- PhiloLog - https://www.philolog.fr -

Les paradoxes du bonheur.

 Matisse. Le bonheur.

 

  Le désir d’être heureux est universel. « Tous les hommes recherchent d’être heureux ; cela est sans exception ; quelques différents moyens qu’ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre, et que les autres n’y vont pas, est ce même désir, qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues. La volonté [ne] fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre » Pascal Pensées. [1] B 425. (On trouve déjà ce propos dans les Confessions de St Augustin Livre X §XXI)

   Et pourtant il y a une non moins universelle impuissance humaine à être heureux. « La terre entière vit dans la peine, c’est pour la peine qu’elle a le plus de capacité » remarque le stoïcien Zénon en citant Epicure.

   D’où notre problème : Comment définir le bonheur. N’est-il pas par nature fondamentalement paradoxal ?

 

       1)      Premier paradoxe.

   Le bonheur est « l’état dans le monde d’un être raisonnable à qui dans tout le cours de son existence, tout arrive selon son souhait et sa volonté » (Kant).

  Or le désir étant visée imaginative, la recherche du bonheur est « enveloppée d’impénétrables ténèbres » (Kant). Le concept de bonheur est subjectif et empirique, il est « un idéal de l’imagination », il n’est pas un idéal de la raison. Aussi le bonheur met-il en jeu la contingence des situations des uns et des autres et la variété des caractères. Pour celui qui n’a pas la santé, le bonheur est de la recouvrer. Pour celui qui a la santé mais pas de travail, le bonheur est de trouver un emploi. Pour celui qui a la santé et un travail, le bonheur est de rencontrer l’âme sœur ou tout autre chose parce que l’amour n’est peut-être pas son affaire etc. 

  Bref le bonheur ne peut pas être une idée rationnelle susceptible de servir de principe. Or même s’il est vrai que le bonheur de Don Juan est la conquête des femmes et celui de son valet Sganarelle de toucher ses gages, ces expériences ont quelque chose de commun par quoi nous les subsumons sous la notion de bonheur. La singularité du bonheur exige d’articuler en lui le principe d’une particularité et celui d’une universalité.

 

    2)    Deuxième paradoxe.

 

   Le bonheur est ce que tous les hommes visent comme la fin naturelle de leur existence. Tout ce qu’ils font, ils le font en vue du bonheur qui n’est pas le moyen d’une autre fin mais qui est la fin dont toutes nos activités sont les moyens. Par exemple, explique Aristote dans l’Ethique à Nicomaque [2] la médecine a pour fin la santé, la construction navale le navire, la science économique la richesse etc. chacune de ces fins n’étant recherchée qu’à titre de moyen en vue d’une fin plus haute. Toutes ces fins particulières se subordonnent hiérarchiquement à une fin suprême qui n’est plus un moyen mais une fin en soi. Celle-ci est ce que l’on poursuit pour elle-même et toutes les autres à cause d’elle. Par cette analyse Aristote signifie que sans cette fin unique la faculté de désirer s’exercerait à vide et en vain. On appelle cette fin ultime le bien suprême ou le souverain bien. « Sur son nom, écrit Aristote, il y a assentiment presque général, c’est le bonheur ». Epicure affirme de même : « Avec le bonheur nous avons tout ce qu’il nous faut et si nous ne sommes pas heureux nous faisons tout pour l’être »

  Pourtant cet assentiment est purement verbal. Dès qu’il s’agit de préciser ce que l’on entend par là les divergences surgissent.

 

 3)      Troisième paradoxe.

 

   C’est un état durable de contentement, de satisfaction.

  Notre expérience du bonheur semble bien être celle d’une jouissance d’être. Le bonheur est inséparable du plaisir et pourtant le bonheur ne se confond pas avec le simple plaisir.

   D’une part parce que le plaisir a un caractère éphémère tandis que le bonheur implique la durée. « Comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant ou désirer encore quelque chose après ? » s’écrie Rousseau dans Les Rêveries du Promeneur Solitaire. [3]1776.1778.Cf. Texte [4].

