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Le mythe de Prométhée. Commentaire détaillé.

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    Les statistiques concernant la fréquentation de mon site montrent que la page consacrée au mythe de Prométhée [1] est très consultée. Or je n’ai pas commenté ce mythe de manière détaillée. Souci de faire court conformément aux exigences de ce média et de la difficulté de certains élèves à suivre les approfondissements. On pourra toujours se contenter d’une approche rapide, mais pour ceux qui sont plus curieux, voici une explication plus substantielle.

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Texte.

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  «  Il fut jadis un temps où les dieux existaient, mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre Quand le moment de les amener à la lumière approcha, ils chargèrent Prométhée et Epiméthée de les pourvoir et d’attribuer à chacun des qualités appropriées. Mais Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser faire seul le partage. « Quand je l’aurai fini, dit-il, tu viendras l’examiner ». Sa demande accordée il fit le partage, et, en le faisant, il attribua aux uns la force sans la vitesse, aux autres la vitesse sans la force ; il donna des armes à ceux-ci, les refusa à ceux-là, mais il imagina pour eux d’autres moyens de conservation ; car à ceux d’entre eux qu’il logeait dans un corps de petite taille, il donna des ailes pour fuir ou un refuge souterrain ; pour ceux qui avaient l’avantage d’une grande taille, leur grandeur suffit à les conserver, et il appliqua ce procédé de compensation à tous les animaux. Ces mesures de précaution étaient destinées à prévenir la disparition des races. Mais quand il leur eut fourni les moyens d’échapper à une destruction mutuelle, il voulut les aider à supporter les saisons de Zeus ; il imagina pour cela de les revêtir de poils épais et de peaux serrées, suffisantes pour les garantir du froid, capables aussi de les protéger contre la chaleur et destinées enfin à servir, pour le temps du sommeil, de couvertures naturelles, propres à chacun d’eux ; il leur donna en outre comme chaussures, soit des sabots de cornes, soit des peaux calleuses et dépourvues de sang, ensuite il leur fournit des aliments variés suivant les espèces, aux uns l’herbe du sol, aux autres les fruits des arbres, aux autres des racines ; à quelques uns mêmes il donna d’autres animaux à manger ; mais il limita leur fécondité et multiplia celle de leur victime pour assurer le salut de la race.

     Cependant Epiméthée, qui n’était pas très réfléchi avait sans y prendre garde dépensé pour les animaux toutes les facultés dont il disposait et il lui restait la race humaine à pourvoir, et il ne savait que faire. Dans cet embarras, Prométhée vient pour examiner le partage ; il voit les animaux bien pourvus, mais l’homme nu, sans chaussures, ni couvertures ni armes, et le jour fixé approchait où il fallait l’amener du sein de la terre à la lumière. Alors Prométhée, ne sachant qu’imaginer pour donner à l’homme le moyen de se conserver, vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des arts avec le feu ; car, sans le feu, la connaissance des arts était impossible et inutile ; et il en fait présent à l’homme. L’homme eut ainsi la science propre à conserver sa vie ; mais il n’avait pas la science politique ; celle-ci se trouvait chez Zeus et Prométhée n’avait plus le temps de pénétrer dans l’acropole que Zeus habite et où veillent d’ailleurs des gardes redoutables. Il se glisse donc furtivement dans l’atelier commun où Athéna et Héphaïstos cultivaient leur amour des arts, il y dérobe au dieu son art de manier le feu et à la déesse l’art qui lui est propre, et il en fait présent à l’homme, et c’est ainsi que l’homme peut se procurer des ressources pour vivre. Dans la suite, Prométhée fut, dit-on, puni du larcin qu’il avait commis par la faute d’Epiméthée.

  Quand l’homme fut en possession de son lot divin, d’abord à cause de son affinité avec les dieux, il crut à leur existence, privilège qu’il a seul de tous les animaux, et il se mit à leur dresser des autels et des statues ; ensuite il eut bientôt fait, grâce à la science qu’il avait d’articuler sa voix et de former les noms des choses, d’inventer les maisons, les habits, les chaussures, les lits, et de tirer les aliments du sol. Avec ces ressources, les hommes, à l’origine, vivaient isolés, et les villes n’existaient pas ; aussi périssaient-ils sous les coups des bêtes fauves toujours plus fortes qu’eux ; les arts mécaniques suffisaient à les faire vivre ; mais ils étaient d’un secours insuffisant dans la guerre contre les bêtes ; car ils ne possédaient pas encore la science politique dont l’art militaire fait parti. En conséquence ils cherchaient à se rassembler et à se mettre en sûreté en fondant des villes ; mais quand ils s’étaient rassemblés, ils se faisaient du mal les uns aux autres, parce que la science politique leur manquait, en sorte qu’ils se séparaient de nouveau et périssaient.

