- PhiloLog - https://www.philolog.fr -

Laïcité: une institution désenchantée.

 

  *

   Nous vivons sous des institutions dont le niveau éthique est bien supérieur à celui de la plupart des membres de la communauté des citoyens. J’en veux pour preuve les nombreux propos ayant été prononcés à l’occasion des effroyables attentats du mois de janvier par une cohorte « d’honnêtes gens » bien au chaud dans leurs certitudes et leur conviction d’incarner la rectitude morale.

   Car qui n’a pas entendu ces jugements à propos des caricaturistes de Charlie Hebdo : « Ils l’ont bien cherché ! » ; ou « D’accord pour la liberté d’expression mais il y a des limites » etc.

   On a même eu droit à cette déclaration stupéfiante, le 19 janvier, de la part d’un pape pourtant admirable dans sa volonté de moderniser l’Eglise romaine : «Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision »

   D’évidence l’analyse de ces opinions si récurrentes dans le discours public n’est pas inutile pour prendre la mesure de l’incompréhension régnante de ce qui est pourtant chez nous un droit constitutionnel, à savoir le principe de la liberté d’expression.

*

I) Analyse de quelques jugements entendus à propos des attentats de janvier

*

     1)  «Ils l’ont bien cherché » 

*

      Faisons grâce à ceux qui prononcent ce jugement de ne pas réfléchir à ce qu’ils disent. Car s’ils se donnaient la peine de penser, ils comprendraient qu’ils justifient purement et simplement un meurtre et qu’ils se font moralement les complices objectifs des assassins. Je veux croire qu’ils n’ont pas conscience du sens de leur affirmation. Mais cette inconscience ne les disculpe pas, elle les accable s’il est vrai que le seul rempart contre l’empire du mal est le courage de penser afin de bien juger. On sait que telle est la thèse d’Hannah Arendt. Si les hommes font le mal, dit-elle, ce n’est pas parce qu’ils sont méchants par nature ou qu’en eux opère la séduction du diable. L’explication est beaucoup plus banale. Ils sont méchants ou complices de la méchanceté d’autres personnes par paresse mentale, par absence de réflexion. Car réfléchir consiste toujours pour l’esprit à faire retour sur ses paroles ou ses actes afin d’en interroger le sens, le fondement et la valeur. Moment salvateur que celui où un sujet se demande si ce qu’il dit ou ce qu’il fait est sensé, s’il peut en rendre raison, autrement dit s’il peut en répondre en toute lucidité. Antérieurement à ce mouvement réflexif, il ne le sait pas. Il le croit parce que ses affects, ses habitudes mentales héritées de son milieu ou de son époque l’inclinent à le croire. Mais qu’en est-il en vérité ? Il ne le saura qu’au terme d’un examen courageux le mettant en jeu dans ses ressources mentales les plus intimes. Et il fera l’expérience qu’il ne peut pas justifier n’importe quoi. Par exemple, qu’il ne peut pas, en toute rigueur intellectuelle et morale, cautionner le meurtre de quiconque et surtout pas celui de personnes n’ayant rien fait d’autre que de simples  dessins. Il se rendra compte que son jugement était irréfléchi, qu’il trahissait sa susceptibilité de croyant peu disposé à prendre du recul par rapport à sa croyance et à admettre qu’on puisse la discuter voire s’en moquer. Ce qui, découvrira-t-il, n’est pas une vertu mais un vice dont il ne peut assumer la responsabilité en qualité de sujet pensant.

