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   Comment comprendre l’empressement de tant d’hommes dans le conflit ukrainien à répondre présents à la mobilisation générale ? Nul doute que pour certains d’entre eux, la motivation dominante soit l’amour du pays, l’attachement à la liberté et le sentiment qu’il y a des circonstances où la dignité consiste à accepter le sacrifice de sa vie pour défendre les valeurs auxquelles on croit. Je ne sous-estime pas cette forme noble de l’engagement.

Mais je ne peux m’empêcher de penser que Jünger voyait juste quand il dévoilait cette terrible « volupté du sang » réclamant son tribut dès que la menace de la guerre se fait sentir. Fascination de l’horreur, frénésie d’en découdre dans une libération de forces archaïques trop longtemps réprimées par l'œuvre civilisatrice. (https://www.philolog.fr/nature-humaine-et-civilisation-freud/).  Sans cette obscure motivation, ne peut-on pas penser qu'il  y aurait moins de monde à l’appel s'il est vrai que l’héroïsme n’est pas la chose du monde la plus répandue? La guerre ou seulement son spectre semble réveiller quelque chose d’obscur en l’homme, de primitif et qui s’appelle la soif du sang. « Elle attaque déjà les nerfs lorsqu’au centre des villes fouettées à blanc, les colonnes s’ébranlent vers les gares, sous une pluie de roses embrasées, en cortège des morituri. Elle couve dans les masses en frénésie qui les cernent de leur liesse bruyante et de leurs cris stridents, elle est l’une des émotions déversées sur les hécatombes en marche vers la mort » (La guerre comme expérience intérieure, la Pléiade I, p. 536).

   S'il en est ainsi il convient de renoncer à nos illusions humanistes et de suivre  Freud et Jünger dans leur salutaire démystification. Non point pour justifier l'inacceptable mais pour accroître, par notre lucidité, nos ressources en responsabilité.

 

 

  1. Freud. Considérations actuelles sur la guerre  et la mort, 1915.

 

 «  Des âmes pieuses qui voudraient bien savoir notre être éloigné de tout contact avec ce qui est mauvais et vulgaire ne manqueront certainement pas, s'appuyant sur la précocité et la prégnance de l'interdiction du meurtre, d'en conclure de façon rassurante à la force de motions morales nécessairement implantées en nous. Malheureusement cet argument apporte davantage de preuves en faveur du contraire. Un interdit si puissant ne peut se dresser que contre une impulsion d'égale puissance. Ce qu'aucune âme humaine ne désire, on n'a pas besoin de l'interdire, cela s'exclut de soi- même. Précisément, le caractère insistant du commandement : Tu ne tueras point, nous donne la certitude que nous descendons d'une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le désir de tuer, comme peut-être nous-mêmes encore. Les aspirations morales de l'humanité, dont nous n'avons pas à dénigrer la force et l'importance, sont une acquisition de l'histoire humaine; dans une mesure malheureusement très variable, elles sont devenues pour l'humanité d'aujourd'hui des biens acquis par héritage ». p.33

   « Si l'on nous juge selon nos motions de désir inconscientes, nous sommes donc nous-mêmes comme les hommes des origines une bande d’assassins. C’est une chance que tous ces désirs ne possèdent pas la force que leur attribuaient encore les hommes des premiers âges ; l'humanité aurait depuis longtemps péri dans le feu croisé des malédictions réciproques, les meilleurs et les plus sages des hommes comme les plus belles et les plus douces des femmes. » p.37.

  « Résumons-nous donc : tout autant que l'homme des temps originaires, notre inconscient est inaccessible à la représentation de notre propre mort, est plein de désirs meurtriers sanguinaires à l'égard de l'étranger, est divisé (ambivalent) à l'égard de la personne aimée. Mais comme l'attitude, conventionnelle et liée à la civilisation, que nous avons à l'égard de la mort nous a éloignés de cet état originaire!

