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Lévinas: Le fondement trans-affectif du rapport moral. L’éthique de la responsabilité.

Levinas

 

    Comme dans le kantisme, la position d’autrui comme autrui ne correspond pas, pour Lévinas, à une inclination naturelle. Ce n’est pas une dynamique de l’Etre qui permet de sortir de soi pour laisser une place à l’autre, c’est au contraire une rupture de l’Etre, un arrachement à soi-même, initiés par une expérience éthique constitutive de la rencontre du visage.

 

  
 

 Le philosophe s’attache à décrire cette expérience nous donnant ainsi à entendre une morale dont l’originalité est d’être de l’ordre du descriptif plutôt que du prescriptif.

 Description qui, il faut bien le dire, ne va pas de soi. Je ne suis pas sûre qu’elle puisse prétendre à l’universalité tant elle me semble adossée à la tradition judéo-chrétienne. Lévinas écrit un magnifique roman éthique qui, comme œuvre d’art séduit par sa réussite, mais enfin, s’il y a des fictions qui disent vrai, le roman lévinassien m’a toujours laissée perplexe.

  Car qu’est-ce que le visage pour notre philosophe ?

  C’est l’épiphanie du Tout Autre, de l’Infini, de la Loi divine.

  Tout se passe comme si la négation de l’Autre comme Autre dans la tragédie nazie, comme si l’effacement des visages de millions de singularités humaines, broyées dans l’horreur totalitaire, avaient rendu nécessaire de lier le mal absolu à la négation de l’ab-solu c’est-à-dire, selon l’étymologie latine, de ce qui est séparé. Et surtout tout se passe comme s’il fallait incriminer dans cette catastrophe la loi de l’Etre,  compris dans sa signification éléatique, comme le propre d’une identité non mêlée d’altérité.

  Lévinas va donc délégitimer la tendance naturelle à affirmer son être, à persévérer dans son être (Le conatus spinoziste ou l’amour de soi rousseauiste) afin de lier la capacité morale, non pas à une manière d’être autrement, mais à ce qu’il appelle un autrement qu’être. (Cf. Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. [1]1974.)

  « La morale commence, dit-il, lorsque la liberté au lieu de se justifier par elle-même se sent arbitraire et violente » Totalité et infini. [2]1961.

  Or, ce qui me fait accéder à la conscience de mon indignité, ce qui me révèle le caractère coupable de ma liberté c’est, selon Lévinas la visitation de l’Autre dans le visage.

  PB : Qu’appelle-t-il donc visage ?

  -Certes pas ce qui pourrait faire l’objet d’une description phénoménologique. Décrire le visage comme un objet de perception ou de connaissance revient à le manquer dans sa signification de visage. Il n’est pas une donnée plastique car il se retire des formes qu’il prend et déjoue la représentation. Il n’est accessible ni à une analyse spéculative ni à une approche contextuelle. Il porte en lui-même, dit-il : « la signification sans contexte ». Le visage c’est autrui, le premier venu ou bien l’étranger que je ne peux pas englober dans ma pensée, l’unique auquel je ne peux pas prêter un sens parce qu’il est inconnu, transcendant. Quelque chose émane du visage qui déchire l’Etre, mène au-delà et fait advenir l’humanité de l’homme.

  -Lévinas décrit sa rencontre comme un événement. Elle ne s’annonce pas, elle advient. C’est pourquoi il en parle comme d’un choc qui surprend le sujet, fait effraction dans sa vie pour en bouleverser l’affirmation et l’assigner à sa vocation. Devant le visage, je ne peux plus être celui qui se pose en s’opposant (Cf. La lutte pour la reconnaissance à la manière hégélienne), celui qui joue le jeu social de la séduction ou des rapports de pouvoir. Sa rencontre est contemporaine d’une expérience éthique et seule cette expérience donne accès à la signification du visage.

  -Pour Lévinas, le visage n’est pas tant à regarder qu’à écouter.

  Il souligne son caractère vulnérable. Il est la partie la plus nue, du corps humain, la plus exposée à la violence. Cette absence de protection s’impose à celui qui le rencontre, à la fois comme une invitation au meurtre (remarquons combien la violence s’exerce souvent sur la face : le crachat, la claque, le coup de poing etc.),  et une interdiction absolue de céder à cette tentation. (On a de nombreux témoignages de guerre où les soldats avouent leur impuissance à tuer lorsqu’ils sont face à face avec le visage de l’ennemi).

