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Idée de justice.

Lucas Cranach l'Ancien. Allégorie de la justice. 1537

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   La justice est la valeur de la sphère politique et juridique comme la vérité est la valeur de la connaissance.

  La question est de savoir ce que l’on entend par justice car tant qu’on en reste à des formules telles que « rendre à chacun son dû » et qu’on ne précise pas en quoi consiste ce dû, on se dispense d’affronter la question. Cf. Textes. [1]

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  D’abord soulignons que c’est un idéal de la raison. (Opposable à  idéal du cœur).

  Comme il y a une justesse mathématique, il nous semble qu’il y a une justice, dont notre raison est le temple. L’idée de justice connote celle d’exactitude, d’égalité, de proportionnalité, toutes notions appartenant au registre des mathématiques.

    Après avoir défini le juste par le légal, Aristote propose ainsi dans l’Ethique à Nicomaque [2] de définir le juste par l’égal. En témoigne le symbole de la balance. Le point d’exactitude s’établit au moment où le plateau s’équilibre, où l’égalité est établie entre des quantités mises en rapport. L’idée d’égalité implique de prendre en considération divers éléments et de les comparer.

  Ces éléments sont :

-d’une part les membres associés dans un corps politique,

-d’autre part les biens : richesses, honneur, autorité, responsabilité, récompenses, châtiments, qui sont à répartir à l’intérieur de la société.

  Une réflexion sur la justice exige de considérer la société, non seulement comme un système de coopération issu du vouloir- vivre ensemble mais aussi comme un système de répartition. On dit d’ailleurs qu’on prend part, ce qui signifie à la fois participer et avoir sa part dans la répartition des avantages et des charges.

PB : Selon quels principes la répartition doit-elle s’opérer ?

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A)    La justice commutative.

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1°) Définition de la commutativité.

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Caractère d’une opération dont le résultat ne varie pas si on intervertit les termes ou les facteurs. L’addition ou la multiplication sont commutatives.

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2°) La formule et le domaine d’application de la justice commutative.

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  Elle consiste à penser l’égalité comme l’égalité arithmétique. Le partage arithmétique est simple. Sa formule s’énonce ainsi : « à chacun la même part ».

La justice commutative préside aux échanges. Les biens échangés doivent être égaux pour que l’échange soit dit juste et nul marchand ne s’y trompe. Derrière l’équivalence des biens échangés se profile l’égalité des sujets qui échangent. Le troc, dans les sociétés anciennes, le juste prix, dans les échanges modernes procèdent de cette exigence.

PB : La difficulté consiste à déterminer le domaine de l’égalité arithmétique. Les sociétés modernes ont affirmé l’égalité en droit des personnes et ont considérablement élargi le domaine de l’égalité arithmétique. Ainsi devant la loi, un homme vaut un homme (isonomie) ; le principe de l’élection pose : un homme, une voix, la constitution affirme que les droits fondamentaux sont les mêmes pour tous. L’égalité politique est de l’ordre du fait.

  A titre d’exigence, les sociétés modernes se sont donné pour tâche de réaliser l’égalité des chances dans l’accès aux fonctions d’autorité et de commandement et aux diverses compétences. Les moyens mis en œuvre sont la démocratisation de l’enseignement, le système des bourses pour les plus pauvres, aujourd’hui on est en train de mettre en place la discrimination positive pour donner une chance supplémentaire à ceux qui, dans la compétition scolaire ne semblent pas avoir les mêmes chances que d’autres.

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PB : Peut-on préconiser l’égalité arithmétique dans tous les domaines ? Par exemple, est-il légitime de donner la même part à tous les membres d’une société, lorsqu’il s’agit de l’exercice des responsabilités, des fonctions de commandement, des biens économiques ?

  Pour les responsabilités et les fonctions d’autorité on voit vite les limites de ce principe. Donner le commandement militaire à un incapable, c’est conduire une armée à la déroute. L’égalitarisme pur et dur se heurte ici au principe d’efficacité.

