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Le sentiment religieux.

Dürer. Mains en prière. 1508. 

   
Toute religion met en jeu une expérience humaine fondamentale que l’on décrit sous le nom de sentiment religieux.

  Le mot religieux paraît avoir deux sens possibles :

 

   -Soit religare (Lactance ou Tertullien)): se lier aux dieux par des vœux ou des serments.

  La religion serait le lien unissant les hommes aux dieux et les hommes entre eux.

   -Soit relegere (Cicéron) : relire, revoir avec soin, respecter.

  Selon le linguiste Benveniste, relegere renvoie à legere signifiant cueillir, ramasser, ressaisir par la pensée, redoubler d’attention et d’application. Ce sens s’atteste dans des expressions comme « écouter religieusement », « faire quelque chose religieusement ». La religion serait alors non pas ce qui relie mais ce qui recueille une parole, un message ; le relit avec l’attention respectueuse qu’on témoigne à quelque chose de sacré. C’est cette relecture recueillie d’un texte fondateur qui ferait alors le lien entre les membres de la communauté qui en a le dépôt.

    « Une religion, si l’on se fie à ce que suggère cette étymologie, relève moins de la communion (qui relie) que de ce que j’appelle la fidélité (qui recueille et relit), ou plutôt elle ne relève de celle-là qu’à proportion de celle-ci. C’est en recueillant-répétant-relisant les mêmes paroles, mythes ou textes (selon qu’il s’agit de cultures orales ou écrites) qu’on finit par communier dans les mêmes croyances ou les mêmes idéaux. Le relegere produit le religare, ou le rend possible : nous relisons, donc nous nous relions. Le lien ne se crée (à chaque génération) qu’à la condition de se transmettre (entre les générations). C’est en quoi la civilisation toujours se précède elle-même. On ne peut se recueillir ensemble (communier) que là où quelque chose, d’abord, a été recueilli, enseigné, répété ou relu. Pas de société sans éducation. Pas de civilisation sans transmission. Pas de communion sans fidélité » écrit André Comte Sponville dans L’Esprit de l’Athéisme [1].2006.

 

PB : Quelle est la nature du sentiment religieux ? 

 

  1) Le sentiment religieux est d’abord le sentiment d’une dépendance.

Confronté à l’épreuve de sa finitude, à sa misère de créature, l’homme ressent le besoin de se lier à quelque chose qui le dépasse, à une transcendance par laquelle son existence prend sens et valeur. Ce sentiment traduit l’impuissance à se suffire à soi-même, à se comprendre au ras de son immanence, dans la relativité et la facticité de son être-là. On se lie à un au-delà, un absolu, un arrière monde qui enchante ce monde ci, en le lestant de profondeur et de réalité. Le théologien Schleiermacher (fin 18°siècle) disait : « La religion consiste dans un sentiment absolu de notre dépendance ».

 

2) Le sentiment religieux est aussi le sentiment du sacré.

  C’est l’expérience consistant à distinguer du sacré et du profane. Sacré désigne ce qui est à la fois séparé et circonscrit (cf. le latin sancire : délimiter, entourer, sacraliser et sanctifier).

  Profane désigne ce qui se trouve devant l’enceinte réservée, le temple (pro-fanum).

Etre religieux revient à distinguer deux domaines régis par des lois différentes et à se soucier de régler harmonieusement leurs rapports. Si l’ordre profane renvoie à une sphère où l’homme a la liberté de penser et d’agir selon sa propre loi ; l’ordre sacré définit la sphère du tout-autre, du transcendant, du surnaturel, du mystérieux, de l’interdit.

   Le sentiment que le sacré suscite est un mélange d’effroi et de fascination. Pour le théologien Rudolf Otto (Cf. Le sacré [2] 1917), le sacré est le principe qui anime toute religion. Pour le décrire dans ce qu’il a de spécifique, il a forgé le terme de numineux. Numen en latin signifie la divinité. Le numineux est un mystère qui fait frissonner. Il traduit le sentiment « d’être une créature » en présence d’une grandeur incommensurable, d’une puissance majestueuse. « L’homme s’enfonce et se dissout dans son néant et sa petitesse. Plus la grandeur de Dieu se découvre claire et pure à ses yeux, plus il reconnaît sa propre petitesse » dit un mystique chrétien.

