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Individualisme et égoïsme. Tocqueville.

 

 

 

 «  DE L’INDIVIDUALISME DANS LES PAYS DÉMOCRATIQUES.

   J’ai fait voir comment, dans les siècles d’égalité, chaque homme cherchait en lui-même ses croyances; je veux montrer comment, dans les mêmes siècles, il tourne ses sentiments vers lui seul.

   L’individualisme est une expression récente qu’une idée nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que l’égoïsme.

   L‘égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout.

   L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis, de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même.

   L’égoïsme naît d’un instinct aveugle; l’individualisme procède d’un jugement erroné plutôt que d’un sentiment dépravé. Il prend sa source dans les défauts de l’esprit autant que dans les vices du cœur.

   L’égoïsme dessèche le germe de toutes les vertus, l’individualisme ne tarit d’abord que la source des vertus publiques mais  à la longue, il attaque et détruit toutes les autres et va enfin s’absorber dans l’égoïsme.

   L’égoïsme est un vice aussi ancien que le monde. Il n’appartient guère plus à une forme de société qu’à une autre.

   L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent.

   Chez les peuples aristocratiques, les familles restent dans le même état, et souvent dans le même lieu. Cela rend, pour ainsi dire, toutes les générations contemporaines. Un homme connaît presque toujours ses aïeux et les respecte; il croit déjà apercevoir ses arrière-petits-fils, et il les aime. Il se fait volontiers des devoirs envers les uns et les autres, et il lui arrive fréquemment de sacrifier ses jouissances personnelles à ces êtres qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore.

   Les institutions aristocratiques ont, de plus, pour effet de lier étroitement chaque homme à plusieurs de ses concitoyens.

   Les classes étant fort distinctes et immobiles dans le sein d’un peuple aristocratique, chacune d’elles devient pour celui qui en fait partie une sorte de petite patrie, plus visible et plus chère que la grande.
   Comme, dans les sociétés aristocratiques, tous les citoyens sont placés à poste fixe, les uns au-dessus des autres, il en résulte encore que chacun d’entre eux aperçoit toujours plus haut que lui un homme dont la protection lui est nécessaire, et plus bas il en découvre un autre dont il peut réclamer le concours.
   Les hommes qui vivent dans les siècles aristocratiques sont donc presque toujours liés d’une manière étroite à quelque chose qui est placé en dehors d’eux, et ils sont souvent disposés à s’oublier eux-mêmes. Il est vrai que, dans ces mêmes siècles, la notion générale du semblable est obscure, et qu’on ne songe guère à s’y dévouer pour la cause de l’humanité; mais on se sacrifie souvent à certains hommes.
   Dans les siècles démocratiques, au contraire, où les devoirs de chaque individu envers l’espèce sont bien plus clairs, le dévouement envers un homme devient plus rare : le lien des affections humaines s’étend et se desserre.

   Chez les peuples démocratiques, de nouvelles familles sortent sans cesse du néant, d’autres y retombent sans cesse, et toutes celles qui demeurent changent de face; la trame des temps se rompt à tout moment, et le vestige des générations s’efface. On oublie aisément ceux qui vous ont précédé, et l’on n’a aucune idée de ceux qui vous suivront. Les plus proches seuls intéressent.

   Chaque classe venant à se rapprocher des autres et à s’y mêler, ses membres deviennent indifférents et comme étrangers entre eux. L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part.

   A mesure que les conditions s’égalisent, il se rencontre un plus grand nombre d’individus qui, n’étant plus assez riches ni assez puissants pour exercer une grande influence sur le sort de leurs semblables, ont acquis cependant ou ont conservé assez de lumières et de biens pour pouvoir se suffire à eux-mêmes. Ceux-là ne doivent rien à personne, ils n’attendent pour ainsi dire rien de personne; ils s’habituent à se considérer toujours isolément, ils se figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs mains.

   Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur ».

         De la démocratie en Amérique. II, Garnier Flammarion, p. 125.126.127.

 

 

Thème : Individualisme et égoïsme.