   Il est facile de dire de quelle façon la guerre intervient dans ce désaccord. Elle nous dépouille des couches récentes déposées par la civilisation et fait réapparaître en nous l'homme des origines. Elle nous contraint de nouveau à être des héros qui ne peuvent croire à leur propre mort; elle nous désigne les étrangers comme des ennemis dont on doit provoquer ou souhaiter la mort; elle nous conseille de ne pas nous arrêter à la mort des personnes aimées. La guerre, elle, ne se laisse pas éliminer aussi longtemps que les peuples auront des conditions d'existence si différentes et que leur répulsion mutuelle sera si violente, il y aura nécessairement des guerres. Dès lors la question se pose : ne devons-nous pas être ceux qui cèdent et s'adaptent à la guerre? Ne devons-nous pas convenir qu'avec notre attitude de civilisé à l'égard de la mort nous avons, une fois encore, vécu psychologiquement au-dessus de nos moyens et ne devons- nous pas faire demi-tour et confesser la vérité? Ne vaudrait-il pas mieux faire à la mort, dans la réalité et dans nos pensées, la place qui lui revient et laisser un peu plus se manifester notre attitude inconsciente à l'égard de la mort, que nous avons jusqu'à présent si soigneusement réprimée. Cela ne semble pas être un progrès, plutôt sous maints rapports un recul, une régression, mais cela présente l'avantage de mieux tenir compte de la vraisemblance et de nous rendre la vie de nouveau plus supportable. Supporter la vie reste bien le premier devoir de tous les vivants. L'illusion perd toute valeur quand elle nous en empêche.

   Rappelons-nous le vieil adage : Si vis pacem, para bellum. Si tu veux maintenir la paix, arme-toi pour la guerre.

   Il serait d'actualité de le modifier : si vis vitam, para mortem. Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort. » p.39.40.

Freud ; Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, traduction Pierre Cotet, André Bourguignon et Alice Cherki. Payot, 44, 1985.

 

 
  1. Jünger.  La guerre comme expérience  intérieure.1922.

 

  « De même que l'homme s'édifie sur l'animal et ses contingences, de même il s'enracine dans tout ce que ses pères ont créé au cours des temps avec leurs poings, leur cœur et leur cerveau. Ses générations ressemblent aux strates d'un état corallien ; pas le moindre fragment n'est pensable sans d'autres en nombre infini, depuis longtemps éteints, sur lesquels il se fonde. L’homme est le porteur, le vaisseau sans cesse métamorphosé de tout ce qui avant lui fut fait, pensé et ressenti. Il est aussi l'héritier de tout le désir qui avant lui en a poussé d'autres, avec une force irrésistible, vers des buts au loin drapés dans les brumes.

   Les hommes continuent d'œuvrer à l'érection d'une tour d'incommensurable hauteur, faite de leurs générations, des états de leur être entassés l'un sur l'autre, dans le sang, le désir et l'agonie.

   Certes, la tour s'élance à toujours plus abruptes hauteurs, ses merlons haussent l'homme au pavois du vainqueur suprême, le regard se repaît de terres chaque fois plus grandes et plus riches, mais l'édification n'en est pas pour autant régulière et tranquille. Souvent l'ouvrage est menacé, des murs s'écroulent ou sont abattus par les sots, les découragés, les désespérés. Les contrecoups d'états de choses qu’on a cru depuis longtemps surmontés, les éruptions des forces élémentaires qui bouillonnaient à gros remous sous la croûte raidie révèlent la puissante vitalité des énergies immémoriales.

   L’individu se construit, pareillement, de pierres innombrables. Il traîne derrière lui sur le sol la chaîne sans fin des aïeux; il est ligoté et cousu par mille liens et fils invisibles aux racines entrelacées de la paludéenne et primordiale forêt dont la fermentation torride a couvé son germe premier. Certes la sauvagerie, la brutalité, la couleur crue propre à l'instinct se sont lissées, polies, estompées au fil des millénaires où la société brida la pulsion des appétits et des désirs. Certes un raffinement croissant l'a décanté et ennobli, mais le bestial n’en dort pas moins toujours au fond de son être. Toujours il est en lui beaucoup de la bête, sommeillante sur les tapis confortables et bien tissés d'une civilisation lisse, dégrossie, dont les rouages s'engrènent sans heurts, drapée dans l'habitude et les formes plaisantes ; mais la sinusoïde de la vie fait-elle brusquement retour à la ligne rouge du primitif, alors les masques tombent : nu comme il l'a toujours été, le voilà qui surgit, l'homme premier, l’homme des cavernes, totalement effréné dans le déchaînement des instincts. L’atavisme surgit en lui, sempiternel retour de flamme dès lors que la vie se rappelle à ses fonctions primitives. Le sang, qui dans le cycle  machinal des villes, ses nids de pierre, irriguait froid et régulier les veines, bouillonne écumant, et la roche primitive, longtemps froide et roide couchée dans des profondeurs enfouies, fond à nouveau, chauffée à blanc. Elle lui siffle à la face, jet de flamme dardée qui le dévore par surprise, s'il se risque à descendre au labyrinthe des puits. Déchiré par la faim, dans la mêlée haletante des sexes, dans le choc du combat à mort, il reste tel qu’il fut toujours.

