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Le problème des musées. Valéry.

Giuseppe Castiglione. Peintre italien.1829.1908. Le salon carré au musée du Louvre en 1865. 

   

 Il n’est pas sans intérêt de remarquer que nous avons commencé à parler d’art à l’époque où apparaît l’institution à laquelle il est lié désormais, à savoir le musée. Avant la seconde moitié du XVIII° siècle, on parlait des beaux-arts ou des Muses, non de l’art en général. On entendait par beaux-arts l’architecture, la peinture, la sculpture, la poésie, la musique, la danse ; toutes productions par lesquelles le lien de l’homme avec l’homme n’était pas noué par des besoins et des intérêts profanes mais par une inspiration d’origine transcendante, celle des Muses ou déesses qui, dans la mythologie antique, présidaient aux arts libéraux.

   [Attention : tout ce que nous désignons sous le nom générique d’art ne faisait pas partie des arts libéraux pour les Anciens. Le peintre, le sculpteur étaient l’objet de mépris social même si on admirait leurs œuvres. Les arts libéraux étaient : l’histoire (Clio), l’éloquence, la poésie héroïque (Calliope), la tragédie (Melpomène), la comédie (Thalie), la musique (Euterpe), la danse (Terpsichore), l’élégie (Erato), le lyrisme (Polymnie) et l’astronomie (Uranie), tous arts mettant en jeu l’esprit et non la main et le contact avec la matière]  

   On se mit à parler d’art en général au moment où l’on se mêla d’en interroger l’essence c’est-à-dire à l’époque où l’on se préoccupa d’en élaborer la science. L’institution du musée est donc contemporaine d’un rapport à l’art, caractérisé par la réflexivité. C’est dire qu’elle va de pair avec ce que Hegel nomme « la fin de l’art » c’est-à-dire la fin d’un monde où l’œuvre revêtait une véritable sacralité, avait une « aura » car elle était vécue comme une manifestation du divin. On ne l’exposait pas, on lui vouait un culte. Elle ne s’offrait pas à une simple jouissance perceptive mais à une expérience religieuse (religion= relier. Pas de liant entre les hommes sans communion dans quelque chose qui les dépasse) avec les cérémonies, les rites par lesquels la collectivité célébrait et tissait le lien social. L’œuvre avait une véritable efficacité symbolique liée à son caractère sacré, sacré au sens où Goethe donne comme réponse à la question : « qu’est-ce que le sacré ? » ; « c’est ce qui unit les âmes » (Cité par Hegel dans sa réflexion sur l’architecture dans l’Esthétique [1]).
   Le lieu naturel de l’œuvre n’était donc pas n’importe quel espace, salle d’exposition, rue banale ou usine désaffectée. Son espace naturel était un espace arraché au monde profane, espace proprement sacré dans lequel on pénétrait avec les égards dus au Tout-Autre. Temple ou Palais, l’œuvre d’art était sertie dans un écrin respirant d’une autre vie que celle de la quotidienneté. Incarnation de la présence du divin, elle avait vocation à satisfaire le besoin spirituel le plus fondamental de l’homme, à savoir son besoin d’Absolu. Or cette époque est désormais révolue :
 « « L’oeuvre d’art est donc incapable de satisfaire notre ultime besoin d’Absolu. De nos jours, on ne vénère plus une oeuvre d’art, et notre attitude à l’égard des créations de l’art est beaucoup plus froide et réfléchie. En leur présence, nous nous sentons beaucoup plus libre qu’on ne l’était jadis, alors que les oeuvres d’art étaient l’expression la plus élevée de l’Idée. L’oeuvre d’art sollicite notre jugement. […] Les beaux jours de l’art grec et de l’âge d’or du Moyen Age sont révolus. […]  Sous tous ces rapports, l’art reste pour nous, quant à sa suprême destination, une chose du passé ». Hegel. Esthétique, [1] Introduction, Flammarion, p.33, 34.
 
