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"La régression anthropologique". Philippe Muray.

Philippe Muray.

 

 
   Son verbe s’est éteint, il y a deux ans (2 mars 2006) et il nous manque, surtout en période de festivité olympique et d’apparition des échassiers urbains destinés, n’en doutons pas, à faire les délices de ceux qui se voient proposer désormais de « planer ». On avait la glisse (les rollers), maintenant on va avoir les joies de l’apesanteur. Je me plais à imaginer les pages que Muray donnerait à lire sur ces nouveaux non-événements dans lesquels s’est abolie, à l’ère postmoderne, l’Histoire. Style inimitable de cet homme de grande culture. Il restera pour moi l’emblème de la résistance de l’esprit à l’air du temps et à son insupportable fatuité. Est-ce la raison pour laquelle il parlait si peu sur la scène médiatique? Les quelques émissions où j’ai pu l’entendre m’ont révélé un homme plutôt silencieux, en décalage avec la logorrhée ruisselante du bavardage ambiant, comme si plus qu’à toutes les autres époques Péguy avait bien vu: « Ceux qui se taisent, les seuls dont la parole compte »(Notre jeunesse). Muray est de ceux-là. Il n’a pas habité son temps par l’écho d’une parole mais par le silence assourdissant de son absence médiatique. Sans doute le fallait-il pour échapper à ce qu’il fustige comme « un idéal néoscolaire de lavage de cerveau ».

  S’il n’a pas été une parole, il fut une écriture et quelle écriture ! Avec lui la littérature peut s’honorer de n’avoir pas démérité de son authentique puissance subversive, ce qui n’est pas un moindre mérite dans un monde où pullulent les « iconoclastes en charentaises » !

 
   Lorsque dans la distance, le silence, et la solitude, il se met à écrire, la parole fuse comme l’exorcisme d’un esprit supplicié par les énormités constituant le quotidien d’une Europe festive ayant, semble-t-il, supplanté la ringarde et non branchée Europe culturelle.
 
Ses vertus majeures, signes de sa réjouissante intelligence :
 
   S’il faut écrire : « ce qui nous tient lieu de réalité », c’est que le propre du monde hypermoderne est de faire disparaître le réel sous l’enflure d’un discours médiatique exhibant sans scrupule la bonne conscience de sa certitude et de son innocence. Lecteur attentif du journal Le Monde, Libération, des revues d’art branché, observateur infatigable des nouvelles mœurs confondant dans une indifférenciation généralisée ce que l’exercice de la raison a toujours distingué : le réel et le fantasme, le temps de la fête et celui du travail, le monde des enfants et celui des adultes, les ennemis réels et les ennemis imaginaires etc. Philippe Muray excelle dans le talent de nous confronter à la plus grande entreprise de déni du réel qui n’ait jamais été, entreprise dont nos contemporains sont les acteurs enthousiastes à défaut d’en être les témoins ahuris. Le réel ayant disparu, le grand art est donc de dévoiler ce qui en tient lieu désormais, de le laisser se dire en utilisant les guillemets pour faire apparaître son extravagance et son comique.« Ce qu’elle (notre époque) a de pire ne peut littéralement pas s’inventer : il faut la laisser en parler, lui ouvrir sans cesse des guillemets. Mettre l’époque entre guillemets dans l’espoir qu’elle voie ce qu’elle dit et qu’elle entende ce qu’elle fait est bien plus qu’une activité critique ; c’est, à mes yeux, un projet esthétique. » Propos recueillis par Frédéric Saegen et Frédéric Dufoing en janvier 2004.  
 
   L’œuvre est importante depuis son premier roman ; Chant pluriel (1973) , ses études remarquées sur Céline (1981), et le XIX° siècle à travers les âges (1984) jusqu’aux derniers textes : Exorcismes spirituels IV(2005), Le portatif (2006) en passant par l’Empire du bien [1] (1991-1998) ; Après l’Histoire I (1999), Après l’Histoire II, 2000, et les tomes I, II, III  des Exorcismes spirituels respectivement publiés en 1997, 1998 et 2002.
 
   Il n’est pas question ici d’en faire une présentation d’ensemble. J’ai mobilisé cet auteur dans le cadre d’une réflexion sur l’Europe conçue comme civilisation ayant donné la mesure de ce que l’esprit peut, lorsqu’il sait faire la distinction entre le fait et la valeur, la nature et la culture, l’animalité et l’humanité, le principe du plaisir et le principe de réalité etc. Et ce qui m’intéresse, c’est d’une part de donner à lire des textes de Muray, d’autre part de savoir si nous sommes encore travaillés par la tension entre une barbarie menaçante et un idéal civilisationnel à conquérir. Il se trouve que sur ce point, l’analyse de ce penseur est sans ambiguïté.
 
