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Les trois ordres. Pascal

 Georges Rouault. Ecce homo. 1937.1941. Musée national d'art moderne. Paris. 

        

     « La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité car elle est surnaturelle.

       Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit.

        La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair.
        La grandeur de la sagesse, qui n’est nulle sinon de Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d’esprit. Ce sont trois ordres différents, de genre.
        Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur victoire et leur lustre, et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles où elles n’ont pas de rapport. Ils sont vus, non des yeux mais des esprits. C’est assez.
        Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles, où elles n’ont nul rapport car elles n’y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges et non des corps et des esprits curieux. Dieu leur suffit.
       Archimède sans éclat serait en même vénération. Il n’a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions. O qu’il a éclaté aux esprits.
       J-C, sans biens, et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n’a point donné d’inventions. Il n’a point régné, mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. O qu’il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence aux yeux du cœur et qui voyent la sagesse.
       Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu’il le fût.
       Il eût été inutile à N-S.J-C. pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi, mais il y est bien venu dans l’éclat de son ordre.
        Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de J-C., comme si cette bassesse était du même ordre duquel est la grandeur qu’il venait faire paraître.
       Qu’on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l’élection des siens, dans leur abandonnement, dans sa secrète résurrection et dans le reste. On la verra si grande qu’on n’aura pas sujet de se scandaliser d’une bassesse qui n’y est pas.
       Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles comme s’il n’y en avait pas de spirituelles. Et d’autres qui n’admirent que les spirituelles comme s’il n’y en avait pas d’infiniment plus hautes dans la sagesse.
       Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits. Car il connaît tout cela, et soi, et les corps rien.
       Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé.
       De tous les corps ensemble on ne saurait faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et les esprits on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible et d’un autre ordre surnaturel ».
                                                    Pascal. Pensées. [1]L.308. B. 793.
 
Introduction :
 
   Cette pensée a pour enjeu de distinguer des ordres (thème). Il y a trois ordres dit Pascal : L’ordre des corps ou ordre de l’extériorité, l’ordre des esprits ou ordre de l’intériorité, l’ordre de la charité ou ordre de la supériorité (thèse). La question est de savoir à quoi renvoient ces distinctions. Que faut-il entendre par ordre ? Quelles sont les déterminations pascaliennes de ces ordres ?
 
I)                   La notion d’ordre.
 
   Mettre en ordre, ordonner consiste à identifier, distinguer, classer, hiérarchiser. Il y a là des opérations fondamentales de l’intelligence ou de la raison dans la mesure où l’esprit n’est pas chez lui dans l’indifférenciation, le chaos, la confusion. On prête à Anaxagore (500.428av.J.-C) cette formule : « D’abord était le chaos, puis vint la raison qui mit tout en ordre ».
Dans ce texte, Pascal distribue les choses, selon un principe d’ordonnancement lui permettant de distinguer des genres. Genres de vie, genres d’intérêts et de valeurs, genres de facultés, fondamentalement différents selon qu’on a affaire à l’ordre de la chair, de l’esprit ou du cœur.
« Ce sont trois ordres différents de genre » lit-on.
 
   Le philosophe mobilise ici la notion d’ordre dans une double acception :
 
 
II)                Les déterminations pascaliennes des ordres.
 
I°) L’incommensurabilité.
 
 
   Il n’y a pas de commune mesure entre les ordres. Les normes, les valeurs, les principes présidant au règne des corps sont d’une autre nature que ceux régissant l’ordre de l’esprit, lesquels sont étrangers à l’ordre de la charité. L’hétérogénéité est radicale. Chacun incarne par rapport à l’autre une altérité radicale. Ainsi le pouvoir des rois, la propriété des riches et la force des capitaines qui sont des biens pour les gens de chair, sont sans grandeur pour ceux qui vénèrent les biens de l’esprit. Ceux-ci honorent le savoir, la puissance intellectuelle et morale qui sont sans prestige pour les amoureux de la richesse et du pouvoir. De même la sagesse dont la Christ a donné la mesure est invisible aux philosophes et aux gens de chair.
 
   Chaque ordre est un empire avec sa logique interne. La force en impose dans l’ordre de la chair mais elle n’a aucun prestige dans l’ordre de l’esprit.
   Réciproquement la grandeur d’âme suscite le respect dans l’ordre de l’esprit mais n’est même pas entrevue par les gens de chair.
   De même la vertu philosophique n’est guère vertueuse pour celui dont la sagesse vient de Dieu et cette sagesse là paraît folie aux yeux du monde de l’esprit comme à celui de la chair.
 