   Il est donc intéressant de lire ce texte de Valéry sur ce qu’il appelle « le problème des musées ». L’écrivain se fait l’écho de l’expérience d’un homme de l’âge moderne pour lequel l’œuvre d’art s’offre à une jouissance esthétique. Elle est promesse de « délices » or si l’on veut bien être fidèle à notre expérience muséale, il n’est pas sûre qu’elle soit si délicieuse que cela. «  Je n’aime pas trop les musées. Il y en a beaucoup d’admirables, il n’en est point de délicieux ». La question est de savoir pourquoi.
 
 
 
 « Je n’aime pas trop les musées. Il y en a beaucoup d’admirables, il n’en est point de délicieux. Les idées de classement, de conservation et d’utilité publique, qui sont justes et claires, ont peu de rapport avec les délices.
 
   Au premier pas que je fais vers les belles choses, une main m’enlève ma canne, un écrit me défend de fumer.
   Déjà glacé par le geste autoritaire et le sentiment de la contrainte, je pénètre dans quelque salle de sculpture où règne une froide confusion. Un buste éblouissant apparaît entre les jambes d’un athlète de bronze. Le calme et les violences, les niaiseries, les sourires, Ie contractures, les équilibres les plus critiques me composent une impression insupportable. Je suis dans un tumulte de créatures congelées, dont chacune exige, sans l’obtenir, l’inexistence de toutes les autres. Et je ne parle pas du chaos de toutes ces grandeurs sans mesure commune, du mélange inexplicable des nains et des géants, ni même de ce raccourci de l’évolution que nous offre une telle assemblée d’êtres parfaits et d’inachevés, de mutilés et de restaurés, de monstres et de messieurs…
 
   L’âme prête à toutes les peines, je m’avance dans la peinture. Devant moi se développe dans le silence un étrange désordre organisé. Je suis saisi d’une horreur sacrée. Mon pas se fait pieux. Ma voix change et s’établit un peu plus haute qu’à l’église, mais un peu moins forte qu’elle ne sonne dans l’ordinaire de la vie. Bientôt, je ne sais plus ce que je suis venu faire dans ces solitudes cirées, qui tiennent du temple et du salon, du cimetière et de l’école.., Suis-je venu m’instruire, ou chercher mon enchantement, ou bien remplir un devoir et satisfaire aux convenances? Ou encore, ne serait-ce point un exercice d’espèce particulière que cette promenade bizarrement entravée par des beautés, et déviée à chaque instant par ces chefs-d’oeuvre de droite et de gauche, entre lesquels il faut se conduire comme un ivrogne entre les comptoirs ?
 
   La tristesse, l’ennui, l’admiration, le beau temps qu’il faisait dehors, les reproches de ma conscience, la terrible sensation du grand nombre des grands artistes marchent avec moi.
 
   Je me sens devenir affreusement sincère. Quelle fatigue, me dis-je, quelle barbarie ! Tout ceci est inhumain, Tout ceci n’est point pur. C’est un paradoxe que ce rapprochement de merveilles indépendantes mais adverses, et même qui sont le plus ennemies l’une de l’autre, quand elles se ressemblent le plus.
 
   Une civilisation ni voluptueuse, ni raisonnable peut seule avoir édifié cette maison de l’incohérence, Je ne sais quoi d’insensé résulte de ce voisinage de visions mortes. Elles se jalousent et se disputent le regard qui leur apporte l’existence. Elles appellent de toutes parts mon indivisible attention; elles affolent le point vivant qui entraîne toute la machine du corps vers ce qui l’attire…
 
   L’oreille ne supporterait pas d’entendre dix orchestres à la fois. L’esprit ne peut ni suivre, ni conduire plusieurs opérations distinctes, et il n’y a pas de raisonnements simultanés. Mais l’oeil, dans l’ouverture de son angle mobile et dans l’instant de sa perception se trouve obligé, d’admettre un portrait et une marine, une cuisine et un triomphe, des personnages dans les états et les dimensions les plus différents; et davantage, il doit accueillir dans le même regard des harmonies et des manières de peindre incomparables entre elles.
 