Pour les biens économiques aussi. Si la société était une société d’abondance des biens qu’il s’agirait simplement de distribuer, le principe : « à chacun la même part » pourrait se légitimer. Mais on ne peut distribuer que les richesses que les hommes produisent. Dés lors, est-il juste de donner la même part à l’ouvrier de la première heure et à celui de la onzième ? (Parabole de l’Evangile selon St Matthieu XX, I, 16).

  L’égalitarisme dogmatique heurte autant notre sens de la justice, qu’une hiérarchie injustement définie. (Pensons aujourd’hui au caractère scandaleux de la répartition des revenus dans la dérive actuelle du capitalisme financier où un manœuvre ne gagnera pas dans toute sa vie, ce que le PDG gagne en un an. Pensons à la scandaleuse rémunération des stars, des sportifs, de certains médias et étonnons-nous que nos compatriotes ne s’indignent que pour les premiers comme s’il était plus indigne de recevoir des revenus faramineux là où on produit des richesses économiques, que là où on produit du rêve).

  C’est que, comme l’analyse Aristote, cette notion d’égalité arithmétique ne convient pas à la nature des personnes et des choses partagées. Egaliser ce qui est inégal conduit à l’injustice.

Ex : Donner la même note au candidat travailleur et au candidat paresseux nous scandalise au même titre qu’attribuer la même valeur à des biens impliquant une quantité et une qualité de travail différentes.

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B)    La justice distributive.

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  Elle ne renonce pas au principe d’égalité, mais elle substitue à l’égalité arithmétique, l’égalité proportionnelle. Elle est appelée ainsi car, comme en mathématique, l’égalité n’est pas entre des choses mais entre des rapports.

  Aristote voit bien que ce qui fait problème, c’est le partage inégal. Une société n’est pas l’association d’un médecin et d’un autre médecin, c’est l’association d’un cordonnier, d’un médecin, d’un architecte, d’un paysan etc. Les personnes à comparer ne sont pas plus égales que les choses à distribuer. « Et ce sera la même égalité pour les personnes et pour les choses : car le rapport qui existe entre ces dernières, à savoir les choses à partager, est aussi celui qui existe entre les personnes. Si, en effet, les personnes ne sont pas égales, elles n’auront pas des parts égales ; mais les contestations et les plaintes naissent quand, étant égales, les personnes possèdent ou se voient attribuer des parts non égales, ou quand les personnes n’étant pas égales, leurs parts sont égales » Ethique à Nicomaque [3] V, 6 1131 a20-23.

  La formule de la justice distributive est donc : « A chacun ce qui convient ».  Il faut établir une égalité entre le rapport de la contribution de tel individu et telle part, et le rapport de la contribution de tel autre individu et telle autre part. La justice proportionnelle implique quatre termes : deux personnes et deux parts et il faut que A/B=C/D.

  Le « ce qui convient » se décline de deux manières :

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1)      A chacun selon son mérite.

Ex : « Celui qui ne travaillera pas ne mangera pas ». Parole de l’Evangile.

« Le salaire qui n’a pas été gagné ne peut pas être versé » Ford.

On ne peut nier la valeur morale et la valeur sociale de ce principe. Il est un facteur d’émulation, de dynamisme nécessaire au progrès social. Néanmoins il fait difficulté à plus d’un titre.

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PB : Qu’est-ce que le mérite ? En fonction de quel critère l’apprécier ? En général on l’apprécie en fonction de critères d’utilité publique : la compétence actualisée dans un domaine, le dynamisme, l’autorité, la capacité de produire de la richesse collective. Ce mérite est problématique car s’il ne s’agit pas de le nier, il s’agit de comprendre qu’il est en grande partie déterminé par des contingences naturelles et culturelles. Qui mérite son mérite objecte la grand théoricien contemporain de la justice : John Rawls ? La répartition au mérite serait juste si la distribution des talents au départ l’était aussi. Ce qui est loin d’être le cas or on peut se demander si la société n’a pas davantage à réparer les injustices de la nature et de l’histoire qu’à les institutionnaliser ?