  « L’Occident s’achève en bermuda » écrit-il avec son génie de la formule percutante et lumineuse. « Craignez le courroux de l’homme en bermuda ! dit-il aux Djihadistes. Craignez la colère du consommateur, du voyageur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car ! Vous nous imaginez vautrés dans des plaisirs et des loisirs qui nous ont ramollis. Eh bien nous lutterons comme des lions pour protéger notre ramollissement » Chers djihadistes, 2002.
 
  Ramollissement, relâchement, disais-je dans l’article précédent. Muray lui donne son véritable nom et ce n’est rien moins que d’une « régression anthropologique » qu’il s’agit.
 
  Notre philosophe, car c’est bien le nom qui lui convient, la décode comme disparition de l’individu rationnel et maître de lui, « la dévastation de l’ancienne raison » étant devenue « une commande sociale ». « Ce travail, qui aurait semé l’épouvante dans l’humanité des temps héroïques, est accueilli désormais avec des cris de joie » (Ibid.)
 
  Car au fond quel est le programme de l’Occidental tel qu’il se manifeste dans le vacarme des mots et des conduites? Il semble qu’il consiste à s’identifier à toutes les tendances régressives de la modernité : substituer au désir d’être enseigné celui d’être reconnu, supprimer la frontière entre le principe du plaisir (l’enfance) et le principe de réalité (l’âge adulte), entre l’animal et l’homme, entre la nature et l’histoire, absorber la culture, l’art, le sport, la religion, l’école, la politique dans « le cercle enchanté de la communion festive ». Rien ne doit échapper à l’hyperfestivisation et à la surenchère permanente sur les ruines de la Loi et du Réel.
  S’adressant toujours aux Djihadistes, Muray prononce un terrible réquisitoire, en faisant parler celui que Nietzsche appelait « le dernier homme » : «L’Occident, dont vous avez transformé le cœur du cœur en champ de ruines, n’est plus l’Occident depuis longtemps puisqu’il ne survit que de s’être débarrassé de tout ce sur quoi il avait reposé durant des siècles, à commencer par ces qualités regardées par nous comme éminemment malsaines que sont l’esprit critique, la conflictualité, la capacité d’intégrer le Mal et le démoniaque et de les comprendre pour les combattre.
  Il s’est également débarrassé de l’Histoire, cette interminable tapisserie d’erreurs (car se tromper est un luxe que nous ne pouvons plus nous payer ; nous n’avons plus les moyens de nous offrir que l’innocence » (Ibid).
 
   Le phénomène central conditionnant tout le reste est l’émergence d’un néo-homme que Muray dénomme : « Homo festivus », sa mutation ultime étant Festivus festivus, l’homme pour qui faire s’épuise à faire la fête et, comme sapiens sapiens était l’homme qui sait qu’il sait, s’est métamorphosé en homme qui fête la fête.
  « Faire la fête, c’est aussi une manière de militer » ratiocine ainsi un de ces multiples « organisateurs d’événements », festifs, comme il se doit. Muray commente : « J’allais justement le dire. C’est même sans doute la seule et dernière manière de faire tout court, et quoi qu’on fasse, c’est-à-dire de fabriquer encore quelque chose ».
   D’où le slogan de la nouvelle religion énoncée par un de ses affiliés : « C’est détente et fête. Surtout fête » qui donne lieu à ce commentaire: «  Ils ne font pas rien puisqu’ils font la fête. Et, de cette manière, la notion d’action négatrice du donné connaît une nouvelle existence parodique qui remplace avantageusement l’ancienne notion d’action disparue depuis longtemps » Après l’Histoire I.
 
  Aussi Homo festivus s’est-il installé dans le temps immobile et néo-cyclique de l’ère hyperfestive ou « du dimanche de la vie démocratique et du droit de l’hommiste ».
 