  Alors Zeus, craignant que notre race ne fut anéantie, envoya Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice pour servir de règles aux cités et unir les hommes par les liens de l’amitié. Hermès alors demanda à Zeus de quelle manière il devait donner aux hommes la justice et la pudeur. « Dois-je les partager comme on a partagé les arts ? Or les arts ont été partagés de manière qu’un seul homme, expert en l’art médical, suffît pour un grand nombre de profanes, et les autres artisans de même. Dois-je répartir ainsi la justice et la pudeur parmi les hommes ou les partager entre tous » – «Entre tous répondit Zeus ; que tous y aient part, car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient comme les  arts, le partage exclusif de quelques uns ; établis en outre en mon nom cette loi que tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un fléau de la société ».

  Voilà comment, Socrate, et voilà pourquoi et les Athéniens et les autres, quand il s’agit d’architecture ou de tout autre art professionnel, pensent qu’il n’appartient qu’à un petit nombre de donner des conseils, et si quelque autre, en dehors de ce petit nombre se mêle de donner un avis, ils ne le tolèrent pas, comme tu dis, et ils ont raison selon moi. Mais quand on délibère sur la politique où tout repose sur la justice et la tempérance, ils ont raison d’admettre tout le monde, parce qu’il faut que tout le monde ait part à la vertu civile ; autrement il n’y a pas de cité »

                                PLATON. Protagoras. [2]320.321c. Traduction d’Emile Chambry.

 

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 Remarque liminaire.

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     D’abord remarquons qu’il ne va pas de soi pour un philosophe de recourir à un mythe. La philosophie n’a-t-elle pas émergé historiquement dans un mouvement de rupture avec la mythologie ? «Les subtilités de la fable, disait Aristote, ne valent pas la peine qu’on les soumette à un examen sérieux. Renseignons-nous plutôt auprès de ceux qui raisonnent par démonstration».

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   Comment donc comprendre que le philosophe se mette à l’écoute du poète et accorde de l’intérêt au récit mythique, au point comme c’est le cas avec Platon de l’introduire à des moments clés de sa réflexion ? Deux réponses, me semble-t-il, s’imposent :

   Je vous convie donc à un exercice dont il faut bien saisir l’enjeu. Dans le récit mythique de l’origine il s’agit de déchiffrer le souci philosophique du fondement, dans la genèse mythique la construction rationnelle d’une réalité qui, aujourd’hui comme hier, demeure un objet d’émerveillement. Cette réalité, c’est nous-mêmes.

 

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Elucidation du mythe

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   La première partie révèle que l’homme est une espèce naturelle au même titre que les plantes et les animaux. Tous se distinguent des dieux en ce qu’ils sont mortels. Ils naissent, croissent et meurent. Leur existence se déploie dans le temps à la différence des dieux qui sont immortels.

   Et pourtant l’espèce humaine se distingue des autres en ce qu’elle est victime de l’imprévoyance d’Epiméthée. Le répartiteur des dons la constitue négativement comme celle qui manque des attributs propres à assurer naturellement sa conservation. L’homme, dit le mythe, «est né nu, sans chaussures, sans couvertures, ni armes ». Il est un animal démuni, condamné à disparaître si l’on devait en rester là.

   De fait l’homme est dépourvu de l’équipement naturel permettant aux autres espèces de s’adapter à la nature. Il n’est pas doté d’un instinct, c’est-à-dire d’outils et de savoir-faire innés, caractéristique plaçant la condition animale sous le signe de la perfection et l’inscrivant dans la pure naturalité.

   La vie instinctive est, en effet, immédiatement adaptée lorsque le milieu n’est pas perturbé et entièrement déterminée tant dans ses moyens que dans ses fins. Elle est de part en part biologique.

   C’est ce que la seconde partie du mythe donne à penser. Elle prend acte de cette spécificité humaine et cherche à l’interroger dans ses conditions de possibilité.

   L’intervention de Prométhée et d’Hermès met en scène la différence spécifiquement humaine. Pour réparer l’étourderie de son frère (Epiméthée = l’imprévoyant ; celui qui pense après coup), le titan Prométhée (le prévoyant) va voler à Héphaïstos et à Athéna le feu, c’est-à-dire le génie créateur des arts. Le feu c’est l’outil universel, en particulier l’outil à faire des outils, c’est donc l’intelligence.

   Mais dans ce premier acte de la genèse de l’humanité, l’intelligence est l’intelligence technicienne ou la raison instrumentale. Prométhée n’a pas eu le temps, ni le pouvoir de pénétrer dans l’acropole de Zeus pour dérober le génie politique et moral. Il faudra une seconde intervention divine, celle d’Hermès le messager de Zeus, pour donner aux hommes le sens de la pudeur et de la justice sans lequel aucune cité ne peut s’instituer, Le mythe disjoint ainsi deux aspects de la raison humaine, deux génies, littéralement deux parts divines la dimension technique et la dimension morale.

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PB : Quels sont  le sens et l’enjeu de cette distinction ?

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PB : Qu’est-ce donc qui fonde cette hiérarchie et est-elle légitime?

 

 

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PB : Qu’est-ce qui est au principe du lien social ?