   D’autre part parce que le plaisir a un caractère partiel. On peut éprouver un plaisir gastronomique ou un plaisir érotique alors même qu’on est très malheureux. L’expérience montre d’ailleurs que l’hédonisme effréné va souvent de pair avec une profonde détresse existentielle. Il faut s’étourdir dans des plaisirs multiples et variés pour fuir la difficulté d’être. Exemple : la toxicomanie.

  Le bonheur au contraire engage la totalité de l’être.

   Enfin parce que le plaisir est lié aux intermittences du désir et du besoin. Il est en général précédé par la privation et la souffrance, son intensité procédant de l’extrême tension qui se dénoue en lui. Le bonheur au contraire implique l’idée de plénitude, expérience étrangère par définition à une existence asservie aux alternances du manque et de la réplétion. Rousseau le décrit comme : « suffisant et plein » ne laissant « dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir ».

   Au fond le plaisir renvoie à une jouissance intense, partielle et éphémère ; le bonheur à la plénitude d’une existence en accord avec elle-même et avec le monde qui jouit dans la durée d’elle-même.

  Le plaisir est du côté de la mobilité : « Tout le plaisir de l’amour est dans le changement » constate Don Juan ; le bonheur du côté de la continuité.

 

  Lorsqu’on s’interroge sur le bonheur défini comme plénitude et totalité on rencontre de nouvelles difficultés.

 

 

4)      Quatrième paradoxe.

  

  Ses conditions sont-elles extérieures à nous ou bien sont-elles intérieures ? Dépendent-elles entièrement de nous ou de facteurs qui sont plus donnés que conquis ? Dans un cas le bonheur peut être pensé en terme d’autonomie, dans l’autre il met en jeu une hétéronomie irréductible.

  Si l’on en croit Schopenhauer la capacité d’être heureux dépend essentiellement du tempérament, d’une disposition intérieure et non des circonstances extérieures. Il définit cette disposition comme bonne humeur, gaieté de caractère, elle-même conditionnée par une bonne santé.

  Dans la règle 13 de son Art d’être heureux [5] il écrit : « Rien n’est capable comme elle de remplacer sûrement et en abondance tout autre bien. Quelqu’un est-il riche, jeune, beau, couvert d’honneurs ? La question se pose alors si, étant tout cela il est de bonne humeur (…) Mais à l’inverse s’il est de bonne humeur, peu importe qu’il soit jeune, vieux, pauvre, riche : il est heureux ».

  Pour les sages antiques il dépend de nous seuls d’être heureux et cela tient moins d’une disposition psychologique que d’un effort moral. Pour les stoïciens, par exemple, le secret du bonheur est dans la vertu c’est-à-dire dans l’effort de mettre en accord nos désirs et le réel. Ainsi supprime-t-on la cause du malheur et devient-il possible d’être serein même dans le taureau de Phalaris.

  En revanche, contre cette manière de considérer que la vertu suffit à nous rendre heureux Aristote reconnaît que « Dame Fortune » ne doit pas être trop ingrate pour qu’il y ait sens à parler de bonheur. Il y a des conditions du bonheur indépendantes de notre volonté. La santé, l’aisance matérielle, la chance de vivre dans un pays libre et en paix par exemple sont des conditions nécessaires du bonheur même s’il va de soi que ce ne sont pas des conditions suffisantes. Il y faut aussi la sagesse sans laquelle on ne sait pas accueillir la chance et sauvegarder la paix de l’âme dans les épreuves. Reste que « Dire que dans les pires malheurs on est heureux pourvu qu’on soit vertueux, c’est exprès ou non, parler pour ne rien dire » (Aristote).

  En ce sens il y a une limite aux efforts déployés pour se rendre contents. Sans un peu de chance, le bonheur est bien ce qui nous est refusé. Cette remarque confère donc une légitimité à l’étymologie du mot. Le terme connote l’idée de don. Bonheur signifie « bon augure », « part de chance que les dieux attribuent aux hommes ».

 

 

 5)      Cinquième paradoxe.