   Au combat, qui dépouille l'homme de toute convention comme des loques rapiécées d'un mendiant, la bête se fait jour, monstre mystérieux resurgi des tréfonds de l'âme. Elle jaillit en dévorant geyser de flamme, irrésistible griserie qui enivre les masses, divinité trônant au-dessus des armées. Lorsque toute pensée, lorsque tout acte se ramènent à une formule, il faut que les sentiments eux-mêmes régressent et se confondent, se conforment à l'effrayante simplicité du but : anéantir l'adversaire. Il n’en sera pas autrement, tant qu'il y aura des hommes. »

Jünger. La guerre comme expérience intérieure, traduction François Poncet, Bourgois, 1997, p. 36.37. 38.

 

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6 Réponses à “Freud et Jünger La guerre révélatrice des tréfonds de la nature humaine.”

  1. Cyril dit :

    La soif de sang, l’instinct de mort chez l’être humain est indéniable, certes.
    Mais tous ne sont pas égaux face à ses pulsions. Il existe aussi des gens qui, à l’inverse, sentiront le besoin de répandre le bien, la paix, l’amour, et non le sang.
    La généralisation de ces envies de guerres me semble bien pessimiste. Peut être l’humanité, à un rythme darwinien, ėvolue t-elle. Car, enfin, notre société semble moins violente qu’il y a quelques siècles.
    Bien sûr, toutes les cultures n’ont pas une progression similaire. J’ai pourtant l’impression que la vie devient plus précieuse au fil des décennies.

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous avez raison de souligner qu’au sein d’une civilisation apparemment bien ancrée, le propos de Freud et de Jünger semble pessimiste mais ces auteurs soulignent que c’est là une illusion induite par la confusion entre les effets de l’œuvre civilisatrice sur la nature humaine et cette nature elle-même.
    Ce n’est pas parce que l’éducation a développé les possibilités spirituelles et morales des hommes, qu’elle a éradiqué le fond primitif.
    Voyez Kant: « La guerre, cependant n’a pas besoin d’un motif déterminant particulier, mais elle paraît greffée sur la nature humaine » Projet de paix perpétuelle.
    Bien à vous.

  3. Iris dit :

    j’ai tout de suite pensé à « sa Majesté des Mouches » de Golding, ce court Roman de fiction à une portée philosophique sur l’acquisition (et l’oubli)de la civilisation. Suite au Crash de leur avion, un groupe de jeunes enfants et adolescents se retrouvent livrés à eux-mêmes sans adulte pour subvenir à leurs besoins et fédérer le groupe. Très vite la situation dégénère…

  4. Simone MANON dit :

    Oui, cette référence est pertinente, ce qui rend d’autant plus étonnant l’usage en France de tenir ce livre pour un livre pour enfants.
    Bien à vous.

  5. Christophe dit :

    Bonjour,

    Ces textes sont saisissants, ils chamboulent vertigineusement mon édifice de valeurs.
    Merci pour ce partage et votre analyse qui permettent de mieux nous comprendre.

    Dans une société où la technologie tend à triompher de la bestialité physique en séparant l’individu de l’arme et du labeur et si comme le pense Freud, nous devrions être plus tolérant en faveur de nos pulsions de mort, est-ce que l’espace virtuel permettant l’expression de ces mêmes pulsions (cinéma & jeux vidéos violents) rendu possible par ce même progrès technologique est-il un vecteur de progrès humain ?

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Si l’observation du réel atteste la réalité du progrès technique, il me semble qu’elle donne des doutes sur l’effectivité du progrès moral. On ne peut qu’être impressionné par l’ampleur des régressions à l’œuvre dans notre monde.
    Bien à vous.

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