  Il convient donc de comprendre ce que signifie cette idée que Homo festivus est sorti de l’Histoire et, comme tel, a liquidé le projet des Lumières. Idée insupportable à entendre pour son acteur et pourtant réalité d’un monde marqué par la disparition de la dialectique réelle c’est-à-dire d’une conflictualité mettant les rebelles en rapport avec autre chose que des menaces en carton-pâte et inscrivant l’aventure humaine sous le signe du tragique plutôt que celui d’une comédie dont l’horreur suprême est précisément de prétendre échapper à « la juridiction de la comédie ».
   Muray cite Kojève pour décrire la substance de l’ère posthistorique : « L’Histoire s’arrête, quand l’homme n’agit plus au sens fort du terme, c’est-à-dire ne nie plus, ne transforme plus le donné naturel et social par une Lutte sanglante et un Travail créateur. Et l’Homme ne le fait plus quand le réel donné lui donne pleinement satisfaction, en réalisant pleinement son Désir (qui est chez l’Homme un Désir de reconnaissance universelle de sa personnalité unique au monde). Si l’homme est vraiment et pleinement satisfait par ce qui est, il ne désire plus rien de réel et ne change donc plus la réalité, en cessant de se changer réellement lui-même ». Après l’Histoire I.
 
    Evidemment l’idée ne va pas de soi et chacun peut imaginer la réaction de tous les petits Festivus fabriqués par l’Ecole : « Fin de l’Histoire ? Vous plaisantez ! Ne passons-nous pas une grande partie de notre temps à exercer notre esprit critique et à défiler dans les rues avec nos parents et nos professeurs, continuant ainsi le travail de la négativité ? »
  Sans doute, reconnaît Muray, le monde est plein de rebelles, plein de minoritaires en luttes mais ces minoritaires ont ceci de particulier qu’ils sont « extrêmement nombreux et assermentés » et que ce qui se croit une rébellion est en réalité la forme que prend aujourd’hui la domination.
 
  Muray y revient sans cesse. Ceux qui occupent les fonctions d’autorité dans tous les domaines (au sein de l’Etat, de l’Education nationale, du monde de la Culture etc.) et sont les architectes de cette catastrophe satisfaite d’elle-même, exercent leur travail de sape des idéaux de la modernité sous le drapeau de cette même modernité. Ils en singent la fonction critique et négatrice mais l’ordre ancien ayant disparu la confrontation s’effectue à l’intérieur du moderne, dans un monde sans altérité tout occupé à se dire oui à l’infini.
  «  L’ère hyperfestive est aussi un Club planétaire des Amis du Oui. Mais le souvenir de la critique lui-même est conservé, à titre de bouffonnerie magique et touristique […] Il s’agit de faire l’éloge du « non » avec d’autant plus d’énergie que l’exercice concret et actuel en a été sciemment rendu impossible, et qu’il est même aujourd’hui pratiquement interdit ; et en même temps encouragé avec d’autant plus d’intensité à titre de contrefaçon : c’est ainsi que l’on peut maintenant voir sur les trottoirs, comme cela m’est arrivé il y a quelques jours, des passantes agrémentées de tous les signes extérieurs de la servitude moderne (walkman, rollers, téléphone portable, petit sac à dos, quelquefois tout en même temps), et vêtues de tee-shirts sur lesquels on déchiffre, en grosses lettes noires, à hauteur des seins : « CATEGORIQUEMENT CONTRE ». 
 « L’univers de ceux qui disent « oui » jour et nuit doit être systématiquement raconté, par les troubadours salariés du temps, comme une éclatante épopée de révolte, une saga de la Liberté » Après l’Histoire II.
 

  On peut illustrer cette institutionnalisation de la subversion si peu subversive et si dominatrice par ce qui se passe dans le monde de la Culture et en particulier de l’art. Il faut lire les pages concernant l’art contemporain dans Après l’Histoire I :

 « Le magma de la Culture absorbe l’art et les artistes comme il a tout absorbé, dans un système de consommation mutuelle, d’interactivité, de communication, de créativité et de spontanéité où les dernières significations disparaissent. Tout se dissout dans l’effervescence de la fête, c’est-à-dire dans l’étalage d’une « fierté » unanime d’où les individualités sont euphoriquement abolies ».

   Il s’ensuit que prendre au sérieux ce qui avait été annoncé, au temps où il y avait encore des penseurs et des artistes soucieux d’autre chose que d’expressivité de leur cher moi, ne peut être que le signe d’une mentalité réactionnaire, celle du « vieux con »,  revenant grincheux de l’Ancien Monde où l’on se préoccupait encore du sens.

