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   Au terme de ce parcours sur le thème de l’ennui, il est temps de se demander s’il y a des remèdes à ce mal de l’existence. Car s’il est la matrice d’autres maux, en particulier de la cruauté, le souci du bien public implique de lui trouver des dérivatifs. Schopenhauer le souligne: « On le traite comme une calamité publique; contre lui, les gouvernements prennent des mesures, créent des institutions officielles, car c'est avec son extrême opposé, la famine, le mal le plus capable de porter les hommes aux déchaînements extrêmes: panem et circenses! voilà ce qu'il faut au peuple» (Le monde comme volonté et comme représentation, trad.  Burdeau, Puf, p. 396). Mais quels sont les remèdes à l'ennui? Ne faut-il pas qu'ils soient à la mesure de son apathie? Et s'il en est ainsi, y a-t-il d'autres voies de salut que l'ivresse?   Baudelaire ne semblait pas en imaginer d'autres, aussi affirmait-il avec force :

Enivrez-vous.

   « Il faut être toujours ivre, Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

     Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

    Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, et la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise ».  Le spleen de Paris, XXXIII. Pléiade, p. 286.  

 

 Ivresse de l’amour, ivresse de l’art, ivresse de l'actionivresse du voyage, ivresse de la guerre, ivresse des drogues, ivresse de la révolution … Nombreux sont ceux qui ont tout essayé mais je suis presque sûre qu'ils sont  revenus encore plus ennuyés de leur quête.

   Ce n'est pas l'expérience qui me conduit à soupçonner le caractère aporétique de l'issue proposée et il se peut que je me trompe. Mais enfin la réflexion conduit à cette conclusion. Pourquoi?

  • D’abord, parce qu’il n’appartient pas à la vie de se maintenir durablement sur les cimes de l’exaltation. Il y a donc tout lieu de penser que le remède est davantage de nature à aggraver le mal qu'à  le guérir car la chute est d’autant plus dure qu’on tombe de haut. Langueur insupportable des lendemains de fêtes. Il faudra trouver des excitants plus forts encore, pour retomber encore plus bas et ainsi de suite dans une dialectique infernale.
  • Ensuite, parce que, faveur divine exceptée, il faut bien admettre que les élans dionysiaques sont plus propices à la libération du pire que du meilleur.
  • Enfin, parce qu' une ivresse dont la vertu première est d’arracher à l’ennui est nécessairement mélancolique comme tout ce qui, procédant d' une source impure, est vicié à son principe.

   Voilà pourquoi j’aime ce texte de Rémy de Gourmont. « L’ennui est invincible » reconnaît-il. Et il est invincible pour deux raisons :

  • La première tient à sa nature. L’ennui a la fatalité de ce qui relève d’une humeur, d’un tempérament. « On naît ennuyé comme on naît jovial », constate notre auteur, or l’on ne change pas une nature, on fait avec.
  • La seconde découle du fait que le contraire de l’ennui n’est pas le divertissement. Celui-ci est souvent plus ennuyeux que l’ennui lui-même. Le contraire de l’ennui, c’est le bonheur, l’inexplicable plaisir d’exister, la joie dont Clément Rosset dit dans La force majeure, qu’elle est « la condition nécessaire sinon de la vie en général, du moins de la vie menée en conscience et connaissance de cause. Car elle consiste en une folie qui permet paradoxalement — et est seule à le permettre — d’éviter toutes les autres folies, de préserver de l’existence névrotique et du mensonge permanent »

TEXTE

     « L'ennui ! Mot terrible et justement redouté ! Que de remèdes l'homme n'a-t-il pas inventés contre ce mal, remèdes, hélas ! souvent plus ennuyeux encore que l'ennui même. Leur nom général est « plaisirs », qu'il ne faut pas confondre avec « plaisir ».

    Le plaisir est un fait, quoique rare ; les plaisirs, quoique abondants et communs, sont une recherche, et presque toujours vaine. Quand on réussit à opposer au géant Ennui l'armée des nains Plaisirs, le géant étouffe les nains en quelques gestes et reprend sa pose lassée. L'ennui, à vrai dire, est invincible. On naît ennuyé comme on naît jovial. Cependant, à côté de cet ennui fondamental, dont certains humains sont victimes et que l'ancienne médecine appelait hypocondrie, il y a diverses variétés d'ennuis qui tiennent aux circonstances de la vie et par conséquent peuvent n'avoir qu'une existence passagère. Ils ont une cause occasionnelle, prêts à disparaître avec la cause elle-même.

