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De quoi l’hédonisme effréné est-il le signe?

Kerouac. Image de Christine Hanrahan. http://www.pbase.com/image/132960409 

 

   Cf. La conférence de Claude Obadia : « De quoi l’hédonisme contemporain est-il le nom [1] ? » ou son texte [2].

   Mon intention n’est pas de traiter la question sous forme dissertative, seulement d’énoncer une conviction que je n’ai pas construite en un jour. J’ai pour cela observé patiemment mes contemporains avec une curiosité bienveillante, je  me suis mise à l’écoute d’expériences humaines très différentes de la mienne grâce aux témoignages d’auteurs divers et multiples, et enfin j’ai aiguisé  ma réflexion par la fréquentation quotidienne des grands penseurs. Je ne prétends pas que cette conviction soit inébranlable. Penser, c’est savoir se remettre en question et rien n’est plus émouvant que d’avoir à rectifier une façon de comprendre, de l’élargir à un point de vue que l’on n’avait pas encore imaginé. J’avoue que, pour cette conviction comme pour les quelques autres que je peux avoir, j’ai toujours la secrète attente qu’on me montre que je me trompe ou que je le découvre par moi-même. Surtout lorsque le contenu de mon jugement n’est pas réjouissant, or il se trouve que c’est le cas ici.

   Il n’est pas jubilatoire d’avoir compris que l’hédonisme débridé est le nom du malheur d’exister, que ce malheur soit celui du vide spirituel, de l’angoisse existentielle ou de la révolte métaphysique. Je ne dis pas révolte sociale car je crois que lorsque l’hédonisme est un mot d’ordre révolutionnaire, ce n’est pas de justice sociale qu’il s’agit mais de difficulté existentielle. Et il est toujours vain de prétendre résoudre sur la scène sociale des problèmes qui ne sont pas politiques par nature.

   Dans mon article précédent [3], j’avais annoncé qu’Aristote  anticipait la réponse à la question que je pose dans celui-ci. Les plaisirs excessifs, disait-il, sont des plaisirs curatifs. Leur goût est l’indice d’un profil humain inapte à jouir de soi dans la paix de l’âme et l’équilibre du corps. Toujours hors de soi dans la quête d’expériences nouvelles, d’excitations inédites, de délires collectifs.  Sexe, voyages, musique, drogues etc. On a parfois l’impression que la vie est investie comme  un objet d’expérimentations violentes pour satisfaire une curiosité souvent morbide, pour échapper à l’ennui ou comme l’écrit Baudelaire dans son poème Le voyage,  pour :

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

 

   Il me faut bien avouer que je n’ ai pas trouvé de meilleur diagnostic. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché ! Peut-être n’ai-je pas su frapper aux bonnes portes, mais ni chez Sade, ni chez Oscar Wilde, André Gide ou Anaïs Nin, ni chez les écrivains de la Beat Generation, je n’ai trouvé le témoignage d’un hédonisme heureux. J’ai plutôt eu rendez-vous avec la vacuité de la provocation antibourgeoise ou antireligieuse,  les tourments de la culpabilité, les affres du désespoir ou de l’ennui, la déprime et l’urgence du divan ou des paradis artificiels.

   « Vivre sans temps mort et jouir sans entrave » selon le mot d’ordre célèbre n’est pas, semble-t-il,  la bannière des vies heureuses.

   C’est plutôt l’étendard des vies gangrénées par la toxine nihiliste au sens où celle-ci définit moins une donnée historique qu’un mal transhistorique, d’ordre métaphysique, affectant certaines postures existentielles. Avoir mal à la vie, en sentir l’horreur au moins autant que l’extase. On se souvient de Baudelaire dans Mon cœur mis à nu, XL : « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie ».  Mais il s’empressait d’ajouter : « C’est bien le fait d’un paresseux nerveux » comme s’il avait la lucidité d’assigner le mal à sa vraie cause. Non pas à la vérité ontologique de la vie mais à un désordre intérieur au sujet, le rendant indisponible au plaisir d’exister.

   Rien n’est plus étranger à un Epicure ou à un Aristote qu’une telle disposition. Ils n’ont pas mal à la vie mais à tout ce qui en eux peut en troubler la jouissance. L’allégresse consubstantielle au simple fait de vivre est l’expérience originaire, le présupposé non questionné de leur éthique de telle sorte que, loin d’être ce qui soulage du mal de vivre, le plaisir est  la saveur même de la grâce du vivre. Choisir la vie ou choisir le plaisir, c’est  une seule et même chose, affirmait en ce sens Aristote (Cf. Ethique à Nicomaque, [4]X, 5, 1175 a, 19). 

