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Le monde d’hier. Souvenirs d’un européen. Stefan Zweig.

Zweig en 1910. Photo du centre culturel autrichien à Paris.http://www.google.fr/imgres?hl=fr&biw=1280&bih=868&tbm=isch&tbnid=O5ch6oUSSVvXNM:&imgrefurl=http://www.alalettre.com/zweig.php&docid=7SpAYBYKwu14rM&imgurl=http://www.alalettre.com/pics/zweig.jpg&w=194&h=283&ei=OofJUbezEPPY0QXi4IHoAQ&zoom=1&iact=hc&vpx=313&vpy=528&dur=4634&hovh=226&hovw=155&tx=98&ty=123&page=1&tbnh=129&tbnw=106&start=0&ndsp=39&ved=1t:429,r:17,s:0,i:212

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Il ne revendique pas la gloire des héros :« Mon mouvement naturel, dans toutes les situations  périlleuses, a toujours été de les esquiver, et ce n’est pas seulement dans cette  circonstance, qu’on a pu, peut-être à bon droit, accusé mon irrésolution, reproche qu’on a si souvent adressé dans un autre siècle à mon maître vénéré, Erasme de Rotterdam ». Le monde d’hier. Souvenirs d’un européen. Traduction : Jean-Paul Zimmermann, Les Belles Lettres, 2013, p. 241. 

   Il confesse simplement l’honneur d’avoir été un humaniste et un pacifiste, dans une époque où l’Europe de la culture était une réalité vivante, pour quelques aristocrates de l’esprit. Polyglotte, voyageur, vouant un culte aux valeurs esthétiques, il se sentait « citoyen du monde », à l’étroit dans les frontières que transcende tout naturellement l’amour du vrai et du beau. Merveilleuse liberté que confère la condition de nanti. Tout se passe comme si les pesanteurs de la matière n’existaient pas. Corps, classe, nation, prison linguistique  etc., c’est à peine si l’on en sent le poids dans cette existence consacrée aux seules choses de l’esprit. Ce n’est pas une raison pour l’accuser de cécité dans la peinture de son époque. On sait que tel fut le jugement de Hannah Arendt. Stefan Zweig, disait-elle, n’a pas peint le monde d’hier car il ne vivait pas dans ce monde, seulement dans ses marges. C’est profondément injuste. Non point qu’il soit faux de dire que son statut de grand bourgeois l’ait tenu à distance de la misère matérielle dont souffraient, au même moment, tant d’hommes, moins enclins sans doute que Zweig à se sentir au chaud dans le monde qui fut pour lui « l’âge d’or de la sécurité ». Mais cela ne l’empêche pas de saisir avec une grande clairvoyance l’atmosphère des différentes époques de sa vie, leur vérité spirituelle et morale. Car c’est cela qui intéresse avant tout ce noble esprit, rebelle à toute passion partisane, foncièrement libre, habité par les idéaux de paix, d’humanité, d’amitié entre les peuples.

   Il faut donc lire ou relire ce texte émouvant, rédigé la dernière année de sa vie et envoyé à son éditeur deux jours avant son suicide à Petrópolis au Brésil, le 23 février 1942.

   C’est le récit d’une vie glorieuse, brisée à deux reprises par les convulsions de l’histoire, témoin impuissant et désespéré de l’échec d’une civilisation, cette civilisation européenne qui a été sa respiration et sa dignité. Il nous donne rendez-vous avec de grandes figures de l’époque comme si son cercle d’amis constituait une république idéale à l’abri de la folie du monde tant qu’elle se tient au-dessus de la mêlée. Cette riche vie relationnelle nous vaut des portraits d’une grande finesse de certaines personnalités célèbres. Ceux de Rilke, de Romain Rolland, de Freud, de Strauss, de Théodore Herzl, de Gorki pour n’en citer que quelques-uns. Tous sont ciselés avec la générosité d’un cœur prompt à l’admiration, fidèle dans ses attachements, silencieux sur le travail de sape que la tragédie historique n’a pas manqué d’accomplir dans ce qu’il y avait de plus sacré pour lui. Car comment sauver les valeurs universelles quand les passions nationalistes se déchaînent, quand la première guerre mondiale met le monde à feu et à sang et transforme l’ordre social en profondeur dans ses effets à retardement ? Stefan Zweig décrit ces grands bouleversements avec un art accompli de saisir l’air du temps, d’en sentir les contradictions, de s’enfoncer dans l’ambiguïté des situations. C’est là son génie. Il est un spectateur non un acteur de la marche du monde. Il est né pour rendre un culte aux possibilités créatrices de l’âme, à ce que l’homme a de meilleur, non pour mettre les doigts dans les roues de l’histoire et s’y salir. Aussi ne s’engage-t-il jamais politiquement. Il est évident qu’il a horreur des partis pris, des manœuvres et des manipulations inhérentes à l’action politique auxquelles ses biographies des grands personnages historiques (Fouché par exemple) l’ont sensibilisé. Il est l’homme d’un seul parti,  celui de « travailler à son œuvre dans le silence et la retraite » Ibid. p. 317.