   Ces ennuis secondaires prennent différents noms, mélancolie, nostalgie, tristesse, mais leur classement est assez difficile, parce qu'ils se modifient à l'infini selon les sensibilités, selon les lieux, selon les âges et même selon les siècles. Il fut une manière d'être mélancolique, qui n'est plus la nôtre. Lamartine allait se promener dans les cimetières et exaltait sa mélancolie par la vue de toutes ces tombes, par la vision de toutes ces poussières qui avaient vécu. Cette forme est romantique et des plus démodées. Elle était d'origine anglaise et d'essence chrétienne. La crise se terminait toujours par l'aveu d'un espoir en Dieu, par un appel aux futures joies du paradis. Quelques sensibilités d'aujourd'hui, froissées par certaines cruautés de notre système social, ne se consolent qu'en imaginant dans les siècles à venir, une société parfaite. Ces deux mélancolies sont assez différentes, quoique leurs crises aient des dénouements analogues et pareillement naïfs. L'âge répand sur nos mélancolies des teintes très diverses. Le jeune homme est mélancolique pour n'avoir pas assez vécu, et l'homme de cinquante ans, pour avoir trop vécu, mais le second surmonte son mal bien plus facilement. Il a appris, c'est précisément ce que le jeune homme ne saurait savoir, qu'il faut demander très peu à la vie, et que si on lui fait des demandes raisonnables, elle les accorde presque toujours. Le jeune homme demande tout ; c'est pourquoi il n'obtient presque rien. Mais on peut dire cependant que si l'impatience du jeune homme lui est fatale, elle est bonne, au contraire, pour la société qu'elle secoue dans son apathie. Ce sont les jeunes gens déçus qui, par désespoir, font les révolutions ; or, les révolutions sont essentiellement favorables au maintien de l'énergie vitale, qu'elles empêchent de s'atrophier, tandis que l'esprit conservateur mène fatalement à la paralysie et à la mort.

   Chez la femme, qui est tout sexe, tota femina sexus, disait le vieil adage, la mélancolie est toujours en relation avec la sensibilité amoureuse. Comme elle ne trouve son équilibre que dans l'amour, quand cet appui lui manque, elle passe ses jours dans un état plus ou moins accentué de tristesse ou du moins d'inquiétude. Il faut dire que beaucoup d'hommes sont femmes sur ce point et que beaucoup de femmes résistent à la tyrannie de leur sexe. Elles sont très souvent d'une humeur plus enjouée, plus égale ; leurs accès de mélancolie sont moins profonds, moins durables, plus facilement résolus. Les hommes, et les plus graves, gardent toute leur vie quelques traits du caractère de l'enfant, et c'est même cela qui engendre la sociabilité ; cette persistance est bien plus nette encore chez la femme, d'où sa tendance à rejeter plus vite les voiles de la mélancolie et à sourire, ce qui est sa vraie nature et un de ses plaisirs. Les femmes sont souvent malheureuses, mais rarement mélancoliques, surtout à quelque profondeur. Elles peuvent avoir de soudaines crises de désespoir, et c'est alors qu'elles veulent se tuer, mais bien peu, si on les conserve à la vie, tentent un nouveau suicide. Les tristesses de l'homme sont plus tenaces et plus dominatrices.

   Une des variétés de l'ennui les plus répandues, surtout, dirait-on, depuis un siècle, c'est la nostalgie. Le mot n'a pas un sens très précis, car on décrit sous ce nom, aussi bien le désir du connu que le désir de l'inconnu. Si l'on voulait donc garder au mot nostalgie son sens le plus ancien, regret de la maison natale, regret du pays, on désignerait la nostalgie de l'inconnu par cette expression un peu vulgaire, mais juste et claire, « le désir d'être ailleurs ».

