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Hegel. La guerre est nécessaire à la santé morale des peuples.

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   Selon Hegel, on n’a pas encore compris une idée tant qu’on ne l’a pas justifiée. Mais il ne va pas de soi de justifier une  thèse détestable et s’il en est une, c’est bien celle qu’étaie le texte présenté ci-dessous. Hegel y soutient l’idée que la guerre n’est pas un mal absolu et qu’elle n’est pas contingente. Elle a une dimension morale et une nécessité rationnelle. Elle est nécessaire à la santé morale des peuples et à ce titre sa justification consiste en une justification de la Providence.

   Pourtant, très curieusement sous la plume de Hegel, on lit que cette idée est une simple idée philosophique. La réserve : « simple » ou dans une autre traduction, l’usage du mot « seulement » semble indiquer que l’expression a ici un sens péjoratif. Faut-il comprendre, comme Éric Weil le suggère (Cf. Hegel et l’Etat, Vrin, 1970, p.84), que cette justification morale ne satisfait pas Hegel, la section ultérieure du livre contenant implicitement, dans l’esquisse de sa philosophie de l’histoire, matière à penser une nouvelle étape du développement de l’Esprit où la guerre serait dépassée ?

   Rien, pourtant dans les développements explicites des Principes de la philosophie du droit [1] n’autorise à trouver chez Hegel un écho de l’indignation morale que suscite la guerre chez ceux qui se réclament d’une posture morale. Au contraire, le philosophe est très sévère à l’égard de ceux qu’il appelle ironiquement  des « belles âmes », d’autant plus enclines à l’indignation qu’aveugles à la rationalité du réel, elles cherchent la satisfaction de soi dans la construction d’un idéal n’ayant pas d’autre support que des raisonnements vides et partiels. Leur tort est de critiquer vaniteusement le réel parce qu’elles sont aliénées dans le vide de l’abstraction. Car, ne cesse de leur objecter notre penseur, la tâche de la philosophie n’est pas de rêver le monde tel qu’il devrait être mais de le comprendre tel qu’il est. Sa tâche  est de « concevoir ce qui est, car ce qui est, c’est la raison. […] Reconnaître la raison comme la rose dans la croix de la souffrance présente et se réjouir d’elle, c’est la vision rationnelle et médiatrice qui réconcilie avec la réalité, c’est elle que procure la philosophie de ceux qui ont senti la nécessité intérieure de concevoir et de conserver la liberté subjective dans ce qui est substantiel, et ne pas laisser la liberté subjective dans le contingent et dans le particulier, de le mettre dans ce qui est en soi et pour soi » Préface des Principes de la philosophie du droit [1].

   Cet avertissement me semble précieux pour rendre disponible à l’intelligence de ce texte, si peu « lisible et intelligible » dans une époque comme la nôtre.

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TEXTE.

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«  Cette détermination, qui fait évanouir l’intérêt et le droit de l’individu comme éléments, est en même temps l’élément positif de son individualité en tant qu’existant en soi et pour soi et non contingente et mobile. Cette situation et la reconnaissance de cette situation sont donc le devoir substantiel de l’individualité, le devoir de maintenir cette individualité substantielle : l’indépendance et la souveraineté de l’Etat, en acceptant le danger, le sacrifice de la propriété et de la vie et même de l’opinion et de tout ce qui appartient naturellement au cours de la vie.

R : C’est un calcul très faux, lorsqu’on exige ce sacrifice, de considérer l’Etat seulement comme société civile et de lui donner comme but final la garantie de la vie et de la propriété des individus, car cette sécurité n’est pas atteinte par le sacrifice de ce qui doit être assuré, au contraire.

   Dans ce que nous venons de proposer, se trouve l’élément moral de la guerre, qui ne doit pas être considéré comme un mal absolu, ni comme une simple contingence extérieure qui aurait sa cause contingente dans n’importe quoi : les passions des puissants ou des peuples, l’injustice, etc., et en général, dans quelque chose qui ne doit pas être. […] La guerre comme état dans lequel on prend au sérieux la vanité des biens et des choses temporelles qui, d’habitude, n’est qu’un thème de rhétorique artificielle, est donc le moment où l’idéalité de l’être particulier reçoit ce qui lui est dû et devient une réalité. La guerre a cette signification supérieure que par elle, comme je l’ai dit ailleurs : «la santé morale des peuples est maintenue dans son indifférence en face de la fixation des spécifications finies de même que les vents protègent la mer contre la paresse où la plongerait une tranquillité durable comme une paix durable ou éternelle y plongerait les peuples. » On verra plus loin que cette idée, simplement philosophique ou qu’on lui donne un autre nom, est une justification de la Providence et que les guerres réelles ont besoin encore d’une autre justification.