Questions : La doxa est-elle bien avisée de confondre d’ordinaire les deux ? Car l’usage montre que dans la stigmatisation de l’individualisme, c’est souvent l’égoïsme qui est épinglé, or si ce dernier est un vice « aussi ancien que le monde », est-ce le cas de l’individualisme ? L’homme des sociétés traditionnelles ou celui de la société aristocratique pouvait-il se penser et se conduire comme un individu c’est-à-dire comme  un être indépendant, séparé des autres, se sentant exister extérieurement au social au point de croire qu’il peut se suffire à lui-même?

Thèse : Tout l’intérêt de ce texte est de montrer que non. Si l’égoïsme « n’appartient guère plus à une forme de société qu’à une autre », l’individualisme est « d’origine démocratique ».

   Avec son habituel esprit de finesse, Tocqueville nous invite à distinguer des ordres hétérogènes. Si l’égoïsme relève de l’ordre anthropologique et moral, l’individualisme est d’ordre social et politique. Il « est une expression récente qu’une idée nouvelle a fait naître ». L’individualisme est une production historique, il est lié à un certain type de société, non à la nature humaine dans son invariance.

   Après avoir procédé à l’analyse comparative de l’individualisme et de l’égoïsme (> les conditions s’égalisent), Tocqueville explique pourquoi l’individualisme, absent dans les sociétés aristocratiques (> on se sacrifie souvent à certains hommes), est le propre des sociétés démocratiques.

 

I)                   Analyse comparative de l’individualisme et de l’égoïsme.

 

a)      L’un relève de la nature et du passionnel, l’autre de l’histoire et du jugement.

   « L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout ».

   Tocqueville reconduit ici la définition traditionnelle de l’égoïsme. Il s’agit d’un affect lié à l’hypertrophie de l’ego conduisant l’homme prisonnier de son « cher moi » à subordonner les intérêts des autres à son propre intérêt.

   En parlant de passion, d’instinct, l’auteur souligne le poids du passif dans l’égoïsme. Pâtir c’est subir et la notion d’instinct renvoie à l’idée de tendance naturelle exposant celui qui y est soumis à une conduite irrépressible et irréfléchie. La passion et l’instinct excluent la liberté et altèrent les capacités de jugement. Ils « aveuglent », dit Tocqueville, entendant par là qu’ils privent l’homme de la capacité d’exercer les facultés lui permettant d’accomplir toutes les possibilités de son être. Tout se passe comme si l’égoïsme était une forme dégénérée d’amour de soi. Voilà pourquoi l’auteur dit qu’il « prend sa source dans les défauts de l’esprit autant que dans les vices du cœur ». Il conduit à s’octroyer une importance que la plus élémentaire réflexion amènerait à relativiser et à trahir les élans désintéressés du cœur humain.

   Dans toutes les sociétés, à toutes les époques, on peut observer ce type d’homme asservi aux seuls intérêts du moi. Pascal, La Rochefoucauld  font même de ce penchant, qu’ils appellent l’amour-propre, la caractéristique de la nature humaine déchue, corrompue par le péché originel. « L’amour-propre est l’amour de soi-même et de toutes choses pour soi ; il est plus habile que le plus habile homme du monde; il rend les hommes idolâtres d’eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens » La Rochefoucauld. Edition hollandaise des Sentences et maximes de morale, 1664, (105).

      « Quel dérèglement de jugement, par lequel il n’y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n’aime mieux son propre bien, et la durée de son bonheur, et de sa vie, que celle de tout le reste du monde » Pascal, Pensées, [1]B456

   Schopenhauer considère même que l’égoïsme est le mobile principal et fondamental de la conduite humaine: « Tout pour moi, et rien pour les autres », telle est sa devise. L’égoïsme est colossal: il domine le monde. Car dans l’hypothèse où chacun aurait le choix entre son propre anéantissement et celui du reste du monde, il n’est nul besoin de préciser ce que la grande majorité préférerait. Aussi, chacun se place au centre du monde,  rapporte tout à sa personne, et n’importe quel événement, par exemple de très grands bouleversements affectant le destin des peuples, sera d’abord jugé d’après SON intérêt, aussi minime et aussi médiat soit-il ». Les deux problèmes fondamentaux de l’éthique, Mémoire sur le fondement de la morale, 1840. Gallimard, 2009, p.321.322.

