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La guerre des dieux ou l’unité et la paix par le logos? Max Weber et Benoît XVI.


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  Ce n’est pas tous les jours qu’un Grand de ce monde vient donner à la hauteur intellectuelle et morale la visibilité d’une silhouette et la douceur d’une voix ; ce n’est pas tous les jours qu’il est offert d’entendre, sous le feu des projecteurs qui, d’ordinaire corrompt tout, une parole dans laquelle la vie de l’esprit est rendue sensible. Grâces soient rendues à Benoît XVI pour ce moment d’exception. Je ne veux parler ni de l’homélie sur l’esplanade des Invalides, ni de celle de Notre Dame ou de Lourdes mais de sa communication au Collège des Bernardins.

   D’abord il m’a plu d’entendre rappeler devant des Européens et à la face du monde que l’Europe se confond avec l’idée de culture et que celle-ci a une racine grecque et chrétienne. J’ai passé mon été à écrire sur ce thème et c’est un bonheur de voir traiter si magistralement une question qui m’est chère. Mais l’objet de ma réflexion n’est pas en ce moment l’idée d’Europe ; c’est l’idée de philosophie or, aussi surprenant que cela soit pour certains, il se trouve que le propos de Benoît XVI rencontre ma problématique.

Car je m’efforce de ne pas être un montreur de marionnettes et au terme de ce premier cours sur l’Idée de philosophie, à partir de l’allégorie de la caverne, il convient d’interroger la leçon de Platon et d’examiner s’il est possible de la suivre jusqu’au bout.

 

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I)                   L’aporie de l’idée platonicienne de dialectique.

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A première vue, la pertinence du constat platonicien est au-dessus de tout soupçon. Oui, Platon a raison de dire que nous commençons tous par être des prisonniers d’une caverne, coupables de confondre la science et la doxa. Pour autant, est-il vrai qu’il soit possible de sortir de la caverne c’est-à-dire d’échapper au conflit des opinions et de parvenir, sans autre recours que celui de la raison, à une vérité commune dans tous les domaines ? Est-il vrai qu’il soit possible d’achever la quête intellectuelle dans la vision du vrai et du bien, que ce terme idéal de la connaissance s’appelle l’Idée du Bien, (« ce qui est au-delà de l’essence et la surpasse en dignité et en puissance » La République [1] 509b, selon Platon, ou Dieu dans le christianisme ?

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   Tel est le problème que je vais affronter pour conclure ce premier cours. Il concerne l’idée de dialectique et la question est de savoir s’il est légitime d’en faire, à la manière platonicienne, la méthode de la science.

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   On entend par science une connaissance rationnelle, méthodique et objective d’un domaine d’objets. Le propre d’une science est de parvenir à faire l’accord des esprits, qu’il s’agisse des individus à l’intérieur d’un espace social ou des membres de cultures différentes à l’échelle universelle. Les hommes ont été capables d’élaborer un tel savoir et continuent à le faire progresser dans le domaine des mathématiques, de la physique et de manière générale des sciences dures. La cité scientifique est bien une communauté où les frontières de la singularité empirique des individus, de leurs enracinements culturels ou de leurs partis pris idéologiques semblent dépassées dans l’intelligence commune de que l’on tient pour la vérité scientifique. Cependant ce qui a été possible dans ces domaines, l’est-il dans tous ? N’y en a-t-il pas où le différend entre les hommes semble insurmontable?

A l’évidence oui. Les hommes ne parviennent pas à s’entendre sur tout, et en particulier sur les questions les plus importantes pour eux dans la mesure où ce sont celles qui concernent la nature des fins ultimes de leur existence et des valeurs qui doivent structurer leur vie.