   L’idéalité qui apparaît dans la guerre comme orientée vers l’extérieur dans un phénomène contingent.et l’idéalité qui fait que les pouvoirs intérieurs de l’Etat sont des moments organiques d’un tout, sont donc une seule et même idéalité et, dans l’apparence historique, cela se voit dans ce phénomène que les guerres heureuses empêchent les troubles intérieurs et consolident la puissance intérieure de l’État. Les peuples qui ne veulent pas supporter ou qui redoutent la souveraineté intérieure sont conquis par d’autres, et ils s’efforcent avec d’autant moins de succès et d’honneur de conquérir l’indépendance qu’ils sont moins capables d’arriver à une première organisation du pouvoir de l’État à l’intérieur (leur liberté est morte de la peur de mourir). Les Etats qui ont la garantie de leur indépendance, non pas dans leur force armée, mais dans d’autres considérations, par exemple des États extrêmement petits par rapport à leurs voisins, peuvent exister malgré une constitution qui par elle-même ne garantit la tranquillité ni à l’intérieur, ni à l’extérieur. Tous ces phénomènes s’expliquent par cette identité ».

      Principes de la Philosophie du droit. [1] § 324. Trad. André Kaan.

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ELEMENTS D’ELUCIDATION.

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I)  Remarques liminaires.

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 NB : L’idéalité d’une chose est son essence spirituelle manifestée dans une apparence extérieure. Tant que l’esprit ne s’accomplit pas dans la phénoménalité d’un individu particulier, il reste de l’ordre d’une généralité abstraite. Il n’a aucune objectivité, aucune dimension concrète.

   Pour Hegel l’essence spirituelle ou morale de l’homme est la liberté.

   Dans la dialectique du maître et de l’esclave, le philosophe montre que cette liberté n’est pas immédiate, elle doit se conquérir en niant ce qui la nie, d’une part dans son rapport à la nature, d’autre part dans son rapport aux autres hommes. Ce travail du négatif ou négativité implique donc la domestication de la nature par le travail et la lutte pour la reconnaissance. Ce qui exige de surmonter la peur de la mort.

  A l’échelle de l’histoire politique, la liberté ne s’accomplit vraiment que dans l’Etat moderne et la  société civile où le droit à la liberté subjective de la personne humaine est reconnu. Mais tant que cette liberté n’a comme horizon que la poursuite de ses intérêts particuliers, l’individu ne s’objective pas encore dans sa dimension éthique ou dans sa volonté universelle de liberté. Il lui faut pour cela se dépasser en « citoyen », c’est-à-dire en homme ne pouvant accéder à la moralité qu’en qualité de membre de l’Etat. Car c’est seulement dans l’Etat que la subsomption des intérêts particuliers sous l’intérêt universellement humain s’accomplit. Voilà pourquoi Hegel affirme que  « l’Etat est la réalité en acte de l’Idée morale objective » § 257.

   Il est « la réalité en acte de la liberté concrète […] Ni l’universel ne vaut et n’est accompli sans l’intérêt particulier, la conscience et la volonté, ni les individus ne se vivent comme des personnes privées orientées uniquement vers leur intérêt sans vouloir l’universel; elles ont une activité consciente de ce but. Le principe des Etats modernes a cette puissance et cette profondeur extrêmes de laisser le principe de la subjectivité s’accomplir jusqu’à l’extrémité de la particularité personnelle autonome et en même temps de la ramener à l’unité substantielle et ainsi de maintenir cette unité dans ce principe même ». § 260.

   Certes les Etats historiques ne sont pas la manifestation parfaite de l’Etat comme réalité spirituelle, mais il faut s’en tenir à cette idée de l’Etat moderne comme « réalité en acte de l’Idée morale objective » pour comprendre correctement les propos de Hegel sur la guerre.

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II) Idées générales du texte.

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A) La guerre révèle l’individualité substantielle à elle-même.

