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L’amitié.

Marc Rothko. Red, Orange, Tan and Purple. 1949. Collection privée.

  

« Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut s’exprimer, qu’en répondant : Parce que c’était lui ; parce que c’était moi » Montaigne. Les Essais, §XXVIII.

 
 
   L’amitié est un type de relation humaine dont Plutarque précise qu’elle est « un animal qui paît à deux. Elle ne vit pas en troupeau, ni en petit groupe comme les geais ». L’ami véritable.
 
 
 
   L’ami n’est ni le frère, ni le copain, ni l’amant, objet du sentiment ou de la passion d’amour.
 
   A la différence des relations de parenté excluant le choix, l’ami est élu librement comme tel. On peut subir sa famille, on ne subit pas son ami ; on se réjouit de partager avec lui une relation privilégiée.

   Les liens familiaux sont marqués par l’inégalité (un père est supérieur à son fils, l’aîné n’est pas le cadet) et souvent empoisonnés par des affects (la jalousie par exemple). Dans l’amitié, au contraire, les sujets sont dans des rapports d’égalité et se rencontrent dans l’élément de l’intériorité. Un moi se met à exister pour un toi, chacun étant pour l’autre une présence glorieuse par le miracle de laquelle la vie devient une fête. Montaigne insiste sur le caractère miraculeux de cette expérience. « Il faut tant de rencontres à la bâtir que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles ».Ibid. La Rochefoucauld formule le même jugement : « Quelque rare que soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié » Maxime 473.

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   De fait, il n’y a rien de plus rare que cette entente de deux êtres, heureux d’éprouver leur harmonie et leur communauté. Que celle-ci se fonde sur ce qui tisse le « commun » ou la « communauté » cela va de soi. Ce quelque chose, c’est l’intérêt porté à la compréhension des choses, le plaisir de la conversation, le partage de peines et de bonheurs communs etc. En ce sens on peut dire que l’amitié est une relation spirituelle et morale et Allan Bloom a peut-être raison d’épingler l’inaptitude d’une époque comme la nôtre à en saisir la spécificité. « L’élan des âmes l’une vers l’autre […], dit-il, est bien moins tangible, donc bien moins croyable que l’attrait des corps. Cette incrédulité de la plupart des hommes sur ce point est de nos jours renforcée par toutes sortes de théories pseudo-scientifiques qui nous expliquent que l’éros des âmes est fondé sur une illusion, étant en fait dérivé de l’éros des corps par le ministère d’une faculté ou d’un processus quasi miraculeux, la sublimation » L’amour et l’amitié.
   Disons donc que l’amitié est la forme spirituelle et éthique de l’éros. Elle implique l’estime, l’admiration de l’autre, ce qui requiert des deux côtés des qualités (les Anciens disaient des vertus) à aimer. Voilà pourquoi un thème récurrent de la pensée antique et classique consiste à affirmer qu’ « il ne peut y avoir de véritable amitié qu’entre gens de biens » Cicéron. Lélius ou l’amitié. Sans loyauté, sans droiture, sans générosité, sans grandeur d’âme pas d’amitié possible. Les être mesquins, envieux, déloyaux, intéressés, superficiels sont inaptes à ce type de relation. Le grand ami de Montaigne, Etienne de la Boétie ne dit pas autre chose : « L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte : elle ne peut exister qu’entre gens de bien, elle naît d’une mutuelle estime, et s’entretient non tant par les bienfaits que par bonne vie et mœurs. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité.
 Il a, pour garants, son bon naturel, sa foi, sa constance; il ne peut y avoir d’amitié où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice ». Discours de la servitude volontaire, §16.
 
   Ce qui conduit Aristote à distinguer, dans l’Ethique à Nicomaque, l’amitié vertueuse de l’amitié plaisante et de l’amitié utile. Dans les deux dernières, les personnes sont liées par un élément extérieur à leurs êtres. L’autre n’est pas aimé pour lui-même mais pour les avantages qu’il procure. Dans l’amitié plaisante, très fréquente dans la jeunesse, l’attrait de l’autre tient au fait que son commerce est agréable. Si d’aventure il n’était plus source de partage de plaisirs, il cesserait d’intéresser. Dans l’amitié utile, sa séduction  tient au fait qu’il rend des services. Les vieillards sont familiers de ce genre de relation. Au fond, dans les deux cas, « l’ami » fonctionne comme le moyen d’une satisfaction personnelle. Il n’existe pas comme une fin en soi, ce qui est le propre d’une relation morale.
 Ce lien, extérieur aux personnes considérées dans leur être est aussi le propre des « camarades » ou des « copains ». La relation se fonde sur l’appartenance à une même classe, à un parti politique, à un club sportif, à une église etc. Les individus sont unis, moins par ce qu’ils sont que par ce qu’ils font ensemble. On peut néanmoins remarquer que l’ami a souvent commencé par être le copain. A l’occasion de leur commerce, deux êtres vont se découvrir, s’apprécier, cultivant peu à peu une relation interpersonnelle ayant la profondeur de l’amitié.
 
 Enfin, il faut distinguer l’amitié de l’amour. Dans la mesure où celui-ci implique la dimension érotique, le trouble corporel, il en a l’intermittence et la versatilité. A l’amour « feu téméraire et volage, ondoyant et divers », Montaigne oppose la douceur et la solidité de l’amitié. «  En l’amitié, c’est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassise, toute douceur et polissure, qui n’a rien d’âpre et de poignant » Ibid.

   L’amitié exclut la violence et les illusions de la passion amoureuse, elle échappe aux échecs de l’amour qui, dans sa source érotique, procède d’un fond obscur où la liberté n’est pas souveraine. Elle est une communion librement consentie des âmes qui vit et perdure par la seule force des qualités de ceux qui s’aiment. Comme Cicéron l’écrit : « Si l’amitié naît de l’estime qu’on éprouve pour la vertu, elle ne peut survivre quant on cesse d’être vertueux ».

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A méditer :

  “L’ami vrai, ce n’est pas celui qui sait se pencher avec pitié sur notre souffrance, c’est celui qui sait regarder sans envie notre bonheur”. Gustave Thibon.

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  ” Se réjouir du succès d’un ami plus que de son propre succès est une des choses les plus exaltantes de l’amitié” Philippe Soupault.