  Ainsi devant le visage je ne me sens plus autorisé à être pour moi, je me sens tenu d’être pour autrui et de mettre un point d’arrêt à mon affirmation. Je ne me pose plus, je me dépose. Car le face à face avec le visage est le face à face avec le dénuement de l’autre, sa solitude, sa fragilité d’existant exposé à la souffrance et à la mort et de cette misère je me sens comptable comme si mon humanité s’attestait dans une solidarité avec « la faiblesse et la finitude essentielle d’autrui ».

En m’offrant son extrême vulnérabilité, il me tente dans ma liberté meurtrière et en même temps il m’offre sa signification : « tu ne tueras pas », m’assignant ainsi à ma vocation c’est-à-dire à une responsabilité sans limite pour lui.

  Le visage n’est donc pas une image, il est une Parole.

  Comme le mendiant, il m’appelle au secours, il me met face à  ma propre injustice à son égard.

  Mais comme le maître, il me donne un ordre.

  En digne héritier de la tradition biblique, Lévinas fait de l’homme celui qui a été fait à la ressemblance de Dieu de telle sorte que notre expérience de Dieu, le tout Autre, l’Infini, c’est notre expérience d’autrui. « L’éthique n’est pas le corollaire de la vision de Dieu, elle est cette vision même » écrit-il dans Difficile liberté [3].1963.

  L’idée de Dieu vient donc de l’Autre et se révèle dans l’appel au débordement illimité de la responsabilité pour l’autre.

  Là est le point cardinal de le description lévinassienne. La présence de l’autre est le fondement de l’obligation morale mais celle-ci n’est pas la découverte de la nécessité morale du respect et de la réciprocité des droits et des devoirs, comme elle peut l’être dans le kantisme. Elle est une Parole qui subvertit la loi de l’Etre car initiant « un scrupule d’être », elle exige de faire passer l’autre avant soi, quelle que soit la conduite de cet autre. Je me découvre responsable pour lui, de manière asymétrique, sans attente de réciprocité. Il a priorité sur moi, je suis toujours déjà en charge de lui, que je sois coupable ou victime. « C’est un « Après vous, Monsieur ! » originel que j’ai essayé de décrire » écrit Lévinas dans Ethique et infini. [4]

C’est dire qu’en faisant de chaque visage une transcendance qui convoque, interpelle (« Chaque visage est un Sinaï, dit-il »), Lévinas décrit une morale de la sainteté. Aimer son prochain sans limite, ne rien demander mais donner, suspendre la revendication de ses droits pour ne sentir que ses devoirs, telle est la relation interpersonnelle engagée par cette expérience éthique.

  D’où le problème que doit affronter Lévinas : Si l’expérience du visage est expérience éthique, comment peut-il y avoir un autre rapport à l’autre; celui qui s’effectue dans la relation juridico-politique ? Car lorsqu’il s’agit de régler la coexistence des libertés, de juger les hommes, il ne peut plus être question d’affirmer la priorité absolue de celui qui a un visage comme c’est le cas dans la relation interpersonnelle.

  Sur la scène politique il ne saurait être question d’oublier tous ceux qui n’ont pas de visages et qui pourtant sont des membres de la collectivité humaine. Voilà pourquoi Lévinas introduit l’idée du tiers.

  Je ne suis pas seul au monde avec autrui. Il y a la pluralité humaine, il y a tous les autres. Avec ceux-ci, je ne suis pas dans une relation de face à face. Dans le registre du politique nous n’avons pas affaire à « la vulnérabilité brute et nue des mortels », aux visages mais à cet « un chacun » qui est un élément de la pluralité humaine. Or l’enjeu du politique c’est la justice, le souci de l’égalité, la juste répartition des avantages et des charges. Cette exigence implique de modérer le privilège accordé à autrui. Il s’agit de comparer des incomparables, de traiter de manière égale des unicités qui ne deviennent des citoyens qu’à cette condition. Une « correction » de la dissymétrie, de la non réciprocité, de la disproportion de la relation éthique s’impose. Un certain anonymat est requis pour ne pas faire injustice à l’un ou à l’autre. La scène politique requiert, même si Lévinas y voit un risque de tyrannie, un effacement nécessaire de l’unicité d’autrui.

