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Le songe de Carazan ou l’éloge de la sociabilité.

 

   « Dans la première conférence, j’ai dit que pour Kant, vers la fin de sa vie, deux questions restaient encore en suspens. La première pourrait se résumer, ou plutôt être comprise dans une première approche, comme celle de la « sociabilité » de l’homme: à savoir le fait qu’aucun homme ne peut vivre seul, que les hommes sont dépendants les uns des autres non seulement parce qu’ils ont des besoins et des soucis, mais aussi en raison de leur faculté la plus éminente, l’esprit humain, qui ne s’exerce pas hors de la société humaine. « La compagnie est indispensable au penseur*. »

Ce concept est une clef pour la compréhension de la première partie de la Critique de la faculté de juger. [1]Il est manifeste que celle-ci (ou « Critique du goût ») a été écrite en réponse à une question laissée de côté depuis la période précritique. Comme les Observations [sur le sentiment du beau et du sublime], la Critique de la faculté de juger [1]se partage elle aussi entre le beau et le sublime. Et dans le premier ouvrage, qui donne l’impression d’avoir été écrit par un moraliste français, la question de la « sociabilité », de la compagnie, était déjà – et  pourtant dans une moindre mesure – une  question clef. Kant y rend compte de l’expérience concrète qui se trouve derrière ce « problème », et cette expérience, dissociée de la vie sociale réelle du jeune Kant, fut une sorte d’exercice de pensée. Voici comment il la décrit :

 

   « Le songe de Carazan »

    Ce riche avare, à mesure qu’il voyait grossir sa fortune, fermait son cœur à la pitié et à l’amour du prochain. Mais, tandis que s’éteignait en lui l’amour des hommes, la ferveur de ses prières et de ses dévotions ne cessait d’augmenter. Ayant fait cet aveu, Carazan poursuit en ces termes : « Un soir que, à la lueur de ma lampe, je faisais mes comptes et supputais mes bénéfices, je m’assoupis. Et je vis l’ange de la mort s’abattre sur moi comme un tourbillon et me frapper d’un coup terrible avant que je pusse crier grâce. Mon sang se figea lorsque je m’aperçus que les dés étaient jetés pour l’éternité et que je ne pouvais ajouter au bien ni retrancher du mal que j’avais fait. L’on me conduisit devant le trône de celui qui habite le troisième ciel. Astre flamboyant, il m’adressa ce discours : « Carazan, Dieu rejette le culte que tu lui as rendu. Tu as fermé ton cœur à l’amour des hommes et  d’une main de fer tu as retenu tes trésors. N’ayant vécu que pour toi, tu vivras seul éternellement, privé de tout commerce avec le reste de la création. » À ce moment, je fus emporté par une puissance invisible à travers le radieux édifice de la création. J’eus bientôt laissé derrière moi des mondes innombrables. Comme je me rapprochais de l’extrémité de la nature, je remarquai que les ombres du vide illimité tombaient devant moi dans l’abîme. Un royaume effrayant de silence, de solitude et de nuit éternels! Je fus pris d’un indicible effroi. Je perdais de vue insensiblement les dernières étoiles et me trouvais enfin plongé dans une obscurité extrême. Les affres mortelles du désespoir augmentaient d’instant en instant, à mesure que je m’éloignais du dernier monde habité. Et je songeais, plein d’une insupportable angoisse, que, transporté pendant dix mille fois dix mille ans au-delà des frontières du créé, je continuerais, sans aide ni espoir de retour, de m’enfoncer dans cette nuit infinie… Dans mon étourdissement, je tendis les mains vers quelque objet de la réalité si vivement que je me réveillai. Ainsi ai-je appris à estimer les hommes; car le plus humble de ceux que, dans l’arrogance de mon bonheur, j’avais repoussé de ma porte, je l’eusse préféré dans ce désert à tous les trésors de Golconde. »*

*Réflexions sur l’anthropologie.

*Observations sur le sentiment du beau et du sublime.

   Hannah Arendt. Juger. Sur la philosophie politique de Kant. Points essais, p. 27. 28. Traduction Myriam Revault-d’Allonnes.