   Deux jeunes écrivains toulousains, MM. Estève et Gaudion, ont décrit ce mal et quelques autres du même ordre dans leur récente étude, d'un rare intérêt, les Héritages du romantisme. Il sévit beaucoup sur les poètes, surtout, en effet, depuis les grandes rêveries romantiques, depuis Chateaubriand et Victor Hugo ; mais il est beaucoup plus ancien ; de tout temps les imaginations des hommes furent sollicitées par les pays lointains ou seulement différents de leur terre natale. Physiologiquement, c'est un ennui né d'un besoin de déplacement insatisfait. Il a encore ceci de particulier que la satisfaction ne le guérit pas. Les voyages les plus extravagants sont des remèdes médiocres à ce besoin d'être ailleurs, toujours ailleurs. Ceux qui partent n'éprouvent pas plus de contentement que ceux qui restent, et tels, qui auraient vu le monde entier, garderaient en leur cœur troublé le désir d'un monde inconnu. Cet état d'esprit a été admirablement noté par le plus divin de nos poètes, peut-être, Stéphane Mallarmé, dans son court poème, Brise marine.

La chair est triste, hélas!, et j'ai lu tous les livres.

Fuir ! Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !

Rien ne retiendra le voyageur,

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux.

Ni la clarté de sa lampe, ni la jeune femme allaitant son enfant :

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, Lève l'ancre pour une exotique nature !

   Mais le poète ne partira pas, il le sait, et c'est pour rompre le réseau de sa mélancolie qu'il écrit son poème. Le touriste, à sa place, serait parti, serait revenu et reparti, et aurait peut-être encore été plus malheureux que le poète. Les voyages, en effet, n'apportent aux ennuyés que des ennuis nouveaux :

   « Il voyagea, dit Flaubert, il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues. »

   Il y a enfin une dernière forme de l'ennui, et c'est sans doute la plus grave, parce que c'est la plus folle. MM. Estève et Gaudion l'appellent le mal de l'au-delà, mais elle me semble plutôt se confondre avec le dégoût général de la vie. Sans doute, Huysmans, qui a été fortement atteint de ce mal, a fini par porter ses désirs vers l'au-delà chrétien, mais cette conclusion n'est pas nécessaire, car bien des incroyants ont ressenti cette douleur de vivre, sans jamais avoir été tentés de chercher leur guérison dans les chimères religieuses. Ainsi Leopardi, le poète athée, qui a décrit ainsi l'ennui grandiose où se déroula sa brève et mélancolique existence : « Imaginer les mondes infinis, l'univers infini, et sentir que nos désirs seraient encore plus grands qu'un tel univers. »

   Cet ennui n'est pas à la portée de tout le monde, mais ceux que nous pouvons éprouver, si médiocres soient-ils, n'en sont pas moins de redoutables maux. Comme ils sont incurables, le mieux est d'essayer de les supporter. On s'habitue à l'ennui et même, si paradoxal que cela semble, on y peut trouver une sorte de bonheur résigné. Soyons certains que Leopardi a tiré de son ennui de rares satisfactions intellectuelles. »

     Rémy de Gourmont, (1858.1915) Promenades philosophiques, L.IV,  (1908) Mercure de France, pp. 211-217 de la 10e édition.

 http://www.remydegourmont.org/de_rg/oeuvres/promenadesphilosophiques/notice.htm

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15 Réponses à “Y a-t-il un remède à l’ennui? Rémy de Gourmont.”