  « La relation avec le tiers est une incessante correction de l’asymétrie de la proximité » écrit-il dans Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. [1] Ou encore : « La philosophie est cette mesure apportée à l’infini de l’être-pour-l’autre de la proximité et comme la sagesse de l’amour ». (Ibid).

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   Implications de cette analyse :

 

 

  Elle récuse l’idée que la moralité se fonde sur l’autonomie de la volonté. La volonté raisonnable, la liberté ne peuvent être le principe de la loi morale puisque l’une et l’autre sont mises en accusation par Lévinas en tant qu’elles renvoient à la loi de l’Etre. Tant que celles-ci ne sont pas suspendues dans leur affirmation par une Parole venant d’une extériorité qui est en soi une altérité, elles sont coupables. La Parole salvatrice ne sourd pas de l’intériorité personnelle, elle se fait entendre de l’extérieur et seule la réponse à l’extériorité de son appel fait advenir l’homme à son humanité. Celle-ci commence avec une réponse, celle du « me voici ». Pour Lévinas, la liberté humaine se définit donc comme hétéronomie. La responsabilité précède la liberté car elle n’est pas choisie mais imposée. Il y a une antériorité du bien sur l’Etre et seul celui qui obéit à sa loi comme on obéit à un Autre peut échapper à la fatalité d’une existence étrangère, par sa nécessité, à celle du bien.

  C’est la raison pour laquelle Lévinas parle de Difficile liberté [3].1963. Celle-ci fait de chacun « l’otage de son prochain » ; « le gardien de son frère ».

  Cette thèse, bien sûr, ne vient pas de la tradition philosophique de l’Occident puisque celle-ci pense la loi de l’Etre, les droits du moi dans sa réciprocité avec un toi, la liberté comme un droit naturel et l’exigence d’autonomie.(C’est pourquoi Lévinas demande de substituer à l’ontologie ou pensée du même, la pensée de l’Autre c’est-dire  l’éthique comme philosophie première).

  La pensée de la subordination de la liberté à une Extériorité et sa définition comme hétéronomie ou obéissance à la loi de l’Autre est, en revanche, le propre de la tradition hébraïque.

   Cf. Catherine Chalier dans son beau livre intitulé Lévinas L’utopie de l’humain. [5]1993 : « Quand Lévinas décrit cette difficile et paradoxale liberté, cette liberté précédée par l’appel adressé à la singularité de chaque moi, le vocable d’élection lui vient à l’esprit. Idée qui s’exprime, dans la Bible, par l’appel du Dieu invisible à Abraham, Isaac et Jacob et à chacun de leurs descendants, pour qu’ils accomplissent Ses desseins sur la terre. Car telle est l’élection, « la conscience d’une assignation irrécusable dont vit l’éthique et par laquelle l’universalité de la fin poursuivie implique la solitude, la mise à part du responsable » Difficile liberté . [3]

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  On a compris que Lévinas refuse de penser l’identité humaine à partir de l’Etre, c’est-à-dire de la tendance de toute chose à persévérer dans son être. L’homme naît à son identité de sujet lorsqu’arraché à soi, déraciné hors de l’Etre (thème du dés-inter-essement), il accède à la responsabilité pour autrui. Il s’ensuit que la responsabilité n’est pas ce qui arrive à un sujet déjà constitué, elle est ce qui le constitue comme sujet. Elle précède en lui l’essence. Je n’adviens à mon identité et à mon unicité de sujet qu’en répondant à l’appel de l’Autre, un Autre qui me domine de sa transcendance. C’est ce que Lévinas appelle : l’humanisme de l’autre homme. [6]1972.

  Il est ainsi conduit à interpréter de manière originale le commandement évangélique : « Aime ton prochain comme toi-même ». Il ne s’agit pas de se prendre soi-même comme étalon de mesure de l’amour puisqu’en deçà de l’amour, le sujet est dissous dans l’impersonnalité de l’Etre. Il propose la lecture suivante : « Tu aimeras ton prochain : c’est toi-même », « c’est cet amour du prochain qui est toi-même ».

 

PB :