   Cette prise de conscience aura pour lui quelque chose de douloureux et d’exaltant. Je décris ici un vécu consubstantiel à l’éveil philosophique. Qui ne s’est jamais senti humilié par la conscience de son erreur et conjointement grandi par cette découverte l’exhortant à devenir supérieur à ce qui faisait offense à sa propre humanité n’est pas encore né à la vie de l’esprit. Il y a toujours cette ambivalence dans l’épreuve faisant advenir un homme à sa vocation spirituelle et morale et rien n’autorise à penser qu’elle ne puisse pas être expérimentée par tout un chacun. Car la capacité de penser est une possibilité humaine, rien qu’humaine. Elle requiert, certes, une formation intellectuelle et le courage de se servir de son entendement mais enfin, un tel rempart contre le mal n’est pas hors de portée de l’humaine condition. Pourquoi les hommes se sentent-ils si peu tenus de déployer les ressources spirituelles fondant la dignité de la personne et susceptibles de rendre le monde plus humain ? C’est toujours une énigme pour moi de prendre la mesure de l’inertie ou de l’aliénation intellectuelle de certains de mes interlocuteurs. Toujours surprise, je me sens désarmée, en dehors de la salle de classe, pour jouer le rôle de Socrate. Comment confronter l’autre à ses erreurs, le réveiller de son sommeil dogmatique, sans le blesser ou prendre le risque de revêtir une certaine forme de pédanterie?

*

    2) «Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision »

*

    Que l’homme censé porter la parole christique, parole si sublime sur le plan moral, se permette ce propos me décourage profondément. S’il y a quelqu’un dont on pouvait légitimement attendre autre chose, c’était bien lui ! Parce qu’enfin, le pape incarne, de fait et de droit, une autorité spirituelle pour des millions de croyants. Il sait que ses paroles seront reçues comme parole d’évangile par beaucoup. D’où son immense responsabilité dès qu’il ouvre la bouche. En sa personne, ce n’est pas un simple homme qui s’exprime, c’est le représentant de Dieu sur la terre, le gardien et le messager d’une parole investie d’une aura divine.

   Comment donc le pape François peut-il concilier l’invitation à subvertir notre nature du Sermon sur la montagne avec sa justification de ce qu’il y a de plus primaire dans notre être ? Car il n’est hélas que trop naturel de réagir brutalement à la moindre chose qui nous déplaît. L’offense appelle l’offense, le mal subi, réel ou imaginaire, attise l’appétit de vengeance et enclenche la spirale des violences illimitées. Coup de poing ou coup de boule, façon Zidane, quoi de plus spontané, dans l’humaine nature ? Mais précisément, ce qui est naturel, spontané, mécanique n’est ni juste, ni chrétien.

    Ce n’est pas juste car la justice exige de proportionner la peine à la faute de telle sorte que ce que nous appelons le talion est moins la formule de la vengeance que celle de la justice la plus élémentaire. Là où l’aveuglement passionnel de l’une incline à sacrifier deux yeux pour un œil, l’autre rappelle le principe de la juste mesure : « pour un œil pas plus d’un œil ». Voilà pourquoi l’intervention d’un tiers jugeant est nécessaire. Elle seule peut rétablir le rapport de droit entre les personnes et c’est déjà beaucoup.

   Et pourtant le Christ nous demande d’aller au-delà pour accomplir la loi divine dans sa perfection.

    « Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. A qui veut te citer en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau ». Matthieu, 3, 38

  Ne pas rendre le mal pour le mal. Aimer ses ennemis comme ses amis. Pardonner à ceux qui nous ont offensés. Voilà ce que le Christ enseigne. Bien loin de nous justifier dans nos mouvements naturels, il est venu nous exhorter à nous libérer de nos impulsions pour honorer des exigences fondant une morale de la perfection ou de la sainteté. Que cette morale soit trop élevée pour la plupart d’entre nous, cela va de soi. Il n’y a pas beaucoup de vrais chrétiens au mètre carré, mais enfin telle est la substance du message christique, et l’expérience montre qu’il est une puissante source d’inspiration morale pour ceux qui s’efforcent d’en être dignes. Je me demande comment les chrétiens conséquents ont reçu cette étrange parole papale au regard du message dont il devrait être le porte-parole.

   Oser dire qu’il est « normal » de donner un coup de poing à celui qui parle mal de ma mère, fût-il un ami! Il fallait le faire ! J’avoue ne pas encore m’être remise de cette imposture.