  1. Frédéric dit :

    Bjr Mme MANON,
    -Il est incontestable que la vie ne peut être exaltante en permanence, nous pourrions penser d’ailleurs que nos sociétés « riches » créent ce besoin d’exaltation en permanence nouvel opium du peuple.
    -J’adhère à l’idée que le contraire de l’ennui c’est le bonheur, cette joie d’exister, et en effet, dans ce type de perception, ce sont des tempéraments qu’il faut prendre en compte.
    -Je suis d’accord sur le fait que les tristesses de l’homme sont plus tenaces et plus dominatrices, que les voyages apportent aux ennuyés des ennuis nouveaux.
    Comme beaucoup je suis atteint de cette pathologie, c’est pour cela que ce texte me parle tant ! Néanmoins, je pense qu’on l’on peut mener des combats qui se situent en dehors de l’ivresse d’une quotidienneté qui en arrange plus d’un ou plus d’une (« faut-il pleurer ou bien en rire » comme le chante Ferrat).
    -le premier remède est d’être un constructeur le plus désinteressé possible. Apprendre pour transmettre, créer pour le bien général, élever ses enfants, protéger ses animaux, construire sa maison,etc…
    -Le second est d’essayer de diminuer ses projections incessantes, en étant inconscient que nous sommes mortels. Il faut commencer à saisir ces instants de vie susceptibles de provoquer cette joie de vivre, Sénèque nous l’enseigne à merveille.
    -Il faut essayer de vivre en dehors de toute démesure et mode.
    Je me suis reconnu dans le texte de Rémy de Gourmont et ce monde oppressant nous interdit des promenades philosophiques, nous interdit de nous promener durant notre court passage, créant ce mal être si difficile à combattre.

  2. Simone MANON dit :

    Bonsoir Frédéric
    La voie que vous ouvrez pour surmonter la difficulté d’être me fait penser à celle de Tolstoï.
    Vous savez combien il a fait l’expérience du non-sens et du désespoir. Au terme d’une grave crise morale, il a découvert que le salut consiste à vivre simplement, vivre simplement la vie humaine.
    « A la question: Que dois-je faire? apparut la réponse la plus indiscutable: avant tout, faire ce qui m’est nécessaire à moi-même: mon samovar, mon poêle, mon eau, mes habits, tout ce que je peux faire moi-même. Ensuite penser et raisonner simplement et ne pas se mentir à soi-même; quelque éloigné que je sois de la vraie voie que me découvre la raison, ne pas avoir peur de la vérité »
    Bien à vous.

  3. fanny dit :

    Bonjour Madame Manon, je m’ennuie énormément dans ma vie et ce depuis l’enfance où du temps de la mienne, l’ennui n’était pas considéré comme un ennemi à combattre, mais comme un état normal de l’enfance. Cela me fut fort bénéfique je pense, car d’une capacité à apprécier l’ennui pour ce qu’il procure, j’ai conservé toute ma vie une réticence à vouloir m’occuper coûte que coûte comme beaucoup le font… Ma fille également a eu le droit de s’ennuyer pendant son enfance et elle a aujourd’hui une capacité d’abstraction que j’attribue peut-être par erreur à l’ennui et les ouvertures qu’il génère dans l’esprit en termes d’imagination et ce capacité d’abstraction. En revanche ce que je n’avais pas prévu du tout, c’est que j’allais également m’ennuyer au travail, et cela en revanche a été une expérience éprouvante puisque j’ai dû trouver des subterfuges pour faire croire à une activité « normale » ce qui n’était pas le cas et qui m’a usé moralement pendant plusieurs années, tout le temps où je suis restée sous-employée…. Je ne sais plus qui a dit : « Bienheureux celui qui a trouvé sa tâche car il connaît la félicité » et je pense aussi qu’avoir la chance d’exercer un travail que l’on aime est un grand bonheur (ce n’est pas mon cas je le précise malheureusement…)

  4. Alain Bernon dit :

    J’ai cru lire que l’ennui n’était pas à la portée de tout le monde. Est-ce à dire que les rustres ne connaîtraient pas l’ennui, un peu comme l’on dit qu’il n’y a que les imbéciles pour être heureux ?
    Je pense qu’il y a des imbéciles malheureux, moi peut-être ! Cela relèverait alors des sentiments, comme indiqué ci-dessus, ne pouvons nous parler du caractère ?
    L’ennui relève de plusieurs catégories, serait-il mesurable ?
    Celui-ci, puisqu’il dépasse la rationalité, ne relève-t-il pas de la spiritualité ?
    En effet, j’ai noté que pour échapper à l’ennui, il faut à tout prix s’extirper de soi-même pour aller vers autre chose. Est-cela qui est le fondement de la lutte contre l’ennui ?
    Avant l’ennui, il doit bien y avoir comparaison avec un autre.
    Qu’est-ce qui nous fait comparer le réel et l’idéal, le mythe de la Caverne ?
    Le printemps arabe, n’est-il pas une expression de cet ennui et de la volonté de le dépasser ? Alors, l’ennui rime avec tristesse et révolte.
    La joie, cette autre chose, me rappelle la finitude de l’Homme en relation avec l’infinitude de la nature au sens de répétition.
    Répétition abrupte du karma qui vise pour s’en échapper à la renonciation du monde.
    Je ne puis m’empêcher de faire un parallèle avec la Passion du Christ.
    Dans cette Passion, on retrouve le Pardon mais aussi la joie de se trouver dans l’Absolu qui élimine l’ennui.
    C’est vrai, tout est dans la joie, la joie de vivre déjà dans l’absolu dès ce monde.
    Je dis cela sans prétention aucune, je sais que j’en suis incapable. Aussi, je vais retrouver mon ego et lui donner du somnifère, non pour le tuer, mais pour le calmer !!!
    Merci de m’avoir lu.