« Or à propos de quoi notre dissentiment devrait-il dès lors exister ? » demande Socrate à Euthyphron, « dans quel cas serions-nous incapables de parvenir à nous départager, pour que, en vérité, nous eussions l’un contre l’autre inimitié et colère? Peut-être n’as-tu pas la chose sous la main; mais, en m’entendant te la dire, examine si les présents objets de dissentiment ne sont pas ce qui est juste et ce qui est injuste, beau et laid, bon et mauvais : n’est-ce pas à propos de nos dissentiments là-dessus et à cause de notre incapacité, dans ces cas, à arriver à nous départager, que nous devenons ennemis les uns des autres quand nous le devenons, toi aussi bien que moi et que, en totalité, le reste des hommes? » Euthyphron 7d.

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   Sur les questions des valeurs et des fins, en effet, les hommes ne semblent pas aptes à trouver un étalon de mesure commun comparable à celui qu’ils mettent en œuvre en matière de nombres ou de faits. Pourtant les nombres n’ont pas davantage d’existence objective que les valeurs ou les significations. Les hommes en découvrent l’idée dans le trésor de leurs esprits et s’entendent sur des définitions universellement valables. Dès lors ne pourrait-il pas en être de même lorsque leurs discours portent sur les valeurs ? C’est ce que prétend Platon. L’allégorie de la ligne dont l’exposé précède dans La République [1] l’allégorie de la caverne établit que les hommes disposent d’un outil pour surmonter le conflit des opinions sur les questions de significations et de valeurs. Cet outil est la méthode dialectique. Elle est, aux yeux de notre philosophe, l’équivalent, en matière d’opinions morales, politiques ou religieuses, de la mesure en cas de désaccord sur les grandeurs.

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   Platon soutient que par l’examen dialectique, conduit dans le silence des passions et le souci de la rigueur rationnelle, on peut discriminer le bien du mal, le juste de l’injuste et réaliser des accords communs. Possibilité que dramatise, d’ailleurs, la figure de Socrate si l’on a bien compris l’analyse de  Patocka. [2] : « Il (Socrate) découvre, dans le discours, dans la discussion, dans la parole (logos) un véhicule de l’unité essentielle ». Le message de Socrate consiste, en effet, à faire comprendre aux hommes qu’ils ne sont pas condamnés à la violence des affrontements idéologiques mais qu’ils peuvent, sans autre recours que l’exercice méthodique de la raison, parvenir à communier dans une vérité ou des valeurs communes.

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   La question est de savoir si la philosophie ne prétend pas ici plus qu’elle ne peut. Car qu’en est-il dans les faits ? Ceux-ci n’attestent-ils pas que le dialogue entrepris avec bonne volonté et honnêteté intellectuelle ne conduit pas toujours les interlocuteurs à dissiper le désaccord et à communier dans une position commune ? La raison expérimente alors son impuissance et découvre qu’elle est condamnée à se taire et à prendre acte d’un différend décidément irréductible.

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Prenons l’exemple du débat sur l’avortement ou sur l’euthanasie pour concrétiser l’idée.

Pour le croyant la vie est un don de Dieu et l’homme n’a pas le droit de disposer de ce qu’il a reçu. La décision d’avorter ou de demander un suicide assisté est une offense à Dieu et un crime dans la mesure où la créature que l’on supprime est une créature humaine c’est-à-dire une personne.

Il y a là un choix de valeur que l’on peut ne pas partager mais il est incontestable que la raison ne peut pas trancher sur la question de savoir si Dieu existe ou non. C’est une option métaphysique.

A l’opposé pour celui qui ne croit pas en Dieu, l’homme est pensé comme un sujet ayant la liberté de décider de la valeur de la vie qu’il a reçue ou de celle qu’il peut donner. Dans certaines conditions, il lui arrive de juger que sa vie ne vaut plus la peine d’être vécue ou qu’il vaut mieux ne pas mettre au monde un enfant si c’est pour une existence mutilée. Il y a là un autre choix de valeur. Lui aussi implique une option métaphysique.

   Qui peut dire qu’un choix est plus rationnel ou raisonnable qu’un autre ?  Si la raison pouvait montrer qu’une position repose sur une argumentation rationnelle ou raisonnable plus solide que celle de l’autre, elle incarnerait une voie de dépassement du différend entre les partis en présence, mais à l’évidence elle est incapable de le faire. Elle peut tout juste éclairer les arguments des uns et des autres, reconnaître leur incompatibilité et pointer ses propres limites en la matière.

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   Jamais Platon n’affronte cette réalité. La raison est pour lui le temple des vérités et des valeurs ultimes qu’il est possible de saisir dans un acte d’intuition intellectuelle au terme d’un examen bien conduit. Le dialogue est conçu comme le chemin permettant aux hommes de discriminer en commun le vrai du faux et de communier dans la vision ultime du vrai et du bien absolus. Certes, Platon ne passe pas sous silence le risque de l’échec mais il l’impute aux aveuglements que fait peser sur l’âme son lien avec le corps. L’échec existentiel de la philosophie ne procède pas d’une impuissance naturelle de la raison humaine à nouer un rapport de transparence avec le vrai et le bien, il procède des pesanteurs qui, à son insu, font obstacle à la rectitude de son exercice. La dialectique, dans son essence, est science. Si elle manque à sa vocation, ce n’est pas par une faiblesse constitutive de la raison, c’est pour des raisons extérieures à sa nature.

Par là Platon incarne une position qui est aussi celle du pape dans son discours au Collège des Bernardins. «  Au plus profond, la pensée et le sentiment humains savent de quelque manière que Dieu doit exister et qu’à l’origine de toutes choses, il doit y avoir non pas l’irrationalité, mais la Raison créatrice, non pas le hasard aveugle mais la liberté ».  Benoît XVI. Discours prononcé au Collège des Bernardins. 12.09.2008. Le pape signifie ici que les vérités de la foi sont internes à la raison et qu’un bon usage de celle-ci, sous réserve que la grâce divine l’éclaire, témoigne de l’accord de la foi et de la raison. La réserve est de taille et témoigne qu’à la différence des  Grecs, le monde chrétien ne fait pas confiance aux seules possibilités de l’humaine raison. Si Dieu ne vient pas au secours de l’homme, celui-ci ne peut pas Le trouver. La raison comme simple faculté naturelle ne peut s’élever jusqu’à Dieu mais Dieu peut l’éclairer en se révélant à elle. « Toutefois bien que tous les hommes le sachent d’une certaine façon […] cette connaissance demeure ambiguë : un Dieu seulement pensé et élaboré par l’esprit humain n’est pas le vrai Dieu. Si Lui ne se montre pas, quoique nous fassions, nous ne parvenons pas pleinement jusqu’à lui » Ibid.

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   Benoît XVI et Platon s’inscrivent donc dans la grande tradition d’un rationalisme métaphysique.

Or la caractéristique de la modernité est la remise en cause radicale de ce rationalisme.  Aristote est à cet égard bien plus proche de nous que Platon. Le disciple récuse la conception platonicienne de la dialectique et affirme vigoureusement que là où il y a débat, dialogue, il n’y a pas science. La méthode de la science est la démonstration non l’argumentation. Avec celle-ci on ne peut atteindre que des vérités probables non des vérités nécessaires. Une vérité probable n’étant pas contraignante, une raison universelle n’est pas tenue d’y adhérer.

D’où la nécessité, si on tire les conséquences de ce constat, de reconnaître qu’il n’y a pas « d’unité essentielle », en tout cas que s’il y en a une, le logos n’en est pas le véhicule.  Il y a une pluralité humaine éclatée en positions idéologiques hétérogènes, nul n’incarnant à soi seul la légitimité rationnelle ou raisonnable. Cette conception minimaliste de la raison fonde une éthique de la tolérance et une politique conçue comme art du compromis.

Ce qui est la vertu de la démocratie et le propre d’un Etat ayant fait de la liberté de la personne humaine un droit fondamental. Cet Etat proclame sa neutralité en matière d’options spirituelles, institue le citoyen comme un sujet libre, habilité à argumenter sa position idéologique, et s’en remet à la délibération collective pour décider de la loi. L’argumentation est envisagée comme une technique permettant à chacun de faire valoir son point de vue et lorsqu’il n’y a pas consensus, c’est le principe de la majorité qui tranche.