   Car en disant « normal », le pape François ne dit pas « naturel », ou « mécanique ». Il ne se contente pas de constater une manière fréquente d’agir, une conduite régulièrement observable, selon une des acceptions du terme « normal ». Il se place sur le terrain de la prescription morale comme l’explicite le recours à la notion de « devoir » dans la suite de la phrase. Ce qui est « normal » en ce sens est ce qui est conforme à ce qui doit être, ce qui définit une règle de conduite. Or celle-ci condense, dans ce cas de figure, des significations proprement étonnantes pour qui se donne la peine de réfléchir.

*

 

 

*

   Comment donc ne pas avoir le sentiment que décidément la régression est partout, la perte du sens des significations, une réalité n’épargnant personne, même pas ceux dont la mission est d’élever le niveau moral des populations.  Mais il est inutile d’épiloguer sur ce  point où quelques grands théologiens seraient beaucoup plus autorisés qu’un philosophe à monter au créneau. J’ignore si certains l’ont fait. Le silence des hommes portant l’esprit des lumières, fussent-ils des hommes de foi, est devenu si bruyant par les temps qui courent !

   En revanche, en disant : « On ne peut provoquer, insulter la foi des autres, la tourner en dérision », le pape entretient une nouvelle confusion touchant à la liberté d’expression qu’il faut aussi s’efforcer de dissiper.

*

     3) La liberté d’expression oui…mais il y a des limites.

*

   Tout le monde revendique la liberté de penser et la liberté de s’exprimer mais peu nombreux sont ceux qui ne s’empressent pas d’assortir le principe de sérieuses limites.

   Juridiquement la liberté d’expression n’est d’ailleurs pas une liberté illimitée. Dans un Etat de droit, la liberté, reconnue comme un droit fondamental de la personne humaine, est toujours limitée par des contraintes d’ordre public.

   En France, la liberté d’expression est consacrée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 dont l’article 11 stipule : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi »

   Ainsi la diffamation, l’insulte, l’incitation à la haine, les fausses informations sont passibles de sanction.

   De là à penser qu’il faut limiter la liberté d’exprimer des idées mettant en cause, sous forme de paroles ou d’images, des façons de se représenter le monde, des croyances, des pratiques cautionnées par des institutions, il n’y a qu’un pas que beaucoup voudraient faire reconnaître comme légitime.

   Tel est le présupposé du pape. « On ne peut pas, dit-il, insulter la foi des autres ». « On ne peut pas » signifie ici « on n’en a pas le droit moral », autrement dit « il serait souhaitable que la loi l’interdise ».

   Or il faut comprendre que si la loi devait entériner cette requête il n’y aurait plus de liberté de penser ou de s’exprimer du tout. Pourquoi ?

*

 

 

*

    Il s’ensuit que la liberté de penser et d’expression inclut la liberté d’offenser, non point par une nécessité interne à la pensée mais par une sorte de fatalité imputable à l’étroitesse d’esprit de certains hommes.

   Voilà pourquoi Ruwen Ogien a raison d’affirmer dans le journal Libération : « Il serait difficile de défendre la liberté d’expression sans reconnaître la pleine liberté d’offenser, celle que l’équipe décimée de Charlie Hebdo a si bien pratiquée en se moquant des croyances absurdes et des préjugés racistes ou xénophobes, sans jamais causer le moindre préjudice concret à qui que ce soit en particulier. »

   Il faut donc distinguer, demande-t-il à la suite de Stuart Mill, l’offense du préjudice.

   On porte préjudice à quelqu’un lorsqu’on l’attaque dans sa personne, lorsqu’on lui cause du tort en l’agressant physiquement ou en l’entravant dans sa liberté. Par exemple diffamer une personne est un préjudice. On l’atteint dans son honneur avec des conséquences souvent très graves pour sa carrière ou pour ses relations familiales et professionnelles. L’insulter, c’est lui manquer de respect et donc lui porter préjudice. Appeler publiquement à la haine contre elle, alimenter le racisme portent préjudice aux êtres qui en sont les victimes. Ceux-ci sont exposés à  essuyer  régulièrement des insultes, à éviter de fréquenter certains espaces hostiles sur le territoire de la République, etc.

  Tout cela est sans commune mesure avec le fait de se sentir offensé par des images ou des idées. Ni les unes, ni les autres ne visent des personnes, elles ne mettent en jeu que des significations. Ni les unes, ni les autres ne causent des dommages concrets ou ne limitent la liberté de ceux qui les vivent comme des offenses. La caricature de Plantu n’empêche pas plus le chrétien de croire ce qu’il croit et de pratiquer le culte de son choix que celles de Kurt Westergaard ou de Charlie Hebdo n’entravent les musulmans dans leur liberté de pensée et de culte. Et pourtant les contempteurs des caricatures n’ont pas manqué de mobiliser  l’inévitable expression : « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » !

   Faut-il être aveuglé par une susceptibilité de mauvais aloi pour se sentir imaginairement limité dans sa liberté dans une situation où l’on a la chance de jouir d’une liberté pleine et entière protégée par la loi !  Aveuglement terrible puisque si ces personnes en avaient le pouvoir, elles ne se priveraient pas de limiter réellement la liberté de ceux qui osent exercer leur esprit critique.

   Telle est la malédiction de ce qu’il faut bien appeler l’aliénation intellectuelle, l’étroitesse d’esprit et dans certains cas la bêtise. L’expérience montre qu’elles coûtent très cher à ceux qu’on peut appeler les héros de la moralité ou les éveilleurs d’esprit. Ils ont en général payé de leur vie le courage de penser et de défendre les valeurs de l’esprit. Socrate fut condamné à boire la ciguë et Jésus à subir le martyre de la croix. Plus près de nous les destins de Gandhi, Martin Luther King, Yitzhak Rabin ou Anouar el-Sadate témoignent combien on prend des risques à servir la vérité, la liberté ou la paix. Les bien-pensants d’Athènes accusent Socrate de corrompre la jeunesse et ne pas croire aux dieux de la cité, ceux de Jérusalem reprochent au Christ de vouloir détruire le temple ou d’être un malfaiteur, (parmi d’autres chefs d’accusation). Les sectateurs des diverses religions accusent aujourd’hui les caricaturistes ou les libres penseurs d’attenter à leur liberté de croyants ou à la dignité de leur personne. Dans tous les cas les reproches sont imaginaires mais les fantasmes ne sont pas exempts d’effets bien réels. La ciguë, la Croix, le sang versé de tant d’hommes courageux l’attestent pour la honte de l’humanité.

*

*

     II) Comment comprendre ce qui semble être un épuisement de l’idéal laïque ?

 *

   De toutes mes lectures, l’analyse la plus éclairante de ce qui nous arrive m’a paru être celle de Marcel Gauchet dans un livre qui n’est pourtant pas récent puisqu’il date de 1998. Il s’agit de La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité. Gallimard.

   L’auteur replace la conquête laïque dans le temps long et montre comment la laïcité n’a pu être vécue comme un idéal enchanté qu’aussi longtemps qu’elle  revêtait un sens métaphysique capable de rivaliser avec le message religieux tant dans le fait de donner sens à l’existence que dans celui d’être investie d’une dimension de transcendance. Car quel était l’enjeu de la transformation institutionnelle opérée par les promoteurs de l’ Etat laïque ? Il suffit de lire quelques grands discours des Républicains du 19éme siècle après ceux de la Révolution pour comprendre qu’ils lui conféraient le sens d’une mission sacrée, celle de travailler au salut d’une humanité destinée à s’approprier la maîtrise de son destin. Le mot d’ordre était de conquérir l’autonomie à tous les niveaux, autonomie du peuple, seul habilité à définir les lois de son organisation politique, autonomie de la personne, proclamée titulaire de droits fondamentaux que l’association politique a pour but de garantir, autonomie de la raison humaine appelée à construire les savoirs et à s’affranchir de la tutelle des autorités infantilisantes. La laïcité a donc mobilisé les hommes comme projet d’émancipation universelle proprement exaltant tant que son contrepoint : l’hégémonie du pouvoir religieux sur la société et sur les âmes était une réalité vécue. C’en est fini de cette époque. Désormais l’émancipation est acquise. Comment donc ne pas être tenté de croire que la liberté est une donnée, qu’elle n’a plus à être conquise contre les menaces d’aliénation inhérentes aux appartenances ethniques, sexuelles, religieuses ? Il est ainsi significatif que les individus ne pensent plus leur identité comme celle d’une liberté à faire advenir dans un processus d’affranchissement des données contingentes de l’existence. Ils veulent être reconnus dans « ce qui relève du donné dans leur condition, ce qu’ils ont reçu en partage avec l’existence, qu’il s’agisse de la communauté dont ils font partie, de la tradition où ils s’insèrent ou de l’orientation sexuelle qui les singularise » (Gauchet, p. 91)

   D’où une nouvelle distribution du rapport entre le politique et le religieux, une demande de visibilité sociale du religieux, une dévitalisation du projet d’autonomie rationnelle comme tâche collective.

 *

TEXTE

*

  « Il suffit en même temps d’énoncer la formule pour mesurer le chemin parcouru depuis l’époque de sa cristallisation. Il saute à l’œil qu’un abîme nous en sépare, et que chaque jour nous en éloigne davantage, dans la situation de changement rapide où nous nous trouvons. Ce qui a fait sa force et ses succès d’hier est ce qui la frappe d’obsolescence accélérée aujourd’hui. Il ne faut pas aller chercher ailleurs les motifs de l’incertitude qui taraude notre culture politique héritée. Elle est désertée par l’esprit qui a présidé, sinon à sa fondation, en tout cas à son dernier grand moment fondateur. L’idée de la République sur l’acquis coutumier de laquelle nous continuons de vivre a perdu son âme avec l’idée de la laïcité qui la flanquait comme sa plus intime compagne. La source de sens à laquelle elles s’alimentaient s’est tarie. Les termes du rapport entre religion et politique en fonction desquels elles s’étaient définies se sont radicalement déplacés.

   Nous sommes sortis de l’ère d’une autonomie à conquérir contre l’hétéronomie. Cela parce que la figure de l’hétéronomie a cessé de représenter un passé toujours vivant et conséquemment un avenir toujours possible. L’intégration des religions dans la démocratie est consommée; le catholicisme officiel lui-même, si longtemps réfractaire, a fini par s’y couler et par en épouser les valeurs. Un mouvement qui s’est traduit, sur le plan obscur, mais capital, de la théologie implicite que j’évoquais à l’instant, par un nouvel éloignement de Dieu. Il est devenu incongru ou grotesque de mêler l’idée de Dieu à la norme de la société des hommes, et plus encore de rêver d’on ne sait quelle conjonction entre les nécessités de la terre et l’inspiration du ciel. Le surnaturel et le naturel ne sont pas faits pour se mêler ou s’associer. Ce n’est pas à un rapprochement humanisant du divin que nous avons assisté, mais exactement à son opposé, à une extériorisation du divin par rapport au monde humain qui a vidé ce dernier de toute perspective de matérialisation d’un absolu. Rien de notre expérience, qu’il s’agisse de connaissance, de règle morale, d’art ou de politique, n’a quelque parenté ou communication que ce soit avec l’au-delà de l’homme. Nous nous trouvons à cet égard dans un moment kantien – le moment où se parachève la dissociation opérée par Kant entre la connaissance selon l’homme et la science divine, moyennant l’élimination de tout ce qui avait pu paraître de nature à restaurer l’accès au suprasensible, et moyennant l’expurgation de ce qui, chez Kant même, maintenait malgré tout l’enracinement de l’homme dans le suprasensible. Autrement dit, l’autonomie l’a emporté ; elle règne sans avoir à s’affirmer en face d’un repoussoir fort de l’épaisseur des siècles, et cela change tout.