    « Tout pour moi et rien pour les autres », c’est bien ce sens que Tocqueville ramasse en disant que l’égoïste « se préfère à tout ». L’égoïsme est donc une source de violence sociale. L’individu affecté par ce vice menace les intérêts de ceux avec lesquels il vit. Il les instrumentalise à ses propres fins, il attend d’eux une déférence à son égard proportionnelle à l’amour qu’il se porte. En faisant de son moi son centre de préoccupation, il contrevient aux exigences de la vie sociale. Il ne peut pas nouer avec les autres d’authentiques relations d’amitié, de solidarité, de justice et il est bien incapable de subordonner son intérêt particulier à l’intérêt général. L’égoïsme est donc insociable par nature et l’insociabilité est contraire aussi bien aux vertus morales qu’aux vertus politiques.

   Rien de tel avec l’individualisme. Celui-ci n’est ni passionnel, ni irréfléchi, ni principe de violence potentielle. A l’opposé de la passion et de la violence qu’elle enveloppe, Tocqueville le décrit comme « un sentiment réfléchi et paisible », procédant moins d’un « instinct aveugle » et d’un « sentiment dépravé » que d’un « jugement erroné ».

   Il « dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même ».

   Remarquons que si l’égoïsme met en jeu l’individu comme homme, l’individualisme le concerne en qualité de citoyen. C’est dire que si l’un est une caractéristique morale et anthropologique, l’autre est une caractéristique sociale et politique. Il renvoie à une certaine manière d’être inscrit dans le corps social or celle-ci varie dans le temps et dans l’espace. Tocqueville le précise en disant que « nos pères ne connaissaient que l’égoïsme ». De fait dans  une société holiste où le statut de l’individu est subordonné à la totalité sociale, celui-ci ne peut ni se concevoir, ni se conduire comme un être ayant une existence indépendante de cette totalité. Il faut donc comprendre, et ce n’est pas un moindre paradoxe, que l’individualisme est une production sociale. C’est un certain ordre social qui fait émerger l’individu en le déliant des rapports traditionnels de dépendance, en l’arrachant aux distinctions statutaires et en l’instituant comme un être moral titulaire de droits que l’association politique a pour fonction de garantir. Cet ordre social est l’ordre démocratique moderne. Celui-ci implique certaines représentations, en particulier l’idée qu’une société politique est une institution ayant son principe dans la volonté des individus qui l’établissent. Elle est une association d’individus libres et égaux qui,  ayant une existence antérieure et extérieure au social,  instituent le lien social par libre contrat.

   Fruit de l’institution démocratique, l’individualisme n’a donc rien d’un fait de nature. Il est le produit d’un mouvement historique. Il n’a rien non plus d’une passion insociable et irréfléchie. Il serait impensable sans des élaborations intellectuelles fort savantes et des luttes politiques ayant cristallisé dans un état social qui, comme tout état social, ne laisse pas inchangés les pensées et les sentiments de ses membres. L’ordre démocratique conduit chacun à se réfléchir comme un être séparé des autres, ayant une existence autonome, choisissant sa vie et ceux avec lesquels il entretient des relations privilégiées. En ce sens l’individualisme est le propre d’une société ayant émancipé et défini l’homme comme une personne c’est-à-dire un sujet moral appelé à exercer sa liberté et à déployer son existence selon le principe de l’autonomie personnelle. C’est là la face noble de l’individualisme correspondant à la définition qu’en donne Louis Dumont : « on désigne comme individualiste, par opposition au holisme, une idéologie qui valorise l’individu (au sens d’être moral indépendant, autonome et ainsi essentiellement non social) et néglige ou subordonne la totalité sociale » Essais sur l’individualisme. Le Seuil, Points, Essais, p.304.