  « La disparition de l’art est un événement qui attend son sens, mais on peut douter qu’il le trouve jamais. Evoquer cette fin comme une éventualité sérieuse ne signifie pas qu’aucun individu, dorénavant, ne se dira plus artiste; ni même qu’il n’y aura pas encore dans l’avenir de grands artistes. L’hypothèse de la fin de l’art ne concerne que l’hypothèse de la fin de l’histoire de l’art, c’est-à-dire le moment où les dernières possibilités de l’art ont été épuisées, et l’ont été par les artistes eux-mêmes (Picasso, Duchamp); et où ne se pose donc plus, du point de vue des artistes, que la redoutable question de la désirabilité de l’art en tant que survivance, inscrite désormais dans une tout autre histoire encore inconsciente.

  Si cette fin est vraie, vouloir que l’art continue, et le vouloir à coups d’anathèmes contre ceux qui mettent en doute sa nécessité aujourd’hui en les traitant de conservateurs ou de réactionnaires, est la plus efficace manière de se priver d’une ultime possibilité: celle de penser cette fin, donc d’avoir encore un contact, par la méditation, avec le secret de cette histoire. Avec Picasso comme avec Duchamp, mais aussi avec tous ceux qui, bien avant les détracteurs actuels de l’art, avaient calmement signé son acte de décès: je pense à Baudelaire parlant à Manet de la « décrépitude » de la peinture; à Hegel concluant que l’art est « une chose du passé » (quelque chose qui ne peut plus affirmer aucune «nécessité effective»); aux situationnistes qui avaient repéré très tôt la malfaisante existence du «dadaïsme d’Etat »; à Debord qui constatait en 1985 que « depuis 1954 on n’a jamais plus vu paraître, où que ce soit, un seul artiste auquel on aurait pu reconnaître un véritable intérêt ». Mais je repense surtout à Nietzsche et à sa féroce prophétie d’Aurore: « L’art des artistes doit un jour disparaître, entièrement absorbé dans le besoin de fête des hommes: l’artiste retiré à l’écart et exposant ses oeuvres aura disparu. » La civilisation du festif sans rivages est précisément l’époque de la dissolution de l’art et des artistes, irradiés par l’impératif d’épanouissement généralisé. L’hyperfestif est le moment du dépassement fatal et absolu de l’art. Tout le monde doit s’éclater. Tout le monde doit être artiste. Tout le monde doit être tout le monde. La fête est ce qui donne congé au concret, et chacun se doit d’être à même, comme le décrétait, dès 1981, l’ex-ministre Jack Lang, postillonneur numérique, tout frémissant d’inanité souriante, de développer sans relâche ses « capacités d’inventer et de créer » Après l’Histoire I.

 Ainsi « l’iconoclasme en charentaise », « la rébellion encouragée » impose sa domination dans la bonne conscience de son apparente négativité. Et comme il  faut, néanmoins,  nourrir l’illusion du combat, Homo festivus n’a pas d’autres solutions, dans ce temps où, la persécution ayant disparu, rien ne fait obstacle à son expansion, de s’ inventer des ennemis. Telle est la fonction de ce qu’il appelle « le réactionnaire » ou « le fasciste », fascistes d’opérette évidemment mais si indispensables pour se camper dans la posture héroïque de la victime!  C’est cette imposture que Muray pense sous l’expression :  les mutins de Panurge.

 « J’ai appelé depuis longtemps rebelles de confort ou mutins de Panurge ces insoumis qui pullulent dans le parc d’abstractions de la modernité ».

  Ce qui le conduit à faire une lecture hilarante de l’antilepénisme comme emblème de ce qu’il appelle « la rébellion-bidon ». Lisons-le :
 