   Comme le sens de la vue se trouve violenté par cet abus de l’espace que constitue une collection, ainsi l’intelligence n’est pas moins offensée par une étroite réunion d’oeuvres importantes. Plus elles sont belles, plus elles sont des effets exceptionnels de l’ambition humaine, plus doivent-elles être distinctes. Elles sont des objets rares dont les auteurs auraient bien voulu qu’ils fussent uniques. Ce tableau, dit-on quelquefois, TUE tous les autres autour de lui
 
   Je crois bien que l’Égypte, ni la Chine, ni la Grèce, qui furent sages et raffinées, n’ont connu ce système de juxtaposer des productions qui se dévorent l’une l’autre, Elles ne rangeaient pas des unités de plaisir incompatibles sous des numéros matricules, et selon des principes abstraits.
 
   Mais notre héritage est écrasant. L’homme moderne, comme il est exténué par l’énormité de ses moyens techniques, est appauvri par l’excès même de ses richesses. Le mécanisme des dons et des legs, – la  continuité de la production et des achats, – et cette autre cause d’accroissement qui tient aux variations de la mode et du goût, à leurs retours vers des ouvrages que l’on avait dédaignés, concourent sans relâche à l’accumulation d’un capital excessif et donc inutilisable.
 
   Le musée exerce une attraction constante sur tout ce que font les hommes. L’homme qui crée, l’homme qui meurt, l’alimentent. Tout finit sur le mur ou dans la vitrine… Je songe invinciblement à la banque des jeux qui gagne à tous les coups.
 
   Mais le pouvoir de se servir de ces ressources toujours plus grandes est bien loin de croître avec elles. Nos trésors nous accablent et nous étourdissent. La nécessité de les concentrer dans une demeure en exagère l’effet stupéfiant et triste. Si vaste soit le palais, si apte, si ordonné soit-il, nous nous trouvons toujours un peu perdus et désolés dans ces galeries, seuls contre tant d’art. La production de ce millier d’heures que tant de maîtres ont consumées à dessiner et à peindre agit en quelques moments sur nos sens et sur notre esprit, et ces heures elles-mêmes furent des heures toutes chargées d’années de recherches, d’expérience, d’attention, de génie !…
   Nous devons fatalement succomber. Que faire? Nous devenons superficiels.
 
   Ou bien, nous nous faisons érudits. En matière d’art, l’érudition est une sorte de défaite : elle éclaire ce qui n’est point le plus délicat, elle approfondit ce qui n’est point essentiel. Elle substitue ses hypothèses à la sensation, sa mémoire prodigieuse à la présence de la merveille; et elle annexe au musée immense une bibliothèque illimitée. Vénus changée en document.
 
   Je sors la tête rompue, les jambes chancelantes, de ce temple des plus nobles voluptés. L’extrême fatigue, parfois, s’accompagne d’une activité presque douloureuse de l’esprit. Le magnifique chaos du musée me suit et se combine au mouvement de la vivante rue. Mon malaise cherche sa cause. Il remarque ou il invente, – je ne sais quelle relation entre cette confusion qui l’obsède et l’état tourmenté des arts de notre temps.
 
   Nous sommes, et nous nous mouvons dans le même vertige du mélange, dont nous infligeons le supplice à l’art du passé.
 
   Je perçois tout à coup une vague clarté. Une réponse s’essaye en moi, se détache peu à peu de mes impressions, et demande à se prononcer. Peinture et Sculpture, me dit le démon de l’Explication, ce sont des enfants abandonnés. Leur mère est morte, leur mère Architecture. Tant qu’elle vivait, elle leur donnait leur place, leur emploi, leurs contraintes. La liberté d’errer leur était refusée. Ils avaient leur espace, leur lumière bien définie, leurs sujets, leurs alliances… Tant qu’elle vivait, ils savaient ce qu’ils voulaient…
 
– Adieu, me dit cette pensée, je n’irai pas plus loin. »
 

                                    Valéry. 1923. Oeuvres II. La Pléiade, p.1290 à 1293.

 

Idées générales:

 

   Pour rendre compte de ce qu’il appelle « le problème des musées », le poète incrimine: