement qui synthétise dans l’unité et l’identité d’un objet une multiplicité et une diversité d’impressions sensibles. Je ne vois pas la cire, « je juge que je vois de la cire » dit Descartes.

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  Ce qui est vrai de la perception, de l’observation des faits,  l’est a fortiori de l’activité théoricienne. En prétendant la fonder sur la seule expérience, l’empirisme remet en cause son caractère rationnel et conduit au scepticisme. Or la physique de Newton n’est-elle pas un désaveu d’un tel scepticisme ?  Kant interroge les conditions de possibilité de la science telle qu’elle vient de donner sa mesure avec le génie de Newton. Elle a un double caractère expérimental et mathématique. Elle établit des lois dont la forme nécessaire et universelle s’énonce dans des formules mathématiques. Comment cela serait-il possible si l’expérience était le fondement de la connaissance ? Ne faut-il pas substituer à l’option empiriste, l’option rationaliste consistant à admettre que la théorie suppose l’intervention de principes internes à l’esprit, principes organisant l’expérience mais ne découlant pas d’elle ?

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  Telle est l’analyse que Kant propose de la causalité. Ce que l’expérience fournit ce sont les éléments liés par la relation causale, non la relation elle-même. Celle-ci est une catégorie de l’entendement posant que « tout ce qui arrive suppose quelque chose dont il résulte suivant une règle ». Sans ce principe, dit Kant, nous serions dans l’impossibilité de connaître quoi que ce soit et le réel serait inintelligible pour nous. L’esprit donne la règle selon laquelle nous mettons en ordre le divers donné dans l’expérience. Loin d’être dérivée de l’expérience, la causalité est la condition de l’expérience, le cadre a priori sans lequel « les intuitions sensibles seraient aveugles » c’est-à-dire désordonnées et confuses. Réciproquement sans les intuitions sensibles, les catégories seraient « vides » puisqu’elles n’auraient rien à relier.

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  Il s’ensuit que l’expérience fournit la matière de la connaissance mais  sa forme dérive de l’esprit. L’expérience est donc un mélange de réceptivité (passivité) et de spontanéité (activité) de l’esprit. Sans une matière l’esprit n’aurait rien à connaître. L’expérience est donc bien l’origine de toute connaissance possible mais elle n’en est pas le fondement car la forme qui est appliquée à cette matière relève de la spontanéité de l’esprit.

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  Les principes de l’esprit mis en œuvre dans la connaissance sont dits transcendantaux. Est transcendantal, au sens kantien, ce qui est antérieur à l’expérience (a priori) indépendant d’elle mais ne trouve à s’appliquer qu’en elle. Comme tel, le transcendantal est la condition de toute expérience possible.

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3)      Les implications de la thèse kantienne.

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a) La distinction du penser et du connaître.

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  La connaissance (la science) exige que l’activité de l’esprit (la mise en forme) s’applique à des objets donnés dans l’expérience (ce qui est objet d’intuition sensible). Un concept (par exemple : Dieu, l’âme, la liberté, le monde comme totalité) auquel ne correspond aucune intuition sensible est bien une pensée mais ce n’est pas une connaissance. Il s’ensuit qu’on ne peut rien connaître au-delà de l’expérience. (Erreur de la théologie rationnelle ou de la psychologie rationnelle).

En revanche ce qu’on ne peut connaître, il est permis de le penser, de nous en faire une Idée. « J’entends par Idée, écrit Kant, un concept rationnel, nécessaire auquel ne peut correspondre aucun objet donné dans les sens ».

Il va de soi que le penser ne peut prétendre à aucune vérité objective. Nous pouvons penser l’âme, la liberté, Dieu, nous ne pouvons pas en élaborer une connaissance.

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b) La distinction du phénomène et du noumène.

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  Les phénomènes sont les choses telles que nous les connaissons c’est-à-dire telles que nous les informons par la structure de notre esprit. Il faut distinguer le réel phénoménal et le réel tel qu’il est en soi indépendamment de notre manière de le connaître. Celui-ci est un x inconnaissable. Mais ce que nous ne pouvons connaître, il est permis de le penser. Etymologiquement les noumènes sont les choses pensées.

Il n’y a pour nous de connaissance que du phénoménal, nous ne pouvons savoir ce qu’est le réel en soi, mais à condition de ne pas nous contredire nous pouvons le penser.

Ex:  Dans la mesure où le savant organise le réel par la catégorie de causalité ou de déterminisme, le réel est pour la connaissance scientifique un réel déterminé. Cela n’interdit pas de penser que l’homme est libre. Mais alors la liberté n’est pas conçue comme une capacité phénoménale, elle l’est comme une capacité nouménale exigée à titre de « postulat de la raison pratique ».

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c) La révolution copernicienne.

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  Par cette analyse Kant dit qu’il a réalisé en théorie de la connaissance, une véritable révolution copernicienne. Comme Copernic a substitué l’héliocentrisme au géocentrisme, il faut substituer l’option idéaliste à l’option réaliste en matière de théorie de la connaissance.

Le réalisme consiste à croire que la connaissance saisit le réel tel qu’il est en soi. Or toute connaissance met en rapport un sujet et un objet et c’est moins le sujet qui gravite autour de l’objet que l’inverse. C’est le réel ou l’objet qui gravite autour de l’esprit ou du sujet. En conséquence, la connaissance scientifique ne peut pas prétendre à l’objectivité si l’on entend par là ce que l’épistémologie appelle « l’objectivité forte » c’est-à-dire la conformité ou la fidélité des énoncés à l’objet. Elle doit se contenter de revendiquer une objectivité définie comme accord de tous les esprits, comme intersubjectivité. Ce que l’épistémologie appelle « l’objectivité faible ».

De fait, si la démarche scientifique neutralise la subjectivité empirique, elle ne neutralise pas toute forme de subjectivité. Les catégories de l’esprit sont à rapporter au sujet rationnel. Un tel sujet étant  universel, il  peut élaborer des énoncés capables de faire l’accord des esprits. Cela ne l’empêche pas d’être une subjectivité. (Pour la distinguer de la subjectivité empirique on parle de subjectivité transcendantale).

Le réel scientifique est un réel construit par la subjectivité transcendantale. La question reste donc posée de savoir si cette construction rationnelle est adéquate au réel en soi. Le physicien Léon Brillouin par exemple, propose de dire que « la science est l’image du réel dans l’esprit de l’homme » et  Max Planck demande d’admettre les trois propositions suivantes :

  • Il existe un monde indépendant de nous.
  • Ce monde ne nous est pas directement accessible.
  • Nous imaginons des modèles simplifiés qui nous servent de représentation physique de ce monde inaccessible ».

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NB : L’idéalisme est mis en question par les savants qui avec B. d’Espagnat argumentent en faveur d’un réalisme ouvert. Ils objectent que si la science met en jeu un sujet, celui-ci est contraint de réformer ses catégories dans son dialogue avec le réel. Par exemple, l’espace-temps courbe de l’astro- physique n’est pas l’espace que Kant définissait comme une forme a priori de la sensibilité puisque celui-ci était l’espace euclidien. Au fond tout se passe comme si le réel était « un réel voilé » (métaphore proposée par B. d’ Espagnat) que la science approche peu à peu dans son effort de dévoilement. L’option réaliste objecte aussi que si la science ne saisissait pas le réel, les réussites techniques fondées sur cette science relèveraient du miracle. « Argument du non-miracle de Hilary Putman ». 1975.

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TEXTES.