    L’erreur consiste toujours  à croire qu’on peut brouiller les ordres et vouloir faire reconnaître dans un ordre, des valeurs ne pouvant l’être que dans un autre. Pascal épingle cette tendance en la qualifiant de tyrannie ou d’injustice. Ces concepts sont ici à comprendre dans un sens métapolitique :
 
   « La tyrannie consiste au désir de domination, universel et hors de son ordre.
   Diverses chambres, de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux, dont chacun règne chez soi et non ailleurs ; et quelquefois ils se rencontrent, et le fort et le beau se battent, sottement, à qui sera le maître l’un de l’autre ; car leur maîtrise est de divers genres. Ils ne s’entendent pas, et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, pas même la force ; elle ne fait rien au royaume des savants, elle n’est maîtresse que des actions extérieures….Ainsi ces discours sont faux et tyranniques : « Je suis beau, donc on doit me craindre. Je suis fort donc on doit m’aimer ».
   La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites : devoir d’amour à l’agrément ; devoir de crainte à la force ; devoir de créance à la science.
   On doit rendre ces devoirs là, on est injuste de les refuser, et injuste d’en demander d’autres. Et c’est de même être faux et tyrannique de dire : « Il n’est pas fort, donc je ne l’estimerai pas ; il n’est pas habile, donc je ne le craindrai pas ». Pensée. B 332.
 
   Pascal établit avec rigueur l’autonomie de chaque ordre et leur altérité réciproque dans la première partie de son texte. (> « aux yeux du cœur et qui voient la sagesse »). Chacun se suffit à lui-même. En témoignent les expressions : « c’est assez », « Dieu leur suffit ».
 
   On découvre que les deux premiers ordres sont structurés par des concupiscences spécifiques : l’amour du pouvoir et des richesses pour le premier ; la curiosité et l’orgueil pour le second. Le troisième ne relève pas de la concupiscence c’est-à-dire de la nature. Il procède de la grâce. Aux yeux de cette sagesse divine, la sagesse des philosophes est nulle. En disant « La grandeur de la sagesse qui n’est nulle sinon de Dieu » Pascal se souvient de St Paul dans la Première Epître aux Corinthiens. « Le langage que parle la croix est une folie pour ceux qui vont à leur perte, tandis que pour ceux qui sont sauvés, pour nous c’est une puissance de Dieu. Il est écrit : « Je détruirai la sagesse des sages et j’anéantirai l’intelligence des intelligents » (Is. 29,14). Où est le sage ? Où est l’érudit ? Où est le chercheur des réalités de ce monde ? Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde ? …C’est bien d’une sagesse que nous parlons…mais non d’une sagesse du monde…Ce dont nous parlons, c’est d’une sagesse qui vient de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée, celle que dès avant les siècles, Dieu a prédestinée pour notre gloire, celle qu’aucun des princes de ce monde n’a connue. S’ils l’avaient connu en effet, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire ».
 
   La sagesse évangélique est comme la foi, inaccessible à la raison humaine. Elle est un don de Dieu et procède du cœur. La tyrannie consistera dans ce domaine à demander à la foi de se justifier par des preuves ou à la raison de renoncer à chercher des preuves. C’est tyrannique et ridicule car « Le cœur a son ordre, l’esprit le sien, qui est par principe et démonstration, le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu’on doit être aimé en exposant l’ordre des causes de l’amour : cela serait ridicule. Jésus-Christ, St Paul ont l’ordre de la charité, non de l’esprit ; car ils voulaient échauffer, non instruire, St Augustin de même » Pensées. B 283.
 
   Dans la deuxième partie (Archimède…plus hautes dans la sagesse) cette incommensurabilité des ordres est illustrée.
 
   Archimède était un prince dans l’ordre de l’extériorité mais cette dignité était bien inutile dans l’ordre de l’intériorité où il a excellé. Il a brillé en géométrie et en physique par ses seules vertus intellectuelles. Archimède esclave n’aurait pas cessé d’être Archimède pour les mathématiciens et il n’avait pas besoin d’être mathématicien pour être prince dans sa condition sociale et politique.
 
   De même, l’obscurité de la condition du Christ, méprisable aux gens de chair (il naît dans une étable, il est pauvre et sans pouvoir temporel) n’ôte rien à ce qui fait sa supériorité dans son ordre. Prince en charité, sa royauté est tissée d’une autre fibre que celle qui fait les rois, les riches ou les capitaines.
 