   « L’antilepéniste est un théologien du lepénisme, et il combat ce dernier avec lyrisme, mais aussi conserve-t-il avec lui des modes de raisonner communs et s’expose-t-il à des chocs en retour (celui du 21 avril par exemple). L’a-lepéniste, à l’opposé, considère le lepénisme comme vide de sens. C’est mon cas. Il n’entretient donc pas, même par l’exécration, cette ornière. L’anti-lepéniste, lui, dès le soir du premier tour, se précipite pour y déverser dans cette ornière, toutes ses protestations. Et la suite s’enchaîne. Pendant quinze jours, du haut de leurs rollers antifascistes, les jeunes au bord des larmes de crocodiles accusent « la connerie des adultes », lesquels ne sont pourtant guère plus que des jeunes un peu vieillis. La presse s’extasie de tous ces défilés et décrit, dans l’inimitable style de bergerie néo-stalinienne qui est le sien, ces merveilleuses coulées de foules, ces « débats ambulants nourris par des fanfares », ces « veillées citoyennes », ce « mouvement quasi festif qui déroule son cortège dans les rues de Paris », entre les cris de « No pasaran » et de « Nous sommes tous des enfants d’immigrés ». On hurle aussi : « Le Pen crapaud, le peuple aura ta peau » ou encore : «  Le Pen au zoo, libérez les animaux ». (Slogan qui nous ramène à la monstruosité dont je parlais et qui mériterait de longues gloses fort instructives…). Les jeunes, qui ont toujours dit oui à tout, toujours tout approuvé, apprennent à dire NON, en grosses lettres, en capitales, pour la première fois de leur vie et sans doute aussi pour la dernière. La rave-party devient la résistance continuée par les moyens de la sono. Un battage de coulpe frénétique mais toujours « festif, créatif et imaginatif » (« Beaucoup de lycéens, confie un responsable de la Fédération lycéenne, nous appellent pour nous demander comment structurer leur action, comment rendre leur mouvement festif »), parcourt les rues de son frisson sacré. Avec, de temps en temps, une lueur d’intelligence : « Il faut qu’il y ait une suite sinon ça n’a pas de sens, charabiate ainsi un manifestant. Que les jeunes se bougent, qu’on organise une marche silencieuse sur l’Elysée pour plus d’impact. Le côté festif de ce soir c’est un peu bizarre parce qu’après, on ne sait plus pourquoi on est là ». Des landaus surgissent dans tous les cortèges («  La Poussette, nous voici ! »). Une génération se baptise passionnément et dévotement dans l’antilepénisme. Puis, la grande peur passée tous ces Pokémons pieux se demandent (d’après Le Monde) « comment transformer l’émotion en action ; faisant ainsi l’économie rentable du stade intermédiaire : celui où ils se seraient demandé où est le sens de tout cela. Mais, déjà, le durcissement en mythe de leur niaiserie bruyante est en cours. Et il ne faudra que quinze jours pour qu’ils se persuadent qu’ils ont vécu une épopée. Et qu’ils ont fait quelque chose, dans les rues, alors que personne ne leur demandait rien (à part les médias, c’est-à-dire personne au sens propre). Et qu’ils ressemblent, dès lors, à la souris de la vieille histoire drôle qui, courant à côté de l’éléphant, lui dit : « Qu’est-ce qu’on soulève comme poussière !… » Festivus festivus.
 
  Ce texte parmi tant d’autres donne la mesure des effets comiques du style alerte de Philippe Muray. Sa lecture est un bonheur par sa façon de faire rire de ce qui devrait faire pleurer. Mais aucune tristesse dans son rapport au monde ; seulement la joie d’échapper à un ridicule si communément partagé.
  Car la régression anthropologique s’accomplit sans états d’âme et l’important n’est pas de s’en attrister, c’est d’en prendre conscience et de la penser. De quoi s’agit-il exactement ?
 
  De la dévastation des données anthropologiques ayant structuré l’humanité dans ce qui fut son aventure historique, en particulier la différenciation des sexes et des ordres (masculin # féminin; ciel # terre, travail # fête ; principe du plaisir # principe de réalité ; Loi # nature; privé # public etc.) ou dans l’ordre symbolique la distinction du Même et de l’Autre avec son corollaire : l’opposition, la confrontation, la lutte par laquelle l’humanité s’arrache à l’indistinction naturelle (maternelle) pour se lancer à l’assaut du ciel. Cela signifie que l’existence humaine ne peut pas être un conte de fée proposant comme horizon la jouissance de l’être dans l’accord avec soi et avec l’autre. Elle s’accomplit dans la conscience du mal comme une dimension constitutive de l’humaine condition, comme ce qui nous expulse de l’Empire du Bien au nom duquel Homo festivus commet ses méfaits dans la bonne conscience d’un rapport imaginaire à lui-même. Car l’humanité commence avec l’expulsion du paradis. Elle est expatriée de la plénitude de la jouissance, de l’état d’innocence, elle advient comme inquiétude, culpabilité, déchirement entre des postulations contradictoires, essais et erreurs, désir, bref comme travail du négatif, exercice critique.
   Aux antipodes de la dure loi du réel, Homo festivus prétend, au contraire, vivre d’une existence réconciliée. Il entend jouir d’un bien-être physique, moral, social complet et malheur à qui vient le déranger dans sa certitude d’incarner les valeurs suprêmes de l’aventure historique. Le maternage social, la normalisation de tout ce qui conteste la norme, l’assomption du Désir dans son expression infantile, la sacralisation de l’enfant, cet être sans histoire dans lequel Homo festivus se contemple ne se discutent pas. Haro sur l’esprit critique! L’épuration de tout ce qui n’est pas politiquement correct doit s’effectuer et l’on sait qu’elle s’effectue, hélas, sans répit.