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   Dans la guerre, l’individu est mis en situation d’accepter le sacrifice de ses biens et de sa vie. Or « cette détermination », remarque Hegel, « qui fait s’évanouir l’intérêt et le droit de l’individu comme éléments est, en même temps  l’élément positif de son individualité en tant qu’existant en soi et pour soi et non contingente et mobile ».

   Idée difficile mais idée fondamentale.

  La guerre met en jeu les intérêts et le droit de l’Etat, c’est-à-dire selon la conception hégélienne de l’Etat moderne, les intérêts et le droit de la vie éthique. Celle-ci n’est pas la prérogative de l’individu autonome, abstrait de tout rapport concret avec les autres. D’où la condamnation hégélienne de l’individualisme moral kantien et de son corrélat, le cosmopolitisme. Elle est coextensive à la communauté politique dans laquelle les individus ne veulent pas seulement la satisfaction de leur être naturel mais s’élèvent à l’existence morale en voulant la liberté et le règne du droit pour tous les membres du corps politique auquel ils appartiennent. C’est dire que c’est dans et par leur immersion dans la totalité éthique qu’ils accomplissent leur essence spirituelle.

   Il s’ensuit que les intérêts et le droit de la totalité éthique et ceux de ses membres considérés dans leur idéalité sont une seule et même chose.

   Mais ces intérêts et ce droit sont des conquêtes, non des données procédant de la dynamique de la nature. Ils sont œuvre de la liberté prenant conscience d’elle-même dans son opposition à ce qui lui fait obstacle et se voulant malgré les sacrifices qu’il faut consentir. La liberté ou la moralité effective a donc un prix et c’est ce prix que la guerre fait apparaître dans sa signification héroïque en exhibant la nécessité propre à la vie éthique ; à savoir le fait que celle-ci  ne contient pas la possibilité du sacrifice de ce qui la nie de manière contingente et passagère mais de manière nécessaire et permanente.

   Il faut se souvenir ici de la thèse de la Phénoménologie de l’Esprit d’après laquelle seul celui qui affronte la mort parvient à réaliser la négativité de la liberté en lui.

   La guerre dramatise cette nécessité dans la mesure où elle met chacun au pied du mur. Avec elle, l’obligation de mettre en jeu son attachement naturel à la vie et à ses biens temporels pour sauver un bien moral supérieur (l’indépendance de l’Etat garantissant la coexistence des libertés sous la loi commune objective) cesse d’être un « un thème de rhétorique artificielle », une façon de parler édifiante. Les citoyens sont obligés de prendre au sérieux ce qui, dans les conditions moins dramatiques de l’existence, peut être occulté, à savoir que la liberté concrète ou la moralité exige de lutter contre ce qui en menace l’effectivité et qui, sous les espèces d’une menace extérieure, est d’abord ce qui, en nous, lui résiste. Car qu’est-ce qui conduit un homme à renoncer à la liberté et à consentir à la servitude ? C’est toujours la peur de mourir ou le souci de ménager ses intérêts immédiats. La liberté ne va pas sans courage, sans héroïsme, et d’abord celui de dépasser sa nature animale, (le désir de vivre, la satisfaction de ses inclinations naturelles) par l’affrontement de la mort. L’homme qui se veut libre est ainsi celui qui se montre capable de préférer la mort à la servitude témoignant par là que nul ne peut asservir celui qui a la volonté d’être libre. Impossible d’avoir barre sur lui. Il a choisi un bien infini en lieu et place des biens finis qui en sont souvent le tombeau.

  Il s’ensuit que le vrai maître de l’homme n’est pas à l’extérieur de lui, ce qui le menace dans son existence éthique, c’est, en lui, sa peur de mourir ou de nuire à ses intérêts particuliers. Son vrai maître, c’est la mort.

   La guerre lui permet d’en prendre conscience. Elle fait apparaître les biens finis dans leur inessentialité par rapport au bien infini qui est le véritable intérêt de l’individualité dont l’essence spirituelle (l’idéalité) est la liberté. Elle fait s’évanouir ses intérêts et le droit de son être considéré comme élément différencié de la totalité éthique. Elle lui révèle son devoir substantiel qui est de maintenir « l’indépendance et la souveraineté de l’Etat, en acceptant le danger, le sacrifice de la propriété et de la vie et même de l’opinion et de tout ce qui appartient naturellement au cours de la vie ». C’est par là que l’individualité substantielle, devient pour soi ce qu’elle est en soi, c’est-à-dire prend conscience de  l’« universel » en soi, de ce qui lui est dû, sans cesser d’être en soi-même, le « particulier », le «déterminé ».