   Et s’il y a un titre incontournable dans cette œuvre qui entre aujourd’hui dans la collection de la Pléiade, c’est bien ce dernier ouvrage.

    Pour susciter le désir de lire ce texte magistral, en voici un avant-goût avec la préface.

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 TEXTE DE ZWEIG.

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   « Je n’ai jamais attaché à ma personne assez d’importance pour être tenté de raconter aux autres l’histoire de ma vie. II a fallu qu’il se passât beaucoup de choses, une somme d’événements, de catastrophes et d’épreuves telles que rarement génération d’homme en aura vécu de pareilles, pour me donner le courage de commencer un livre qui eût pour personnage principal ou, plus exactement, pour centre mon propre moi. Rien n’est plus éloigné de mon dessein que de me mettre ainsi en évidence, sinon en qualité de commentateur du film qui se déroule; le temps produit les images, je me borne à un mot d’explication, et ce n’est pas tant mon destin que je raconte que celui de toute une génération, notre génération singulière et chargée de destinée comme peu d’autres l’ont été au cours de l’histoire. Chacun de nous, même le plus infime et le plus humble de tous, a été bouleversé dans son être intime par les soubresauts volcaniques qui ont presque sans relâche agité notre terre européenne; et moi, confondu dans la multitude, je ne me reconnais que ce seul privilège : en ma qualité d’Autrichien, de Juif, d’écrivain, d’humaniste et de pacifiste, je me suis toujours trouvé présent là où ces secousses sismiques se produisaient avec le plus de violence. Par trois fois elles ont bouleversé mon foyer et mon existence, m’ont, avec leur dramatique véhémence, détaché de tout mon passé et précipité dans le vide, dans ce pays qui m’était déjà bien connu où le désarroi fait s’écrier : «  Je ne sais où aller. » Mais je ne m’en plains pas : le sans-patrie en un certain sens se trouve libéré, et celui qui n’a plus d’attache n’a plus à avoir égard à rien. J’espère ainsi remplir une des conditions essentielles à toute peinture loyale de notre époque : la sincérité et l’impartialité.