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II)                Le polythéisme des valeurs et la guerre des dieux.

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   La modernité témoigne en ce sens d’un profond « désenchantement » (Max Weber). La vérité absolue n’est inscrite ni dans la nature, ni dans la raison humaine et celle-ci est réduite au modeste statut d’outil apte à argumenter un choix de valeurs mais inapte à poser de manière autonome ces valeurs. Cette nouvelle donne est le propre d’une époque où l’interrogation morale ou métaphysique ne se fonde plus sur une tradition comme c’était le cas lorsque la morale et le droit étaient fondés sur une vérité révélée. La fondation religieuse de l’ordre social ayant été destituée, chacun est renvoyé à sa propre liberté, l’autonomisation des personnes semblant déboucher sur ce Patocka appelle « l’anarchie rationaliste ». A cet égard notre situation n’est pas fondamentalement différente de celle d’Athènes à la fin du V° siècle av J.C et notre problème est bien le même que celui de Socrate : comment éviter la violence inhérente à l’arbitraire des subjectivités humaines, comment définir des valeurs communes sans lesquelles aucune vie en commun n’est envisageable ? Faut-il admettre, comme en témoigne l’instrumentalisation sophistique du discours, que la raison n’est pas une faculté propre à suppléer l’assise religieuse et à fournir aux hommes les principes et les valeurs sur lesquels fonder leur vie commune ?

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  Il faut bien avouer que la philosophie contemporaine étaye plutôt la position de Protagoras que celle de Socrate.

Nous vivons à l’âge de ce qu’il faut appeler un rationalisme postmétaphysique et la difficulté pour un philosophe habité par la révélation socratique est de s’en satisfaire. Impossible en effet de ne pas se demander s’il correspond à un nouveau triomphe de la sophistique ou bien s’il faut voir en lui la maturité d’une raison ayant renoncé aux illusions métaphysiques. Pour comprendre de quoi il retourne, il convient de préciser ce qu’il faut entendre par rationalisme postmétaphysique.

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   Il définit la pensée de la modernité au sens où elle a renoncé à la rationalité substantielle c’est-à-dire à l’idée chère aux Anciens, selon laquelle la raison est inscrite dans le réel sous la forme d’un ordre du monde et en l’homme sous la forme d’une instance transcendante. La raison n’est plus conçue que comme une raison instrumentale, une faculté permettant de faire merveille dans le champ des sciences parce qu’elle s’applique à des objets donnés dans l’expérience mais confrontée à de redoutables difficultés dès qu’elle doit se prononcer sur les valeurs.

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   Dans une conférence ayant fait date, Max Weber, affirme en effet « l’impossibilité de se faire le champion de convictions pratiques au nom de la science » La vocation du savant. 1919. Il veut dire que si la raison peut parvenir à la vérité, c’est dans le champ exclusif des sciences. Pour toutes les autres interrogations telles que les questions métaphysiques ou morales, la raison est démunie car les intuitions morales ou métaphysiques ne relèvent pas  de sa compétence. L’expérience montre qu’il y a plusieurs ordres possibles de valeurs et la raison ne peut pas se prononcer sur la plus grande rationalité des uns ou des autres. Cela signifie que les jugements de valeurs mettent en jeu des décisions, des choix personnels et relèvent à ce titre de la liberté des personnes. Cette thèse qu’on appelle le décisionnisme conteste donc l’existence en l’homme d’une raison morale ou pratique. Dire que les valeurs sont l’objet de choix consiste à reconnaître leur caractère arbitraire et conséquemment l’idée qu’ils sont indécidables rationnellement parlant. Cela revient à admettre le relativisme et le fait que le polythéisme des valeurs puisse toujours dégénérer en guerre des dieux.