   C’est dire qu’on ne trouve pas chez eux de mise en accusation de l’être et que leur hédonisme est exempt de mélancolie. On comprend pourquoi, dans la Lettre à Ménécée, [5]Epicure condamne sans appel les vers de Théognis : «  Ne pas naître, voilà ce qui vaut mieux pour nous autres, habitants de la terre : oui, ne voir jamais la lumière du brûlant soleil ; puis, si l’on est né, s’en aller le plus vite aux portes de l’Hadès, et dormir sous un long amoncellement de pierres ».

   Or cette toile de fond nihiliste des revendications hédonistes en est trop souvent la pathétique vérité. Le malheur d’être né, voilà ce que Jack Kerouac, catholique pourtant plus que beat, exprime dans un passage parmi d’autres de son œuvre :

  « Quand j’eus écrit tout ceci, la croix m’apparut. Je ne peux échapper à sa pénétration mystérieuse dans ce monde brutal. Simplement, je la VOIS tout le temps, et même parfois la croix grecque. Les fous et les candidats au suicide ont ce genre de visions. De même les mourants et ceux qui souffrent une angoisse intolérable. Quel autre PÉCHÉ existe-t-il sinon celui de la naissance? Pourquoi Billy Graham ne l’admet-il pas? Comment voir un pécheur dans l’Agneau nouveau-né destiné au sacrifice? Qui l’a placé là? Qui alluma le bûcher? Quel est l’infect porc qui désire faire monter vers les Cieux la fumée de l’Agneau pour gagner un temple? Et à quoi servent les matérialistes qui sont même pires à cause de leur ignorance butée de leurs propres cœurs brisés?

   Regarde ces idiots de behaviouristes de la sociologie et des sciences informatisées d’aujourd’hui: ils s’intéressent plus à mesurer les réactions provoquées par la douleur de vivre et à mettre le doigt sur la cause de cette douleur chez leurs congénères, dans la société, qu’à éliminer la douleur une bonne fois pour toutes, avec ses racines: la naissance. Même les gourous métaphysiques et les prophètes philosophiques qui sont dans le circuit des conférences sont absolument convaincus que tous nos ennuis découlent de tel ou tel gouvernement, secrétaire d’État, ministre de la Défense (excuse-moi, mais pense à un philosophe comme Bertrand Russell), ils essaient de faire endosser tous les péchés du monde à de tels boucs émissaires, plutôt que d’accuser les véritables causes métaphysiques, dont ils devraient discuter, i.e. ce qui précède et succède à l’existence physique, soit la naissance pour qu’il puisse y avoir une mort.  

  Qui osera dire bien haut que l’esprit de la nature est intrinsèquement et à jamais insensé et vicieux ? »       

    Vanité de Duluoz, folio, p. 398.399.

 

     Qui osera dire? Mais  l’artiste, bien sûr, dans son œuvre et dans sa vie, comme « un cri répété par mille sentinelles », 

 

« Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité ! »

 

Baudelaire, dernière strophe du poème : Phares.

 

   Tant que l’hédonisme a ces accents pathétiques, tant qu’il est le rempart du désespoir, le procès de la vie dans son être ou dans sa dimension sociale, et sous ses formes débridées, il en est le symptôme le plus éloquent, on est à des années lumière de la posture philosophique de l’hédonisme heureux c’est-à-dire de l’hédonisme rationnel d’un Epicure ou d’un Aristote. D’un côté la glorieuse santé, celle de l’âme bien sûr car si celle du corps est un bien en soi, encore faut-il avoir conquis l’équilibre et la paix de l’âme pour savoir en jouir ou faire face à ses intermittences. De l’autre, un pathos consumant dans des acmés de jouissance la flamme noire de la mélancolie ou la douleur d’exister.

    J’ai déjà cité pour étayer cette affirmation le propos de Sade dans l’adresse aux libertins [3] qui ouvre La philosophie dans le boudoir.

   Dans ce petit article, je pense que ces poèmes ou ces confessions d’Oscar Wilde  et de Baudelaire peuvent être mobilisés pour l’illustrer.

 

Recueillement

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

 

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

 

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

 

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, XIII, La Pléiade, p. 173.

 

 

 

L’ARTISTE

 

   « Un soir, il lui vint à l’âme le désir de façonner l’image du Plaisir qui ne dure qu’un moment. Et il s’en alla par le monde pour chercher du bronze. Car il ne pouvait penser qu’en bronze.

   Mais tout le bronze du monde entier avait-disparu, et nulle part dans le monde entier on ne put trouver aucun bronze, que le bronze de la Statue de La Douleur qui dure pour toujours.