   Mais cette puissance majestueuse qui effraie est aussi ce qui captive et fascine.

   Face à la terreur, le premier besoin est de se protéger. Le profane cherche par des prières, des sacrifices, des offrandes à se garantir contre le numineux. Le sacrifice est un rite propitiatoire qui est aussi expiatoire. L’homme profane se sent impur, indigne d’approcher le sacré qu’il risquerait de souiller. (D’où les rites de purification).

Mais il veut aussi être possédé par le numineux. D’où les pratiques de la communion par lesquelles il cherche à absorber cette puissance, à en être habité.

 

PB : Le sentiment religieux implique-il la croyance au divin ?

 

  Croire au divin peut signifier admettre l’existence d’un ou de plusieurs dieux et se sentir tenu de leur rendre un culte. La croyance au divin implique nécessairement le sentiment religieux mais qu’en est-il de la réciproque?  Le sentiment religieux va t-il nécessairement de pair avec une telle croyance et une pratique proprement religieuse? Ne peut-on pas éprouver ce sentiment alors même qu’on ne croit pas en Dieu ou aux dieux et qu’on est étranger à une appartenance religieuse, au sens commun ?

  Le sentiment religieux étant le sentiment d’une dépendance et le sentiment du sacré, la question doit être examinée aux deux niveaux.

 

Sentiment d’une dépendance par rapport à une transcendance :

 

  Cette transcendance peut être celle d’une valeur (la liberté, la paix, la fraternité, la vérité etc.). Elle peut aussi être celle de la nation, de la classe, de l’humanité ou de l’esprit.

  En ce sens, le sentiment religieux n’implique pas la croyance explicite en une réalité divine. Il peut s’investir dans la pratique philosophique ou scientifique ou dans le militantisme politique, comme on l’a vu avec la ferveur communiste ou nationaliste.

  Avec Platon, par exemple, le philosophe se lie à une transcendance, celle du suprasensible. Dans l’allégorie de la caverne, Platon sépare le monde sensible et le monde intelligible au sommet duquel trône l’Idée suprême symbolisée par le soleil. Un principe de supériorité est révélé qui donne sens à l’existence humaine. Ce qui est typique d’une expérience religieuse même s’il n’y a pas croyance en l’existence d’une divinité. Cette transcendance peut simplement être celle de l’esprit en chacun de nous.

  Einstein (1879.1955) prétendait que le véritable homme de science est imprégné « d’un sentiment religieux cosmique ». Pour lui, la transcendance est celle du réel auquel le savant a le sentiment d’appartenir, cosmos qui le dépasse et qu’il cherche à connaître avec cette vénération que l’on voue à un ordre supérieur. « Je soutiens que la religiosité cosmique est le ressort le plus noble et le plus fort de la recherche scientifique. Seul celui qui peut mesurer les efforts énormes et surtout, le dévouement sans lequel les créations scientifiques ouvrant de nouvelles voies ne pourraient être réalisées, est en état d’apprécier la force du sentiment qui seul, a pu donner naissance à un tel travail détaché de la vie pratique immédiate… C’est le sentiment religieux cosmique qui donne à un homme de telles forces ». Idées et opinions. [3]

 

Sentiment du sacré :

 

  Le sens du sacré correspond à une expérience universelle n’impliquant pas forcément la référence à une divinité. Une expérience amoureuse d’une grande intensité, une œuvre d’art, un paysage sublime peuvent susciter ce sentiment. Dans ces situations, il arrive qu’on ait le sentiment qu’  « il y a autre chose », que le visible dévoile de l’invisible. Même sans croyance en un être surnaturel, une certaine « dimension surnaturelle » fait signe, transcendant l’ordre phénoménal et semblant agissante dans la vie personnelle ou dans la nature. En ce sens, on peut considérer la vie, l’amour, la beauté etc. comme des réalités sacrées auxquelles on confère une valeur religieuse.