  Car les mutins de panurge sont aussi des matons de Panurge.

  « L’âge du fier «  ayant supplanté l’âge de fer, le désir de reconnaissance ne peut tolérer la capacité discriminatrice de l’esprit et son droit à faire de la résistance. La liberté érigée en totem narcissique se dresse contre la liberté de pensée et Homo festivus, pris d’une fièvre législatrice, fait la chasse à tout ce qui ne consent pas, joyeux, à l’univers non conflictuel, indifférencié, « tolérant » qu’il croit incarner. Tolérance entre guillemets, bien sûr, car Homo festivus tolère tout sauf ce qui met en question l’hypocrisie d’une tolérance où le Même n’est plus en rapport qu’avec le Même. Il n’y a plus d’altérité dans l’univers d’Homo festivus, plus de féminin et de masculin, plus de frontières nationales, plus de différences culturelles, plus d’être individualisés, seulement un métissage planétaire, une résorption de l’individualité dans l’indistinction d’un « tout à l’ego » infantile.

  Son angélisme ne lui coûte donc pas cher mais il sévit sous forme liberticide. « L’envie du pénal » va de pair avec la disparition de l’esprit critique. Que des individus puissent refuser d’externaliser leur vie privée, de sacrifier les exigences rationnelles de lucidité et de maturité, qu’ils puissent revendiquer le droit de juger et d’agir selon leur conscience, voilà qui est insupportable, si cette conscience n’est pas celle de Monsieur tout le monde. Il faut épurer la scène de cette survivance d’un autre âge : «  En même temps que le bipède de l’ère hyperfestive affiche dans les rues, et derrière des camions sound system, son inanité la plus sonore, il est devenu de plus en plus chatouilleux. […] Délirant de sa propre importance, mais ne parvenant plus à accéder au moindre plaisir individuel de la vie d’autrefois, Homo festivus s’enrage et multiplie les officines de chantage qu’il appelle groupes de pression. Ceux-ci n’ont d’autre raison d’être que de demander des lois et des persécutions. Chaque humain, désormais, est, à lui seul ou presque une association de boycott en permanente surchauffe. Procéduromaniaque, légalophile ou plus exactement maniaco-législatif, Homo festivus est un frénétique amateur de droit. La plainte, les procédures, l’organisation de la répression des infractions et l’amplification des peines sont son érotisme de substitution. La demande de réparation des préjudices est le commencement de la preuve de son existence et de son importance. La lutte pour la victime est sa libido ».Après l’Histoire I.

  Il s’ensuit que les délits pleuvent : délit de harcèlement moral, de harcèlement sexuel, d’homophobie, de lèse-majesté mémorielle, de tabagisme etc. Les délices du parc d’attraction mondialisé ne font que commencer. Tocqueville l’avait anticipé. Nous y sommes. Et s’il faut parler de despotisme, il convient de connoter le mot : « despotisme festif. »  L’auteur reconnaît le caractère totalitaire du phénomène mais il va de soi que la notion de totalitarisme est totalement inadéquate à la vérité de l’époque.

  Car ce qui la distinguera  de toutes les autres, c’est qu’il n’y a plus de sens à parler d’aliénation. Et c’est cela qui est proprement terrifiant. Homo festivus en a fini avec l’aliénation. Il ne subit pas. Il est l’artisan permanent et enthousiaste de sa condition régressive.

  « Du pain, de la fête » et l’épuration éthique zélée de la nouvelle police des moeurs… Laissez-nous donc nous éclater en vacarme et chantez, dansez avec nous le nouvel hymne de  » l’Europe divine » : « Vive la condition postmoderne »!                                  

  Conclusion.

  Faut-il conclure que les conquêtes de l’esprit européen s’achèvent à Festivopolis? Comique de la  farce … Il reste la liberté d’en rire et, comme les fêtes ne se terminent pas toujours bien, attendons de voir ce que l’imprévisible Histoire qui continue, au nez et à la barbe d’ Homo festivus, nous réserve.