«  La vie ne connaît que le combat éternel que les dieux se font entre eux, ou, en évitant la métaphore, elle ne connaît que l’incompatibilité des points de vue ultimes possibles, l’impossibilité de régler leurs conflits et par conséquent la nécessité de décider en faveur de l’un ou de l’autre » Max Weber. La vocation du savant.1919.

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C’est cette thèse de Max Weber que Benoît XVI dénonce comme éminemment dangereuse. Elle est pointée sous le nom de positivisme. Dans le débat allemand, on appelle positivisme, la conception niant qu’il soit possible de parvenir à une certitude sur les questions métaphysiques, morales ou politiques. Les systèmes de valeurs sont rationnellement équivalents en tant que relevant de choix arbitraires. « Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait une capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves.». Benoît XVI. Discours prononcé au Collège des Bernardins. 12.09.2008.

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   Le pape déplore que la raison ne conduise pas nécessairement à Dieu et ne permette pas de poser de manière universalisable les valeurs morales car comme Platon ou Socrate, il pense la raison comme une faculté par laquelle l’homme porte l’absolu en lui de telle sorte que s’il se mettait à son écoute, il communierait en Dieu ou en la vérité avec tous les autres hommes.

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   On peut le déplorer avec lui, reste que la nostalgie d’un âge révolu n’est pas une solution aux problèmes qu’il nous faut courageusement résoudre. La question est donc, en dernière analyse, de savoir comment il est possible d’éviter que le polythéisme des valeurs ne débouche sur la guerre des dieux. Est-il vrai que la raison, même revue à la baisse dans ses prétentions, soit impuissante à contenir la violence des affrontements idéologiques ? Si c’était le cas, il faudrait donner raison au Président Sarkozy et reconnaître que : « Dans la transmission des valeurs et l’apprentissage entre le bien et le mal, jamais l’instituteur ne pourra remplacer le curé ou le pasteur » Discours du Latran.20.12.2007.

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III)             Le choix de la raison malgré tout.

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      Il ne faut pas sous estimer la difficulté de la question. Il est bien vrai que notre époque semble osciller entre les « deux pôles que sont, d’un côté l’arbitraire subjectif, de l’autre, le fanatisme fondamentaliste » Benoît XVI. Discours au Collège des Bernardins. 12.09.2008.

Cela est observable aussi bien sur le plan religieux que sur le plan politique. La France devrait se souvenir avec honte des élections de 2002. Plus d’un tiers des voix aux partis extrémistes et un ténor de l’extrême droite au second tour comme il n’est pas exclu qu’un jour ce soit un ténor de l’extrême gauche. Pour un pays s’honorant d’avoir été le pays des Lumières, il n’y a pas de quoi être fier.

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   Alors que peut bien signifier le choix de la raison malgré tout ?

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   D’abord que parier la raison comme solution aux maux de l’humanité ne signifie pas renouer avec le dogmatisme. Socrate disqualifie l’instrumentalisation sophistique du discours mais il ne cesse de se réclamer de son inscience. Le pape demande de se mettre à l’écoute de la vérité intérieure à l’esprit mais il ne prétend pas qu’elle soit déposée dans un texte sacré habilité à faire autorité. Il souligne au contraire que la parole divine est recueillie dans plusieurs textes. « Ce pluriel souligne déjà clairement que la Parole de Dieu nous parvient seulement à travers la parole humaine, à travers des paroles humaines, c’est-à-dire que Dieu nous parle seulement dans l’humanité des hommes, et à travers leurs paroles et leur histoire. Cela signifie, ensuite, que l’aspect divin de la Parole et des paroles n’est pas immédiatement perceptible » Benoît XVI. Discours au Collège des Bernardins. 12.09.2008.  La parole est plurielle dit le pape et requiert un travail infini d’interprétation. Ce qui exclut le fanatisme fondamentaliste et ouvre la voie à une recherche en commun de la nature de cet absolu qui travaille les consciences humaines.