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« Tout homme a conscience qu’il pense et que son esprit  s’applique, quand il pense à des idées [2]qui sont en lui : il est donc hors de doute que les hommes ont dans leur esprit diverses idées telles que :
blancheur, dureté, douceur, sucré, pensée, mouvement, homme, éléphant, ébriété et autre idées; tout d’abord, nous devons nous demander comment l’esprit y parvient ?

Je suppose donc que l’esprit est, comme nous disons, du papier blanc, vierge de tout caractère, sans aucune idée : comment se fait-il qu’il en soit ensuite garni ? d’où lui vient cette vaste provision que l’imagination humaine, toujours au travail et sans limites a peintes en elle avec une variété presque infinie? Je réponds d’un mot: de l’expérience. C’est sur elle que toute notre connaissance se fonde, c’est d’elle qu’elle dérive en définitive. Notre observation appliquée soit aux objets sensibles externes, soit aux opérations internes, perçues par nous et réfléchies sur nous-mêmes, voilà ce qui fournit nos entendements de tous les matériaux de la pensée. Voilà les deux sources de la connaissance d’où sourdent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement. »

Locke, Essai sur l’entendement humain, I,  1.

 

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 « S’il y a une relation entre les objets qu’il nous importe de connaître parfaitement, c’est celle de la cause et de l’effet. C’est sur elle que se fondent tous nos raisonnements sur les questions de fait ou d’existence (…). La seule utilité immédiate de toutes les sciences est de nous enseigner comment nous pouvons contrôler et régler les événements futurs par leurs causes. Nos pensées et nos recherches s’emploient donc, à tout moment, autour de cette relation ; pourtant, les idées que nous formons à son sujet sont si imparfaites qu’il est impossible de donner une juste définition de la cause, sinon celle qu’on tire de ce qui lui est extérieur et étranger. Des objets semblables sont toujours en connexion avec des objets semblables. Cette conjonction, nous en avons l’expérience. D’accord avec cette expérience, nous pouvons donc définir une cause comme un objet suivi d’un autre et tel que tous les objets semblables au premier sont suivis d’objets semblables au second. Ou en d’autres termes, tel que, si le premier objet n’avait pas existé, le second n’aurait jamais existé. L’apparition de la cause conduit toujours l’esprit, par une transition coutumière, à l’idée de l’effet. Cette transition aussi, nous en avons l’expérience. Nous pouvons donc, conformément à cette expérience, former une autre définition de la cause et l’appeler un objet suivi d’un autre et dont l’apparition conduit toujours la pensée à l’idée de cet autre objet. (…)

J’ose affirmer, comme une proposition générale qui n’admet pas d’exception que la connaissance de cette relation ne s’obtient en aucun cas par des raisonnements a priori; mais qu’elle naît entièrement de l’expérience quand nous trouvons que des objets particuliers sont en conjonction constante l’un avec l’autre.»

Hume, Enquête sur l’entendement humain (section 7).

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« Si toute notre connaissance débute avec l’expérience, cela ne prouve pas qu’elle dérive toute de l’expérience, car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience fût un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre pouvoir de connaître (simplement excité par des impressions sensibles) produit lui-même : addition que nous ne distinguons pas de la matière première jusqu’à ce que notre attention y ait été portée par un long exercice qui nous ait appris à l’en séparer. C’est donc au moins encore une question qui exige un examen plus approfondi et que l’on ne saurait résoudre du premier coup d’œil, que celle de savoir s’il y a une connaissance de ce genre, indépendante de l’expérience et même de toutes les impressions des sens. De telles connaissances sont appelées a priori et on les distingue des empiriques qui ont leur source a posteriori, à savoir dans l’expérience. (…) Par connaissances a priori nous entendrons désormais non point celles qui ne dérivent pas de telle ou de telle expérience, mais bien celles qui sont absolument indépendantes de toute expérience. A ces connaissances a priori sont opposées les connaissances empiriques ou celles qui ne sont possibles qu’a posteriori, c’est-à-dire par l’expérience. »

Kant, Préface de la Critique de la Raison pure.