    Cela change de fond en comble les horizons et les conditions d’exercice de la démocratie. La politique a perdu l’objet et l’enjeu qu’elle devait à son affrontement avec la religion. […]

    Rien ne pourra restituer leur ancienne énergie spirituelle au sacerdoce du citoyen, à la majesté morale de l’Etat, aux sacrifices sur l’autel de la chose publique. Plus n’est besoin de dresser la cité de l’homme à la face du ciel. Nous sommes en train d’apprendre la politique de l’homme sans le ciel – ni avec le ciel, ni à la place du ciel, ni contre le ciel. L’expérience ne laisse pas d’être déconcertante ».

     La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité. Gallimard. P. 63 à 65.

 *

   « L’élément de nouveauté auquel il ne faut pas se lasser de  revenir, si l’on veut saisir à la source la logique de ces développements, c’est la disparition de l’enjeu qui conférait à la scène politique une transcendance non pas secrète, celle-là, mais éclatante, impérieuse, indiscutable. Nourrie de l’affrontement avec le sacré, la démocratie en tirait une sorte de sacralité de contamination qui l’élevait sans conteste au-dessus des choses profanes; tournée vers « la sortie de l’homme hors de l’état de minorité », elle était habitée par un sérieux fondamental qui en faisait une vocation, un ministère, un objet de dévouement inconditionnel ; tendue vers la conquête de l’autonomie, elle y gagnait les dimensions d’un projet global, embrassant la condition humaine tout entière et paraissant suffire à tout. Que la cause était grande, dans l’ardeur du combat ! Qu’elle est ingrate et prosaïque au lendemain de la victoire ! Que la politique est grise à présent que nous sommes métaphysiquement émancipés ! C’est ce collapsus des Lumières militantes au milieu des Lumières triomphantes qui remodèle le visage de la démocratie. C’est lui qui appelle les religions dans l’espace public et, ce faisant, les change. C’est lui qui transforme de fond en comble la relation de représentation entre une société civile redéfinie dans son mode de composition par le principe identitaire et une société politique redéfinie dans sa justification par le principe de coexistence.

   La  politique ne peut plus prétendre à la globalité qu’elle devait à l’ambition d’offrir une alternative à l’hétéronomie ; elle ne peut plus se présenter comme une réponse en elle-même à la question du sens de l’existence à l’échelle collective. Il ne saurait y avoir de réponse collective à cette question; elle n’admet que des réponses individuelles. De là une fondamentale restauration de l’homme privé, de la responsabilité envers soi-même – vivre privément, depuis la seconde moitié du XVIII° siècle, c’était se priver de la plus noble part de l’existence; ce redevient une fin légitime en soi, de par les conditions générales, « métaphysiques », présidant à l’administration du sens. De là aussi, en fonction de cet évidement de la chose publique, désormais incapable de représenter un but suprême en elle-même (au titre de la ressaisie de l’homme par lui-même), la réhabilitation et la remobilisation, dans un emploi public, de tous les systèmes de définition des fins dernières disponibles au sein de leur siège légitime, c’est-à-dire la société civile. Si la vie publique ne peut plus constituer une finalité par elle-même, elle n’en reste pas moins un domaine consubstantiellement défini par la poursuite de fins. D’où le casse-tête que le dispositif subtil de la politique de la reconnaissance s’efforce de résoudre. D’un côté, la puissance publique est plus que jamais vouée à la neutralité ; il est exclu par définition que s’incarne en elle quelque notion du bien ultime que ce soit. De l’autre côté, elle a besoin de référence à des fins qui ne peuvent venir que du dehors d’elle, et qui doivent demeurer à l’extérieur de son périmètre, tout en étant suffisamment intégrées dans la sphère officielle pour la sustenter. Elle ne peut pas en être coupée : elle ne peut pas en participer. La reconnaissance, c’est très exactement le point d’équilibre entre connivence et distance »  Ibid. p. 103.104.