    Car si jamais quelqu’un se trouva retranché de toutes racines, et même de la terre qui a nourri ces racines, véritablement ce fut moi. Je suis né en 1881 dans un grand et puissant empire, celui des Habsbourg; mais qu’on ne le cherche pas sur la carte ; il en a été effacé sans laisser de traces. J’ai été élevé à Vienne, la métropole deux fois millénaire, souveraine de plusieurs nations, et il m’a fallu la quitter comme un criminel avant qu’elle fût humiliée jusqu’à n’être plus qu’une ville de province allemande. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originale, a été réduite en cendres et dans le pays même où mes livres s’étaient fait des amis de millions de lecteurs. C’est ainsi que je n’ai plus de lien nulle part, étranger partout, hôte tout au plus là où le sort m’est le moins hostile; même la vraie patrie que mon cœur a élue, l’Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, prise de la fièvre du suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. Contre ma volonté j’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’atteste la chronique des temps; jamais, – je ne le note point avec orgueil, mais avec un sentiment de honte, – une génération n’est tombée comme la nôtre d’une telle puissance intellectuelle dans une telle décadence morale. Durant ce peu d’années au cours desquelles ma barbe, ayant commencé de pousser, s’est mise à grisonner, durant ce dernier demi-siècle, il s’est produit plus de transformations radicales qu’en d’autres temps au cours de dix âges d’hommes, et chacun de nous le sent : il s’est produit presque trop de choses ! Mon aujourd’hui est si différent de chacun de mes hier, avec mon ascension et mes chutes, qu’il me semble parfois avoir vécu non pas une existence, mais plusieurs existences toutes diverses. Car il m’arrive souvent que, disant, sans y prendre garde : « Ma vie », je me demande involontairement: « Laquelle de mes vies? » Celle d’avant la guerre mondiale, celle d’avant la première ou d’avant la seconde, ou encore ma vie de maintenant? Puis je me surprends à dire : « Ma maison », et je ne puis décider sur-le-champ de laquelle de mes anciennes demeures j’entendais parler, de celle de Bath ou de Salzbourg, ou de ma maison paternelle à Vienne; ou encore si je dis « chez nous », il me souvient avec effroi que depuis longtemps je ne suis pas plus intégré aux gens de ma patrie qu’aux Anglais ou aux Américains, que je ne suis plus relié organiquement à ceux de là-bas, et qu’ici je ne saurais jamais trouver mon rang et ma place assurés; le monde au milieu duquel j’ai grandi, et celui d’aujourd’hui, et ceux qui s’insèrent entre ces deux extrêmes, se séparent de plus en plus dans mon sentiment en autant de mondes totalement distincts; chaque fois qu’au cours d’une conversation je rapporte à de jeunes amis des épisodes de l’époque qui a précédé la première guerre, je m’aperçois à leurs questions étonnées combien de choses sont devenues pour eux de l’histoire, combien ils se représentent mal ce qui est encore pour moi la plus évidente des réalités. Et un secret instinct en moi leur donne raison : entre notre aujourd’hui, notre hier et notre avant-hier, tous les ponts ont été rompus. Je ne puis faire que je ne m’étonne de l’abondance, de la variété que nous avons condensées dans le peu d’espace d’une seule existence, à la vérité fort précaire et dangereuse, simplement quand je la compare avec le genre de vie de nos devanciers. Mon père, mon grand-père, qu’ont-ils vu? Toute leur vie se passait dans l’uniformité. Une vie unique du commencement à la fin, sans élévations, sans chutes, sans ébranlements et sans périls, une vie avec de légères tensions, des passages insensibles; d’un même rythme paisible et nonchalant, le flot du temps les portait du berceau à la tombe. Ils demeuraient dans le même pays, dans la même ville et presque toujours dans la même maison; ce qui se passait au dehors, dans le vaste monde, n’était événement que dans le journal et ne venait pas frapper à la porte de leur chambre. Une guerre éclatait bien quelque part, mais ce n’était toujours qu’une petite guerre rapportée aux proportions de celles d’aujourd’hui, et elle se déroulait loin des frontières, on n’entendait pas le bruit des canons, et au bout de six mois elle était éteinte, oubliée, elle n’était plus qu’une page d’histoire desséchée, et l’ancienne vie reprenait, toujours la même. Quant à nous, tout ce que nous avons vécu est passé sans retour, rien n’a subsisté de ce qui avait précédé, rien n’est revenu; il nous a été réservé d’être engagés de tout notre être dans un torrent d’événements, que l’histoire d’ordinaire distribue avec parcimonie entre certains pays, entre certains siècles isolés. Au pis aller une génération avait traversé une révolution, la seconde une émeute, la troisième une guerre, la quatrième une famine, la cinquième une banqueroute, – et  bien des peuples, bien des générations bénies n’ont rien connu de tout cela. Quant à nous, qui sommes aujourd’hui dans la soixantaine et aurions droit encore à quelques années de vie, que n’avons-nous pas vu et souffert et vécu ? Nous avons labouré d’un bout à l’autre le champ de toutes les catastrophes imaginables et nous n’avons pas tourné la dernière page. Et moi tout seul, j’ai été le témoin des deux plus grandes guerres qui ont désolé l’humanité et je les ai vécues sur deux fronts différents, la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai connu dans l’avant-guerre, la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, l’état de la pire dégradation qu’on eût vue depuis des siècles, j’ai été célébré et mis hors la loi, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence, la révolution et la famine, l’avilissement de la monnaie et la terreur, les épidémies et l’émigration ; j’ai vu croître sous nos yeux, et se répandre parmi les masses, les grandes idéologies, le fascisme en Italie, le national-socialisme en Allemagne, le bolchévisme en Russie et avant tout, cette pestilence des pestilences, le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne. Il m’a fallu être le témoin impuissant et sans défense de cet inimaginable retour de l’humanité à un état de barbarie qu’on croyait depuis longtemps oublié, avec ses dogmes et son programme anti-humains consciemment élaborés. Il nous était réservé de revoir après des siècles des guerres sans déclaration de guerre, des camps de concentration, des supplices, des spoliations massives et des bombardements de villes sans défense, tous actes de bestialité que les cinquante dernières générations n’ont pas connues et que les futures, espérons-le, ne souffriront plus. Et, paradoxalement, dans le temps que notre monde reculait moralement d’un siècle, j’ai vu cette même humanité s’élever par l’intelligence et la technique à des prodiges inouïs, dépassant d’un coup d’aile tout ce qu’avaient produit des millions d’années : la conquête de l’éther par l’avion, la transmission instantanée de la parole terrestre sur toute la surface de notre globe et par là même tout notre espace vaincu, la division de l’atome, les plus insidieuses maladies victorieusement combattues, la réalisation presque journalière de ce qui hier encore semblait impossible. Jamais jusqu’à notre époque l’humanité dans son ensemble ne s’est révélée plus diabolique et n’a accompli tant de miracles qui l’égalent à la divinité.