   Mais l’individualisme a sa face sombre dans la mesure où il incline au repli sur soi et conséquemment au désintéressement de la chose publique. C’est ce risque que Tocqueville épingle en soulignant qu’il dispose « à s’isoler de la masse de ses semblables ». L’individualisme est principe d’atomisation du corps social. Le citoyen moderne n’est plus comme dans la citoyenneté antique, l’homme jouissant d’une liberté qu’il tient de son appartenance à un corps social,  c’est l’individu séparé  des autres, placé à côté d’eux comme il le serait dans l’état de nature, titulaire d’une liberté qu’il croit tenir de sa seule nature d’homme. Ainsi en est-il d’un état social caractérisé par l’égalité des conditions : « L’égalité place les hommes les uns à côté des autres, sans lien commun qui les retienne » De la démocratie en Amérique, [2] II, §IV, Garnier Flammarion, p. 131. Désormais c’est à eux seuls qu’incombe la responsabilité de construire le lien social et d’agir de concert. Or, délié de ses semblables, l’homme démocratique est peu disposé à la citoyenneté active tant ses intérêts privés l’absorbent. Là est la menace. C’est pourquoi, l’individualisme qui est constitutif de l’ordre démocratique et qui n’est pas en soi un vice peut le devenir.

 

b)      L’un est un vice du cœur et de l’esprit, l’autre n’est pas un vice mais peut y conduire.

 

  L’égoïsme n’a aucune ambiguïté. C’est un vice absolu.

   Ce n’est pas le cas de l’individualisme. Pour autant qu’il relève d’une revendication de la liberté conçue comme liberté-indépendance, il procède d’un jugement légitime. Il est juste de penser que nul homme n’est  né pour être soumis à la loi d’un autre homme. Tocqueville n’est pas un contempteur de l’individualisme démocratique. Il souscrit pleinement au principe qui l’inspire :  « D’après la notion moderne, la notion démocratique, et, j’ose dire, la notion juste de liberté, chaque homme étant présumé avoir reçu de la nature les lumières nécessaires pour se conduire, apporte en naissant un droit égal et imprescriptible à vivre indépendant de ses semblables, en tout ce qui n’a rapport qu’à lui-même, et à régler comme il l’entend sa propre destinée » Etat social et politique de la France avant et depuis 1789 in Œuvres complètes, t. II, I, p. 62.

   En revanche l’individualisme procède bien d’un jugement erroné dès lors que cet individu attaché à son autonomie croit qu’il peut se passer des autres et se désintéresser de la chose publique pour sauvegarder sa liberté. Or c’est bien le risque inhérent à l’individualisme. L’homme des démocraties modernes a une nette propension à se replier sur la sphère privée, à s’occuper de ses affaires exclusivement et à limiter le lien social à sa famille et à ses amis. Il s’en remet aux représentants qu’il élit pour s’occuper des affaires collectives et attend surtout d’eux qu’ils travaillent à la tranquillité publique et à la satisfaction de ses intérêts. Tout se passe comme si l’ordre démocratique détendait le ressort des nobles idéaux, des vertus civiques et du goût aristocratique de la liberté. Il rétrécit les intérêts humains à la seule recherche du bien-être, il encourage la passivité civique et ce faisant fait le lit de nouvelles formes d’aliénation. Tocqueville a bien vu les dangers de la démocratie, et d’abord celui du despotisme démocratique.

   Il n’est pas inutile de rappeler ici le célèbre texte où il donne le mesure de son sens prémonitoire : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

   Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?

   C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

   Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

   J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques- unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple ». De la Démocratie en Amérique. [2]II, IV. §VI.

  

   Dans De la Démocratie en Amérique. [2]II, I, §IV, il souligne que : « Les vices que le despotisme fait naître sont précisément ceux que l’égalité favorise »  car le despotisme trouve dans l’isolement des hommes et dans la désaffection civique ses plus fidèles alliés.  Dans ces conditions on comprend les dangers de l’individualisme. Sa tendance est de « tarir  la source des vertus publiques » et vice rédhibitoire, « à la longue, il attaque et détruit toutes les autres et va enfin s’absorber dans l’égoïsme ».

   La charge ici est sans ambiguïté. En déliant l’homme des solidarités organiques propres aux ordres holistes, la démocratie flatte un penchant qui n’est pas à l’honneur de l’homme. Elle favorise la tendance égotiste en le conduisant à faire de son cher moi son centre d’intérêt et à enfermer son existence dans les limites de sa satisfaction privée. Exit les nobles idéaux de la liberté, de la justice, du bien commun.

   Ce sont ces effets négatifs que Tocqueville déplore dans la société démocratique. Elle n’est pas un milieu propice à l’expression de ce qu’il y a de grand dans la nature humaine. « Le goût de l’infini », « l’amour de ce qui est immortel », « la capacité de s’oublier » et de poursuivre la vertu comme une fin en soi sont pourtant aussi constitutifs de la nature humaine que le misérable égoïsme.