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  Moralement il n’y a qu’un mérite qui ne fasse pas problème c’est celui qui ne dépend que de l’effort de la personne, c’est donc le mérite moral. En ce sens un individu est méritant non pas s’il fait mieux que les autres mais si confronté à des handicaps ou des insuffisances de départ, il arrive à des résultats remarquables. Un individu est aussi méritant au sens kantien s’il fait preuve de bonne volonté.

  La société n’est pas indifférente à ce mérite, mais ce n’est pas celui-ci qu’elle récompense. C’est que le mérite moral rend une personne estimable, elle ne la rend pas nécessairement plus utile qu’une autre du point de vue des intérêts empiriques d’une société. Cf. Article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ».

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PB : La justice distributive, à l’inverse de la justice commutative ne peut pas s’exercer d’elle-même. Elle ne peut le faire que par voie d’autorité. Ex : C’est le professeur, personne investie d’un pouvoir pédagogique, qui apprécie la part revenant à chaque élève. C’est le chef d’entreprise qui est habilité à déterminer le mérite respectif de ses employés etc. Tant que l’autorité s’exerce impartialement, il n’y a pas de problème, mais on voit bien le danger d’une autorité s’exerçant arbitrairement. Une distribution injustifiable rationnellement est une injure au principe de l’égalité en droit des personnes et en particulier à l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.1789. Celui-ci pose que tous les citoyens étant égaux en droit, « tous sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ».

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PB : La justice distributive fonde un ordre social hiérarchique. Or comment concilier cette hiérarchie avec la tendance lourde de la société démocratique, qui est selon Tocqueville, tendance à l’égalisation des conditions ? La distribution légitime des différences sociales et celles-ci sont vécues par l’homme démocratique comme des inégalités c’est-à-dire des injustices. On sait, en effet, que l’égalisation des conditions ne fait pas disparaître un affect aussi misérable que l’envie, elle l’attise. Plus les hommes sont égaux, plus la rivalité entre eux s’approfondit, la formule de l’envie étant la suivante : « Plutôt en avoir moins, pourvu que l’autre n’en ait pas plus que moi ». La puissance de ce sentiment expose la société démocratique à ce que Tocqueville appelle le despotisme démocratique. La passion pour l’égalité peut ainsi être le tombeau de la liberté, lorsqu’elle n’incite pas chacun à « être fort et estimé »mais lorsqu’elle se dégrade en « un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté ». De la Démocratie en Amérique [4]. I, 3. Cf. Textes. [5]

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2°) A chacun selon ses besoins.

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  Marx pensait que le principe de la distribution ultime de la société communiste devait permettre d’opérer le passage du « chacun selon ses capacités et son travail » (phase socialiste) au « chacun selon ses besoins » (ce qui suppose abondance des biens.).

  Cette formule est problématique à un double titre. Peut-on autoritairement définir ce que sont les besoins des hommes ? Même dans une société d’abondance des biens est-il juste de distribuer également les richesses sans considération des compétences et des efforts humains nécessaires à leur production ?

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Conclusion:

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  Il en est de la justice ce qu’il en est de la vérité. L’esprit est travaillé par une exigence de justice comme il l’est  par une exigence de vérité mais il n’y a pas plus de principe absolu de justice qu’il n’y a de critère infaillible de la vérité. Dès qu’il y a absolutisation d’une formule, l’injustice est au rendez-vous.

  D’où la responsabilité de l’homme qui est de juger en toutes circonstances ce qui convient en évitant, à la fois, les aveuglements du dogmatisme et les renoncements du scepticisme.

  C’est pourquoi le langage désigne du même mot de « jugement » l’opération fondamentale de la pensée et l’acte de rendre justice. Dans les deux cas il faut peser, mesurer, évaluer avec justesse pour être juste.

  D’où le précepte pascalien : « Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale ». Pensée [6] 347B.