   Or, cette Statue, il l’avait lui-même de ses propres mains façonnée, et il l’avait placée sur la tombe du seul être qu’il eût aimé dans la vie. Sur la tombe de l’être défunt qu’il avait le plus aimé, il avait placé cette Statue qu’il avait lui-même faite, afin qu’elle fût comme un signe de l’amour humain qui ne meurt pas et un symbole de la douleur humaine qui dure pour toujours. Dans le monde entier, il n’y avait d’autre bronze que le bronze de cette Statue.

  Il prit cette Statue qu’il avait façonnée et il la plaça dans un grand creuset et il la livra au feu.

   Et du bronze de la Statue de La Douleur qui dure pour toujours, il façonna la Statue du Plaisir qui ne dure qu’un moment. »

   Oscar Wilde, Poèmes en proses. La Pléiade, p. 34.

 

 

   «  A chaque minute nous sommes écrasés par l’idée et la sensation du temps. Et il n’y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar, – pour l’oublier : le plaisir et le travail. Le plaisir nous use. Le travail nous fortifie.

   Choisissons.

   Plus nous nous servons d’un de ces moyens, plus l’autre nous inspire de répugnance.

   On ne peut oublier le temps qu’en s’en servant.

   Tout ne se fait que peu à peu »

       Baudelaire, Hygiène, La Pléiade, p. 1266.

 

 

  « J’étais un homme relié par des liens symboliques à l’art et à la culture de mon époque. Je l’avais compris, quant à moi, à l’aube même de mon âge adulte, et j’avais forcé  mon époque à le comprendre ensuite. Peu d’hommes occupent une semblable position de leur vivant et le font semblablement reconnaître. Elle est généralement reconnue, si même elle l’est, par l’histoire ou la critique longtemps après la disparition de l’homme et de son époque. Il en alla différemment pour moi. Je le sentis moi-même et le fis ressentir aux autres. Byron était une figure symbolique,  mais c’est aux passions de son époque qu’il était lié, et à la lassitude de celle-ci face aux passions. Je l’étais à quelque chose  de plus noble, de plus permanent, d’une importance plus vitale, d’une portée plus vaste.

   Les dieux m’avaient presque tout donné. J’avais du génie, un nom éminent, une position sociale élevée, du brillant, un esprit audacieux; je fis de l’art une philosophie et de la philosophie un art; je changeai l’esprit des hommes et les couleurs des choses; il n’y avait rien que je dise ou que je fasse qui ne suscitât l’étonnement; je pris le théâtre, la forme la plus objective que l’art connaisse, et en  fis un mode d’expression aussi personnel que le poème lyrique ou le sonnet, en même temps que j’en élargissais le champ et que je rendais plus riche la peinture des personnages; théâtre, roman, poème versifié, poème en prose, dialogue subtil ou fantastique – je rendis beau tout ce que je touchai, lui donnant une nouvelle forme de beauté; à la vérité elle-même j’attribuai pour royaume légitime le faux tout autant que le vrai, et démontrai que le faux et le vrai ne sont que des formes que prend l’existence intellectuelle.  Je traitai l’Art comme la réalité suprême, et la vie comme une simple modalité de la fiction ;  j’éveillai à tel point l’imagination de mon siècle qu’il créa autour de moi un mythe et une légende; je résumai tous les systèmes en une phrase, et toute l’existence en une épigramme.

   J’avais tout cela, et j’avais en même temps des choses différentes. Je me laissai aller à de longues périodes de loisirs insensés et sensuels. Je m’amusai à être un flâneur, un  dandy, un homme à la mode. Je m’entourai de petites personnalités et de petits esprits. Je dilapidai mon propre génie, et pris un plaisir étrange à gaspiller une jeunesse éternelle. Lassé d’être sur les hauteurs, je descendis volontairement dans les abîmes à la recherche de nouvelles sensations. Ce que le paradoxe était pour moi dans la sphère de la pensée, la perversité le devint dans la sphère de la passion.  Le désir finit par être une maladie, ou une folie, ou l’une et l’autre. Je devins insouciant de la vie des autres. Je prenais du plaisir quand cela me plaisait, et continuais mon chemin. J’oubliai que chacun des petits gestes d’un jour ordinaire fait ou défait le caractère et qu’en conséquence ce que l’on a fait dans une chambre secrète, un jour viendra où l’on devra le crier sur les toits. Je cessai d’être mon propre maître. Je n’étais plus le capitaine de mon âme et je ne le savais pas ».

            De Profondis, La Pléiade, p. 624.625.