   C’est que, dans le monde caractérisé par l’égalité des conditions, la passion du bien-être, des jouissances matérielles est la passion dominante. « Ce que je reproche à l’égalité, ce n’est pas d’entraîner les hommes à la poursuite des jouissances défendues ; c’est de les absorber entièrement dans la recherche des jouissances permises. Ainsi il pourrait bien s’établir dans le monde une sorte de matérialisme honnête qui ne corromprait pas les âmes, mais qui les amollirait et finirait par détendre sans bruit tous leurs ressorts » De la Démocratie en Amérique. [2]II, I, § XI.

   Or la passion exagérée du bien-être peut à terme nuire au bien-être lui-même en détournant l’homme des efforts spirituels nécessaires à la production de ses conditions d’existence. « Ce qui nous rend supérieurs aux bêtes, c’est que nous employons notre âme à trouver les biens matériels vers lesquels l’instinct seul les conduit. Chez l’homme, l’ange enseigne à la brute l’art de se satisfaire. C’est parce que l’homme est capable de s’élever au-dessus des biens du corps et de mépriser jusqu’à la vie, ce dont les bêtes n’ont pas même l’idée, qu’il sait multiplier ces mêmes biens à un degré qu’elles ne sauraient non plus concevoir » De la Démocratie en Amérique. [2]II, I, § XVI.

    Mais plus essentiellement le repli sur soi menace la civilisation. « Si les hommes qui vivent dans les pays démocratiques n’avaient ni le droit ni le goût de s’unir dans des buts politiques, leur indépendance courrait de grands hasards, mais ils pourraient conserver longtemps leurs richesses et leurs lumières, tandis que s’ils n’acquéraient point l’usage de s’associer dans la vie ordinaire, la civilisation elle-même serait en péril. Un peuple chez lequel les particuliers perdraient le pouvoir de faire isolément de grandes choses sans acquérir la faculté de les produire en commun retournerait bientôt à la barbarie » De la Démocratie en Amérique [2]. II, I, §.V. Il en est ainsi parce que « les sentiments et les idées ne se renouvellent, le cœur ne s’agrandit et l’esprit humain ne se développe que par l’action réciproque des hommes les uns sur les autres » Ibid.

   Voilà pourquoi seuls de puissants contrepoids peuvent sauver l’homo democraticus de cette déchéance.

   Tocqueville montre que c’est l’habileté des mœurs américaines de les mettre en œuvre. Elles tiennent en respect la tentation liberticide de la passion égalitaire par l’exercice de la liberté politique dans  toutes les affaires que les citoyens peuvent gérer à leur échelle. Elles évitent donc la centralisation du pouvoir et prennent le soin de limiter la souveraineté populaire. Elles habituent les citoyens à comprendre qu’ils ont besoin les uns des autres et qu’ils ne peuvent être libres que par leur coopération en favorisant les associations politiques et les associations civiles. Enfin elles cultivent la foi religieuse et la doctrine morale de l’intérêt bien compris ou utilitarisme : «  Aux Etats-Unis, on ne dit presque point que la vertu est belle. On soutient qu’elle est utile, et on le prouve tous les jours. Les moralistes américains ne prétendent pas qu’il faille se sacrifier à ses semblables parce qu’il est grand de le faire ; mais ils disent hardiment que de pareils sacrifices sont aussi nécessaires à celui qui se les impose qu’à celui qui en profite ». De la démocratie en Amérique, [2]II, I, § VIII.

 

II)                Pourquoi l’individualisme est-il absent de la société aristocratique ?

 

   La suite du texte explicite pourquoi l’ordre aristocratique exclut l’attitude individualiste, ce qui par contraste permet de bien comprendre pourquoi elle est intrinsèquement liée à l’ordre démocratique.

   Une société aristocratique se définit par l’inégalité des conditions et par un système de dépendance individuelle. Elle n’est pas composée d’individus mais de familles, de classes (au sens d’ordres), les unes et les autres étant intégrées dans un système hiérarchique, de telle sorte que « l’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ».

