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Kant: L’éthique de la pensée.

  

 

Dans la Critique de la faculté de juger, [1] Kant énonce trois maximes que tout homme doit respecter pour faire un bon usage de sa pensée :

 

Penser par soi-même.

 

   Kant dit de cette maxime qu’elle est la maxime de la pensée sans préjugés, c’est-à-dire d’une raison qui n’est jamais passive. La raison cesse d’être passive lorsqu’elle conquiert l’autonomie. Car elle commence par être hétéronome. L’allégorie de la caverne ou la réflexion kantienne sur les Lumières montre pourquoi. Tant que c’est une loi étrangère à celle de la raison qui détermine l’activité de la pensée ; que cette loi soit celle de la nature (le besoin, la pulsion) ou celle d’un tuteur, le sujet est hétéronome. Il est mineur intellectuellement et moralement. Commencer à comprendre ce que penser veut dire consiste à saisir l’urgence de  l’impératif suivant : « Ose te servir de ton entendement ». Kant résume ainsi la devise des Lumières et dit que ces dernières marquent le passage de la minorité à la majorité.

 

Penser en se mettant à la place de tout autre.

 

   C’est la maxime de la pensée élargie. De fait, on appelle étroit d’esprit, celui dont la pensée est prisonnière d’un point de vue particulier, subjectif. Penser exige de se décentrer, de prendre sur une question donnée, la perspective de l’altérité. Ainsi devenons-nous capable de nous faire à nous-même les objections qu’un autre pourrait nous faire. A défaut de cet effort, la prétention à l’universel n’a aucune légitimité. Or cette prétention est implicite dès que nous parlons puisque tout locuteur présuppose de droit, la vérité de ce qu’il dit et attend de l’autre qu’il reconnaisse ce présupposé.

    Qu’est-ce, en effet, qui nous sauve de l’arbitraire d’une mythologie personnelle, de la clôture de ce que Kant appelle « une singularité logique » ? C’est l’accord des autres sujets pensants. cf. Kant « Le seul caractère général de l’aliénation est la perte du sensus communis et l’apparition d’une singularité logique (sensus privatus) ; par exemple un homme voit en plein jour sur sa table une lumière qui brûle, alors qu’un autre à coté de lui ne la voit pas ; ou il entend une voix qu’aucun autre ne perçoit. Pour l’exactitude de nos jugements en général et par conséquent pour l’état de santé de notre entendement, c’est une pierre de touche subjectivement nécessaire que d’appuyer notre entendement sur celui d’autrui sans nous isoler avec le nôtre, et de ne pas faire servir nos représentations privées à un jugement en quelque sorte public » (Anthropologie du point de vue pragmatique). Aliéné, dit Kant, celui qui prétend qu’on peut penser tout seul. Il faut frotter sa cervelle à celle d’autrui et se soucier de l’accord des esprits pour échapper à la folie. Le présocratique Héraclite disait de même : « Pour les éveillés il y a un monde un et commun. Mais parmi ceux qui dorment chacun s’en détourne vers le sien propre » Fragment 89 Le début du fragment 114 dit aussi « Ceux qui parlent avec intelligence, il faut qu’ils s’appuient sur ce qui est commun à tous… »

 

Toujours penser en accord avec soi-même.

 

   C’est la maxime de la pensée conséquente. On appelle ainsi, une pensée s’efforçant d’éviter la contradiction interne. L’ordre, la cohérence sont, en effet une exigence fondamentale de la raison. Il faut donc s’efforcer d’éviter les contradictions, de mettre de l’ordre dans sa pensée.

 

 

Textes.

 

   «  Les maximes du sens commun sont les suivantes : 1. Penser par soi-même ; 2. Penser en se mettant à la place de tout autre ; 3. Toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans préjugés,  la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d’une raison qui n’est jamais passive. On appelle préjugé la tendance à la passivité et par conséquent à l’hétéronomie de la raison ; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n’étant pas soumise aux règles que l’entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement et c’est la superstition. On nomme les lumières < Aufklärung > la libération de la superstition ; en effet, bien que cette dénomination convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence (in sensu eminenti) un préjugé, puisque l’aveuglement en lequel elle plonge l’esprit, et bien plus qu’elle exige comme une obligation, montre d’une manière remarquable le besoin d’être guidé par d’autres et par conséquent l’état d’une raison passive. En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d’esprit (borné, le contraire d’élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (particulièrement à celui qui demande une grande force d’application). Il n’est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final ; et si petit selon l’extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels <die Naturgabe> de l’homme, c’est là ce qui montre cependant un homme d’esprit ouvert <von erweiterter Denkungsart> que de pouvoir s’élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d’autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu’il ne peut déterminer qu’en se plaçant au point de vue d’autrui). C’est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en œuvre ; on ne le peut qu’en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l’entendement, la seconde celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison. »

    Kant, Critique de la faculté de juger [2], 1790, Vrin, p. 127.128. Traduction: Alexis Philonenko.

 

 

   « Exiger de l’homme la sagesse, en tant qu’elle est l’idée d’un usage pratique de la raison qui soit parfait et conforme aux lois, c’est beaucoup trop demander ; mais même sous sa forme la plus rudimentaire un homme ne peut pas l’inspirer à un autre ; chacun doit en être l’auteur lui-même. Le précepte pour y parvenir comporte trois maximes directrices : 1) penser par soi-même ; 2) se penser (dans la communication avec les hommes) à la place de l’autre ; 3) penser toujours en accord avec soi-même »

  Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, [3]1797, Vrin, p. 71, Traduction:  Michel Foucault.