   D’un ordre à l’autre la distance est infinie et on apprend que la distance infinie séparant les corps des esprits peut « figurer » « la distance infiniment plus infinie » des esprits à la charité. Figurer c’est donner une représentation sensible de ce qui est étranger au sensible et même ici hors de portée de l’humaine intellection. C’est dire que Pascal introduit entre les ordres une disproportion hyperbolique.
   Du deuxième au troisième l’écart est abyssal car si les corps et les esprits appartiennent à l’ordre de la nature, le troisième relève de la surnature. Jésus-christ dans son ordre de sainteté ne dépend pas d’un principe humain.
   Cf. L’Evangile de St Jean : « En vérité, en vérité je vous le dis, personne ne peut entrer dans le royaume de Dieu s’il ne renaît pas de l’eau et de l’Esprit saint.
   Ce qui est né de la chair, est chair ; et ce qui est né de l’Esprit est esprit.
   Ne vous étonnez pas de ce que je vous ai dit, qu’il faut que vous naissiez encore une fois » Jean 3.
 
2) La hiérarchie des valeurs.
 
   Si la métaphore mathématique établit l’incommensurabilité des ordres, la métaphore politique a pour vocation de pointer la hiérarchie des rangs. Il va de soi qu’il y a un ordre des ordres, explicitement affirmé dans la manière dont Pascal stigmatise l’impuissance des ordres inférieurs à en concevoir de supérieurs. C’est dire qu’il faut occuper le sommet de la hiérarchie pour assigner à chaque ordre la place qui lui revient de droit. Pascal va donc s’efforcer à la fin du texte de fonder cette hiérarchie.
 
   La supériorité des esprits sur les corps est attestée par le fait que les corps sont mais ne le savent pas. Ils sont inaptes à s’élever à la connaissance d’eux-mêmes, tandis que le propre de l’esprit est d’avoir la conscience de lui-même et de l’univers auquel il appartient. Le principe de sa dignité réside dans ce mystérieux pouvoir dont est privée la matière.
 
   Le deuxième argument pascalien déduit la disproportion des grandeurs de la disproportion entre une cause et un effet donnés. Des grandeurs sont hétérogènes lorsque l’effet, si petit soit-il, dont l’une a la puissance ne saurait être produit par la puissance de l’autre, si grande fût-elle. Ainsi tous les corps réunis ne sauraient produire la moindre pensée. Comme tous les corps et les esprits réunis ne sauraient produire un mouvement de charité.
 
   Dans les deux cas l’impossibilité est radicale. Il faut un esprit pour donner une pensée, il faut une nature rénovée par la grâce pour produire l’agapè, l’amour de bienveillance à l’endroit de ses ennemis aussi bien que des ses amis.
   Il y a une impuissance de l’inférieur à se dépasser vers le supérieur. Ce qui est déjà vrai des corps aux esprits, l’est encore plus des esprits à la charité. Car cet ordre là, incarne une supériorité proprement surnaturelle.
   On peut imaginer une conversion de l’ordre de l’extériorité à celui de l’intériorité par la seule loi naturelle car les corps et les esprits sont des réalités naturelles. En revanche la conversion de l’intériorité à la supériorité ne relève pas d’une dynamique de l’être, elle relève d’une économie de la grâce. La sagesse évangélique vient d’en haut. Elle est un don de Dieu, non une conquête humaine.
 
   Par ce discours, Pascal humilie la raison humaine, il la récuse dans sa prétention à promouvoir par ses seules forces, l’accomplissement spirituel de l’homme. Illusoire et surtout diabolique est pour Pascal l’idée d’une gradualité d’une démarche permettant à l’homme de réaliser par lui-même son salut.
(Cf. jugement sur la sagesse stoïcienne. « Superbe diabolique » dit-il à propos d’Epictète. Superbe, c’est-à-dire orgueil, manque d’humilité. Diabolique, c’est-à-dire cet orgueil est en nous la part du diable).
 
   Au nom de la supériorité de la foi, effet de la grâce, Pascal condamne donc sans appel la philosophie. « Nous n’estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine » lit-on dans la pensée B.79.
 
  
 
 
 
NB : Dans son livre le Capitalisme est-il moral ? André Comte-Sponville fait une application intéressante de la thématique pascalienne des ordres.
 
Il propose de distinguer quatre ordres au sein desquels se déploie notre existence :
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Tout l’intérêt du texte de Comte-Sponville est de dénoncer le ridicule et la tyrannie (conformément aux concepts pascaliens) qui nous menacent dès lors que nous brouillons les ordres et prétendons obtenir de l’un ce qui n’a de sens que dans un autre.
Il décrit donc deux formes de ridicule et de tyrannie. Ce qu’il appelle la barbarie consistant à vouloir soumettre la primauté des ordres supérieurs au primat des ordres inférieurs et le vice symétrique,  l’angélisme, consistant à nier le primat des ordres inférieurs au nom de la primauté du supérieur.