   Une société aristocratique est une société holiste dans laquelle les individus sont liés dans des rapports stables de dépendance réciproque. Il s’ensuit que l’individu ne se sent pas exister comme un être extérieur au social. Il se définit par l’ensemble de ses appartenances.

   L’appartenance familiale : la famille d’Ancien Régime est une entité stable, liant les générations dans une continuité et un ensemble d’obligations réciproques. L’attachement aux ancêtres et aux descendants conduit l’homme de la famille aristocratique à se sentir membre d’un corps duquel il tient à la fois son existence et son statut social et auquel il ne doit pas hésiter à sacrifier son bonheur si cela est nécessaire. Il n’est ni un centre, ni un tout. Il n’est qu’un élément d’une totalité qui le transcende et l’oblige. Tocqueville nomme les deux grandes vertus structurant les rapports familiaux : le respect et l’amour. Cf.  « Chez les peuples aristocratiques, les familles restent dans le même état, et souvent dans le même lieu. Cela rend, pour ainsi dire, toutes les générations contemporaines. Un homme connaît presque toujours ses aïeux et les respecte; il croit déjà apercevoir ses arrière-petits-fils, et il les aime. Il se fait volontiers des devoirs envers les uns et les autres, et il lui arrive fréquemment de sacrifier ses jouissances personnelles à ces êtres qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore. »

   L’appartenance à son ordre. Tocqueville dit classe. La société d’Ancien Régime est divisée en trois ordres : ceux qui prient (oratores. Le clergé), ceux qui se battent (bellatores. La noblesse) et ceux qui travaillent (laboratores. Le tiers état ou la roture). Les ordres sont hiérarchiquement subordonnés les uns aux autres de telle sorte qui leurs membres sont liés entre eux et avec les membres des autres ordres par un système d’obligation réciproque. Si un ordre est à soi seul « une sorte de petite patrie », cela n’exclut pas son insertion dans une plus grande patrie définissant une autre appartenance.

   L’appartenance au corps social. Les nobles doivent assurer la protection des roturiers, ceux-ci doivent des corvées ou des services aux premiers et le clergé doit concourir au salut de tous. La hiérarchie sociale n’est pas division du corps social mais intégration organique de tous ses éléments, chacun remplissant une fonction nécessaire à tous les autres. Cf. « Les hommes qui vivent dans les siècles aristocratiques sont donc presque toujours liés d’une manière étroite à quelque chose qui est placé en dehors d’eux, et ils sont souvent disposés à s’oublier eux-mêmes ».

   « Disposés à s’oublier eux-mêmes ». Rien n’est moins familier à l’homme démocratique. C’est qu’à la différence de l’homme aristocratique, il n’est pas lié socialement à des êtres concrets ; des supérieurs, des inférieurs ou des égaux qui l’obligent statutairement. Il n’est en rapport qu’avec des « semblables » c’est-à-dire des êtres abstraitement définis ; la catégorie d’humanité s’appliquant indifféremment à tous les hommes, abstraction faite de tout élément social. L’idée d’humanité fonde le devoir moral du respect de la personne. Morale universelle distincte de la morale sociale du monde aristocratique. Dans ce monde la notion du semblable n’a pas encore émergé clairement. Les conditions sociales sont trop inégales pour que des êtres appartenant à des ordres différents s’identifient comme membres à part égal du genre humain. « On ne se dévoue pas pour la cause de l’humanité mais on se sacrifie souvent à certains hommes ».

   Il y a dans ce propos un brin de sarcasme invitant à comprendre que quand on définit des devoirs envers tous les hommes, on n’en honore plus aucun envers personne en particulier. « Plus les liens s’étendent, plus ils se desserrent » écrit Tocqueville.

   C’est le cas de la famille à l’âge démocratique. Elle se fait et se défait au gré de la revendication d’autonomie individuelle. Elle n’a aucune stabilité et les individus se sentent peu obligés à l’égard de leurs ascendants ou de leurs descendants. Les classes sociales aussi sont marquées par la mobilité, aussi ne lient-elles pas les individus dans des rapports d’obligations réciproques.

   Déserté par le sentiment d’appartenance à un ensemble le transcendant et l’obligeant, l’homme démocratique peut ainsi nourrir l’illusion de sa propre autosuffisance.