  

  Comment penser le bonheur ? Comme ce qui couronne l’activité, ce qui récompense l’effort de le viser ou au contraire ce qui s’éprouve dans l’activité même ? Il semble bien qu’il faille comprendre avec de nombreux philosophes que le bonheur est dans l’activité même, en particulier l’activité vertueuse. Les Grecs entendent par là la disposition permettant à un être d’accomplir au mieux sa fonction. Or « l’homme est né pour deux choses : pour penser et pour agir en dieu mortel qu’il est » (Aristote). Dieu, l’homme doit penser, mortel il doit agir. La vie active (les Grecs entendent pas là la vie politique) et la vie contemplative sont en acte vie heureuse car le plaisir n’est pas seulement la récompense de l’acte, il lui est coextensif. « Les plaisirs sont si proches et si indiscernables des activités que la question se pose de savoir si l’acte n’est pas la même chose que le plaisir ». « Il apparaît clairement que vie et plaisir forment un couple, et qu’il n’est pas possible de les séparer : sans activité il n’y a pas de plaisir et ce qui parachève toute activité est le plaisir » lit-on dans le livre X de L’Ethique à Nicomaque. [2]

  De même Spinoza affirme dans L’Ethique V Proposition XLII : « La béatitude n’est pas la récompense de la vertu, elle est la vertu elle-même ».

  Schopenhauer souligne aussi cette idée dans la règle 30 de son Art d’être heureux [5] : « une activité, faire quelque chose ou simplement apprendre est nécessaire au bonheur de l’homme ».

 

 

6)      Sixième paradoxe.

  

  Le bonheur est-il un vécu qu’on peut définir en termes positifs ou simplement en termes négatifs ?

  Avec son pessimisme caractérisé Schopenhauer affirme dans la première proposition du texte précédemment cité que « le bonheur positif et parfait est impossible. Il faut simplement s’attendre à un état comparativement moins douloureux ». «  Vivre heureux peut seulement signifier ceci : vivre le moins malheureux possible ou en bref vivre de manière supportable ».

  Ainsi ce qu’on appelle bonheur serait une absence de souffrances. On réduit souvent l’épicurisme à cette conception négative du bonheur. L’idéal épicurien serait l’ataraxie c’est-à-dire l’absence de troubles de l’âme et l’aponie c’est-à-dire l’absence de souffrances corporelles.

   Avouons que s’il faut s’en tenir là, le bonheur est certes mieux qu’un état douloureux mais enfin il n’est guère réjouissant. C’est pourquoi on peut prétendre que ce qu’Epicure enseigne sous le nom de plaisir ou de bonheur  n’est pas un état négatif mais à la faveur de l’ataraxie et de l’aponie, un état positif, une jouissance, un plaisir pur d’exister. Pierre Hadot suggère une référence à Rousseau pour décrire cette expérience : « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure, on se suffit à soi-même comme Dieu » Rêveries du Promeneur Solitaire. [6]

  Spinoza aussi s’applique à penser le bonheur comme expérience fondamentalement positive. Il est coextensif au déploiement de la puissance d’exister, à l’expression du conatus qui grâce à la connaissance par idées claires et distinctes peut être un conatus actif, poursuivant son utile propre et s’accomplissant dans l’expérience positive de la joie.

 

 

7)      Septième paradoxe.

 

   Le bonheur est-il ce qui s’obtient par la satisfaction de  nos désirs ? On a tendance à le définir ainsi. Par exemple Kant écrit que le bonheur est « la totalité des satisfactions possibles ». Etre heureux signifierait donc ne plus rien avoir à désirer. Or n’y a-t-il pas plus de bonheur dans le désir que dans son accomplissement (Rousseau) et l’important n’est-il pas de se détourner de la contemplation de sa misérable condition en se projetant vers des fins dont on espère le bonheur (Pascal)? Une vie où les désirs seraient satisfaits ne serait donc pas une vie heureuse. Seul le désir  sauve de l’ennui, de la lassitude, du désespoir, donne à la vie la saveur qui fait sa séduction et au réel la valeur qui le transfigure.

 

   Conclusion :

 

   Ces paradoxes du bonheur, l’ambiguïté du désir fondent la nécessité d’une sagesse pour promouvoir la vie bonne et heureuse.

  C’est pourquoi les sagesses ou morales antiques se pensent comme des méthodes de la vie bonne et heureuse et définissent le souverain bien de la vie comme vertu et bonheur.