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   Ensuite, et c’est ce qui découle du propos précédent, qu’à l’âge postmétaphysique, le rationalisme n’est pensable que comme rationalisme critique.  Mais un rationalisme critique n’en est pas moins un rationalisme et nul ne peut prétendre exercer sa raison s’il est un parfait ignorant et s’il n’a pas été formé à la rigueur rationnelle. Aussi faut-il continuer le travail des Lumières, réformer l’école afin qu’elle renoue avec les exigences intellectuelles les plus élevées, et multiplier les espaces publics de délibération  où les citoyens puissent entendre des savants et des penseurs faire un usage public de la raison. « Penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? » écrit Kant, en précisant qu’on supprime le liberté de pensée dans une société où il n’y a ni pluralisme, ni liberté d’expression. Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?

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   Dans ces conditions seulement il devient possible d’envisager un monde pacifié sans que l’unité et la paix sociales procèdent d’une communion des hommes dans une révélation religieuse. Car si l’instituteur remplit bien son rôle, qui n’est pas d’embrigader dans des options idéologiques mais de libéraliser les esprits, alors les enfants de l’Ecole vaudront bien ceux de l’Eglise, autonomie intellectuelle et morale en plus. Une authentique éthique de la discussion pourra être mise en œuvre et il faut bien comprendre qu’une telle éthique est :

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  • d’une part un véritable choix moral.
  • d’autre part le seul moyen de contenir la guerre des dieux.

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   Une éthique de la discussion est, en effet, en soi un choix moral car elle implique que chacun reconnaisse chacun comme une personne digne d’être écoutée. Ecouter ce que dit l’autre parce qu’il est tout autant que soi un sujet spirituel et moral susceptible de dire la vérité. Examiner ce qu’il dit et le réfuter, s’il y a lieu, par des arguments qu’on lui fait l’honneur de pouvoir comprendre et de réfuter à son tour, s’il en a de meilleurs. Défendre une telle éthique consiste, on le voit, à s’engager pour certaines valeurs morales fondamentales et en particulier pour celle qui proclame l’égalité en dignité des personnes et que « ce qui compte, c’est l’argument et non celui qui le profère ».(Popper). Celui-ci n’est ni un adversaire, ni un imbécile ou un salaud par principe, c’est un partenaire dans une recherche commune de la lumière.

Certes cet engagement supposant une foi dans la reconnaissance de l’égale dignité des personnes comme être de raison, ne nous fait pas sortir du décisionnisme et on ne voit pas comment on peut éviter la guerre des dieux en présence de celui qui refuse cet acte de foi et s’arc-boute sur une position négatrice de l’humanité de l’autre homme, reste que pour la plus grande partie des individus, elle a le mérite de leur faire expérimenter leur commune humanité malgré la pluralité des options. Elle exige de faire amitié par l’esprit et cette pratique est, sans doute, le meilleur antidote de la violence puisque tant que les hommes parlent, échangent, ils signifient qu’ils ne veulent pas se tuer.

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   Une éthique de la discussion est aussi le seul moyen de contenir la guerre des dieux car la découverte que nulle position de valeurs ne peut être démontrée de manière contraignante conduit à prendre conscience de la frontière entre un savoir et une croyance. La science ne peut pas être tolérante car refuser une vérité mathématique ou une vérité scientifique est un aveu de sottise. En revanche une croyance doit se sentir tenue de l’être car ce n’est pas parce que j’ai une croyance que l’autre doit la partager.

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   On peut donc habiter sur la terre et continuer pour être homme à regarder vers le ciel car une humanité ayant perdu le sens de la transcendance est une humanité amputée de sa meilleure part. Nul besoin pour cela d’autorité religieuse, l’autorité intellectuelle y suffit mais cette tâche exigeante ne peut pas faire l’économie d’une véritable paideia car lorsque celle-ci fait défaut, alors oui les hommes ont besoin du prêtre pour se tenir debout et pour ne pas être un danger pour l’autre homme.