   Il me paraît être de mon devoir de rendre témoignage de cette vie ardente, dramatique, fertile en surprises, qui aura été la nôtre, car, je le répète, chacun a été témoin de ces formidables transformations, chacun a été forcé d’être témoin. Pour notre génération il n’y a point d’évasion, point de retraite hors du réel présent; grâce à notre nouvelle organisation du synchronisme universel, nous sommes constamment engagés dans notre époque. Quand des bombes réduisaient en miettes les maisons de Shanghai, nous l’apprenions en Europe, dans nos chambres, avant que les blessés eussent été retirés des décombres. Ce qui se passait à des milliers de milles au delà des mers fonçait sur nous en images animées. Il n’y avait point de protection, point de sûreté contre la nécessité d’être constamment informé de tout, de participer à tout. Point de pays, où l’on pût se réfugier, point de solitude et de silence que l’on pût acheter; partout, toujours, la main du destin nous saisissait et nous ramenait dans son insatiable jeu.

    Constamment il fallait se soumettre aux exigences de l’État, se livrer en proie à la plus stupide politique, s’adapter aux changements les plus fantastiques, toujours on était enchaîné à la communauté, quelque acharnement qu’on mît à se défendre; on était entraîné irrésistiblement. Quiconque a passé, ou, pour mieux dire, a été chassé et traqué à travers cette époque, – nous avons eu peu de répit, – a vécu plus d’histoire qu’aucun de ses ancêtres. Aujourd’hui nous nous retrouvons à un tournant, à une conclusion et à un début. Ce n’est pas sans dessein que j’arrête à une date précise cette vue perspective de ma vie passée. Car cette journée de septembre 1939 met un point final à l’époque qui a formé et instruit les sexagénaires, mes contemporains. Mais si, par notre témoignage, nous transmettons à la génération qui nous suit une seule parcelle de vérité sauvée de l’édifice qui s’écroule, nous n’aurons pas travaillé tout à fait en vain.

    Je suis conscient des conditions défavorables mais très caractéristiques de notre époque, dans lesquelles j’entreprends de donner forme à mes souvenirs. Je les rédige en pleine guerre,  je les rédige à l’étranger et sans la moindre pièce qui puisse secourir ma mémoire. Je n’ai à ma disposition dans ma chambre d’hôtel ni un exemplaire de mes livres, ni une note, ni une lettre d’amis. Nulle part je ne puis me procurer un renseignement, car dans le monde entier le service postal est coupé aux frontières ou entravé par la censure. Nous vivons aussi isolés les uns des autres qu’aux temps lointains où l’on n’avait inventé ni les bateaux à vapeur, ni les chemins de fer, ni l’avion, ni la poste. De tout mon passé je n’ai donc par devers moi que ce que je porte sous mon front. Tout le reste est en cet instant pour moi ou inaccessible ou perdu. Mais notre génération a appris à fond l’art excellent de ne point se consumer du regret de ce qui est perdu, et peut-être ce manque de documents et des détails tournera-t-il au profit de mon ouvrage. Car je considère que notre mémoire n’est pas la faculté de retenir par hasard tels éléments en laissant fuir par hasard tout le reste, je la tiens pour une puissance d’ordonner sa matière, en connaissance de cause, avec sagesse. Tout ce qu’on oublie de sa propre vie, un secret instinct l’avait depuis longtemps condamné à l’oubli. Seul ce qui se veut conserver pour nous-mêmes a quelque droit d’être conservé pour autrui. Parlez donc et choisissez pour moi, ô vous, mes souvenirs, et rendez au moins un reflet de ma vie, avant qu’elle sombre dans les ténèbres. » p. 9 à 14.