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B) Implications de cette thèse.

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a)  L’élément moral de la guerre se déduit de la finalité éthique de l’Etat.  

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   En demandant aux citoyens de risquer leur vie et leurs biens, la guerre révèle que les fins de l’Etat sont supérieures à celles de la société civile comme les fins du sujet éthique le sont à celles du sujet naturel.

     De fait dans la société civile, l’homme existe comme individu ayant pour fin la réalisation de ses buts particuliers et il contribue par une sorte de nécessité inconsciente à la conservation du tout (§183- §278). Comme membre de la société civile ou du système des besoins, l’individu se soucie essentiellement de la sécurité de sa vie et de sa propriété et si la garantie de cette sécurité était la fin ultime de l’Etat, celui-ci ne saurait, sans contradiction, demander à ses membres qu’ils la sacrifient. C’est donc que la fin de l’Etat est d’une autre nature que celle de la société civile. Sa vocation est de subsumer les intérêts particuliers sous l’intérêt général, autrement dit de les limiter afin que l’exigence morale ne reste pas une simple exigence subjective et abstraite mais devienne une réalité objective et concrète. Dans l’Etat, la moralité atteint son plus haut niveau d’effectivité ou de réalité. Il est « la réalité en acte de l’Idée morale objective (§257)», de telle sorte que ce qui peut être nécessaire à sa conservation ne peut être considéré comme un « mal absolu ».

   La guerre se justifie donc moralement parce que l’individu accomplit sa dimension éthique dans l’organisation étatique seulement,  la disparition de cette dernière signifiant pour lui servitude et déshonneur.

    Dans la Phénoménologie de l’Esprit, l’auteur écrit : « La guerre est l’esprit et la forme dans lesquels le moment essentiel de la substance éthique autonome à l’égard de tout être déterminé, est présent dans l’effectivité et dans la confirmation de soi de la substance éthique » T. II, p. 42.

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   Remarquons qu’en disant que « la guerre ne doit pas être considérée comme un mal absolu », Hegel ne dit pas qu’elle est un bien. Elle est bien un mal, une souffrance, mais un mal relativisé par la fin éthique qu’elle sert.

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b) L’élément moral de la guerre se déduit aussi de sa fonction providentielle.  

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    Elle régénère la santé morale des peuples, leur permet de se ressaisir, en les arrachant à la somnolence de leurs forces éthiques encouragée par une paix trop longue. Celle-ci est finalement nocive si elle dure trop longtemps car elle détourne l’individu de l’intérêt éthique pour se complaire dans la poursuite exclusive de ses intérêts particuliers.

   Une paix prolongée fait ainsi le jeu des fins de l’individualité naturelle au détriment de celles de l’individualité morale. La guerre leur en rappelle la contingence et la vanité.

   Une paix prolongée favorise le désagrègement de la totalité éthique, elle en affaiblit l’esprit et durcit chacun dans son isolement. La guerre les dérange dans cette dévitalisation du corps organique de l’Etat et revivifie le sens de la communauté éthique.

  Citant son article sur le Droit naturel, Hegel affirme donc que, grâce à la guerre,  «la santé morale des peuples est maintenue dans son indifférence en face de la fixation des spécifications finies de même que les vents protègent la mer contre la paresse où la plongerait une tranquillité durable comme une paix durable ou éternelle y plongerait les peuples.»

   Métaphore saisissante. Une paix durable et éternelle serait vectrice de mort éthique, de putréfaction, de pétrification de la vie éthique comme l’absence de vent engendrerait le pourrissement des eaux maritimes. On ne peut critiquer plus sévèrement le projet kantien d’une paix perpétuelle ! Rien n’est moins souhaitable pour Hegel que ce « doux rêve ».

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c)   La guerre a une nécessité éthico-politique. 

