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Grandeur et misère d'Internet.

G. Braque. Guitare et verre ou Socrate à la nature morte à la partition de Satie. 1921. Centre Pompidou

   

  J’ai fermé ce blog pendant les épreuves du bac. Question de prudence. Lors de mon dernier bac blanc, j’ai découvert, horrifiée, qu’un de mes élèves avait utilisé son téléphone portable pour entrer sur des sites où le sujet était traité et pour recopier stupidement du prêt à « penser ». J’ai décidé de mettre à l’abri de cette imposture, au moins en ce qui me concerne, une épreuve nationale, même s’il lui reste fort peu de crédibilité.

 
   Le souci de ne pas faire le jeu des fraudeurs n’a pas été seul en cause dans cette fermeture. J’avais même décidé de ne pas rouvrir ce site car j’ai été excédée cette année par tous ces élèves manifestant une nette tendance à considérer le professeur comme un larbin tout juste bon à les dispenser de penser par eux-mêmes et de travailler. Leur enseignant avait à peine donné le sujet qu’ils déposaient un message se réduisant à la question posée, attendant que ma réponse leur formule la problématique et les idées générales. Sauf exception, je n’ai pas approuvé ces messages mais ils m’ont mis trop souvent en colère et j’avais décidé d’arrêter là l’expérience.  
   Car ils m’ont donné la mesure des effets pervers d’Internet : le savoir comme une marchandise d’autant plus dévalorisée qu’elle circule gratuitement ; la culture comme somme d’informations, brèves si possible, juxtaposées au petit bonheur du zapping sur la toile. Si l’on ajoute le tapage médiatique autour de l’épreuve de philosophie, les corrigés à quatre sous que se permettent en direct les auteurs pourtant talentueux de certaines émissions de radio, on se dit que la méditation philosophique doit déserter certains canaux modernes pour ne pas se dénaturer…
 
   Mais après un mois de fermeture, résonnent dans ma tête la remarque de ma jeune collègue, Irène, soulignant à juste titre que ma réaction consacre la victoire de la sottise et de l’indignité de certains au mépris de tous ceux qui font un usage plus fécond d’Internet. Résonnent aussi le message qu’Alexandre a envoyé à mon amie Mercotte, les attentes de Tabacco et d’autres usagers de mon blog me témoignant leur sympathie et leur intérêt pour mon initiative. J’ai l’impression de trahir ce désir de partage des connaissances qui avait été au principe de l’ouverture de ce blog.
 
   Enfin j’ai à cœur de m’expliquer sur des motifs plus personnels.
 

   J’ai fait l’expérience de ce que l’on appelle l’addiction. C’est fou ce que cet outil peut être dangereux. Si vous n’y prenez garde il devient une dimension de votre existence. Vous vous levez et au lieu de regarder le ciel, vous ouvrez votre ordinateur. La vie entière finit par s’ordonner autour de ce qui fonctionne comme un véritable implant. Vous lisez et vous pensez à l’article que vous allez mettre en ligne. Vous organisez votre emploi du temps en fonction des contraintes du blog et insensiblement vous devenez indisponible à la vertu la plus essentielle du penseur et de la vie. Pour les Grecs celle-ci était liée au loisir de l’esprit (scholè ou otium chez les latins), à l’activité proprement désintéressée allant de pair avec l’attention aux autres, la convivialité, l’art de butiner les offrandes du jour. Le choix d’une éthique et d’une esthétique de l’existence a des exigences peu compatibles avec le phénomène addictif.

 

cyberdependant. www.lesrobinsduweb.org
 

 

 
   J’ai essayé d’analyser les ressorts de ce piège dans lequel j’ai failli tomber et il n’est pas difficile de comprendre qu’ils ont à voir avec ce que Pascal appelle le divertissement. [1] Au fond, un blog est un superbe miroir aux alouettes. Il sort le travail du professeur de l’anonymat et des limites des classes, il lui donne l’illusion d’être un passeur avec un large public.
   La toile ou le rêve d’une république des lettres englobant le monde entier !
 
   Vanité des vanités ! Le philosophe le plus lucide n’échappe pas à la misère ontologique qui est le lot de tout un chacun. Lui aussi cherche le moyen de se masquer son inconsistance et attend des autres une justification de son existence, même s’il n’ignore pas combien cette quête est dérisoire.
 La perspicacité pascalienne toujours : « Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus ; et nous sommes si vains, que l’estime de cinq ou six personnes qui nous environnent, nous amuse et nous contente » Pensées, [2]B 148.
  
 
   J’ai maintenant une conscience très claire de tout cela et une nouvelle liberté.
 
   La réouverture de mon blog se fait donc sous des auspices moins angéliques que ceux que j’affichais lorsque je me suis lancée dans l’aventure et comme je n’ai pas l’intention de mettre en péril la liberté reconquise, je serai plus parcimonieuse dans mes publications.