   Pas plus qu’elle n’est souhaitable, la paix n’est réalisable car la guerre  n’est pas contingente. Elle  n’est pas un phénomène qui pourrait ne pas être comme on se plaît à le croire en lui assignant des causes contingentes. Par exemple, on se leurre lorsqu’on l’explique par les seules passions des puissants ou des peuples, ou par l’injustice. On ne voit pas que ces causes, pour agissantes qu’elles soient, ne vont pas à l’essentiel. Elles s’en tiennent à l’apparence car, substantiellement, la guerre a une nécessité, celle de la réalité d’une humanité dont la vie éthique s’accomplit dans la forme politique de l’Etat. Il n’y a pas, pour Hegel, de communauté éthique possible élargie à la dimension de l’humanité entière. Le cosmopolitisme se caractérise par son absence de forme et les droits de l’humanité n’ont aucun contenu en l’absence d’un Etat ayant le pouvoir de les définir et de les rendre effectifs.

   Or les Etats sont multiples, chacun étant une individualité, un être pour soi revendiquant sa souveraineté. L’ indépendance des uns et des autres consacre la liberté et la dignité de chaque peuple mais  les expose à avoir des relations conflictuelles. « Comme leur relation a pour principe leur souveraineté, il en résulte qu’ils sont les uns par rapport aux autres dans un état de nature, et qu’ils n’ont pas leur droit dans une volonté universelle constituée en pouvoir au-dessus d’eux, mais que leur rapport réciproque a sa réalité dans leur volonté particulière » §333. Aussi, même si en qualité de personnes morales, les Etats ont l’obligation de respecter les traités les liant aux autres, ce respect n’est jamais assuré.

     Comme le souligne l’auteur : « Il n’y a pas de préteur, il y a tout au plus des arbitres ou des médiateurs entre les Etats, et de plus les arbitrages et les médiations sont contingents, dépendent de leur volonté particulière. La conception kantienne d’une paix perpétuelle par une ligue des Etats qui réglerait tout conflit et qui écarterait toute difficulté comme pouvoir reconnu par chaque Etat, et qui rendrait impossible la solution par la guerre, suppose l’adhésion des Etats, laquelle reposerait sur des motifs moraux subjectifs ou religieux, mais toujours sur leur volonté souveraine particulière, et resterait donc entachée de contingence » §333.

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Conclusion:

  La nécessité de la guerre et sa justification morale se déduisent donc, chez Hegel, du concept d’Etat envisagé comme communauté éthique. Celle-ci est, sur le plan intérieur, une totalité organique dans laquelle les pouvoirs de l’Etat s’exercent souverainement en vue des fins qui sont celles de l’individualité substantielle, c’est-à-dire du sujet éthique dissocié du sujet naturel. Sur le plan extérieur, cette communauté est une individualité dont la volonté est souveraine dans son rapport aux autres individualités étatiques. Ces deux dimensions de l’essence  spirituelle de l’Etat sont inextricablement liées comme l’atteste l’expérience. Celle-ci montre, par-delà la contingence des situations historiques, qu’il y a un rapport nécessaire entre la force de la souveraineté politique sur le plan intérieur et sa force sur le plan extérieur. L’une est solidaire de l’autre et elles se consolident réciproquement. Un Etat où les pouvoirs s’exercent sans obstacles internes a tendance à résister tout naturellement à ses ennemis, même s’il est plus petit que ceux qui les menacent. De même une guerre victorieuse affermit la puissance intérieure de l’Etat en empêchant les troubles intérieurs.

   Il s’ensuit que la communauté éthique ou l’Etat fonde la nécessité éthico-politique pour chaque Etat de préserver son individualité en soi et pour soi. Cette nécessité enveloppe pour chaque membre de l’Etat le devoir substantiel de maintenir « l’indépendance et la souveraineté de l’Etat, en acceptant le danger, le sacrifice de la propriété et de la vie et même de l’opinion et de tout ce qui appartient naturellement au cours de la vie » ainsi qu’il a été dit précédemment.

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Idée-force : La guerre n’est pas l’expression, pour Hegel, des instincts sauvages de la nature humaine, de ce qu’il y a en elle de misérable. Elle en suppose au contraire le dépassement dans l’affirmation héroïque de la liberté.

   La question est de savoir si l’affirmation de la liberté, la marche de l’Esprit interdisent de penser une réalisation éthique dans une individualité politique élargie à l’ensemble de l’humanité. Pour Hegel cette espérance kantienne n’est qu’un doux rêve. La guerre a donc une nécessité éthico-politique incontournable, reste que « reconnaître la raison comme la rose dans la croix de la souffrance présente » n’invite pas nécessairement à s’en réjouir !