  5. Simone MANON dit :

    Merci pour vos témoignages.
    Petite précision pour Alain: Rémy de Gourmont pointe le caractère exceptionnel de l’ennui comme dégoût général de la vie. Cette expérience n’a rien à voir avec les qualités de l’intelligence ni avec la finesse ou la grossiéreté des personnes. Aussi bien, me semble-t-il, peut-elle affecter indifféremment ce que vous appelez « le rustre » et le génie.
    Il faut éviter de faire dire aux auteurs ce qu’ils ne disent pas.
    Bien à vous.

  6. chris dit :

    J’ai tué le mien en flânant ici mais maintenant je ne sais pas si je pars dans la bonne direction…

    Lorsque nous observons une certaine lassitude, une certaine fatigue, ou plus simplement lorsque nous n’avons aucune tâche précise à effectuer qui occupe notre corps et notre esprit, nous disons dans le langage courant que l’on s’ennuie.

    L’ennui est donc un état émotionnel où nous nous sentons désarmés face à un vide qui se crée, une sensation humaine puisque il faut avoir conscience de soi-même. Il est la réponse physiologique du problème de l’inaction, de l’inactivité, perçue ou subie.
    Ce n’est pas un état émotionnel exceptionnel car il apparaît, disparaît, s’estombe, s’accentue etc. C’est donc un sentiment mixte. Il peut mener à des comportements inhabituels voire à des pathologies.
    C’est bien ce même sentiment qui occupe notre esprit et fait opérer la chimie de l’esprit qui réagit donc à des conditions externes par sa structure interne.
    Certainement, nous sommes donc tous potentiellement sujets à l’ennui que nous considérons comme une réaction désagréable, comme dans le cas d’une maladie. Plusieurs leviers psychologiques peuvent entrer en jeu pour contrebalancer ce sentiment : la volonté, le désir, la possibilité, l’action, la perception, la création, l’imagination etc…On est en droit de se demander si ces leviers sont exclusivement des remèdes ou si, de façon plus complexe, ils sont les conséquences (plus ou moins conscientes) d’une volonté de réequilibrage nécessaire, par la consicence elle-même, par la morale commune et enfin par souci d’existence tout simplement.

    Nous partirons ici d’un principe général dans lequel l’ennui prendra son sens le plus commun.

  7. Simone MANON dit :

    Merci pour ce témoignage.
    Bien à vous.

  8. Jérome dit :

    Bonjour Madame Manon,
    Je me permet de vous faire part de ma surprise lorsque vous répondez avec M. De Gourmont que « l’ennui est invincible » à la question « Y a t-il un remède à l’ennui? ».
    En réalité je ne sais comment interpréter cela, est-ce une vision pessimiste de l’existence comme la suggéré Schopenhauer (le tissu de l’existence est ennui et souffrance)?
    Ou est-ce une manière de dire qu’au fond l’ennui est indicible et incompréhensible, surtout cet ennui fondamentale lié au fait même d’exister?
    De même je m’interroge, si l’ennui est de l’ordre du tempérament et donc du non-choix,
    peux t-on juger moralement ceux qui cherchent l’ivresse permanente ou doit-on considérer qu’ils sont les « malchanceux de l’histoire », contrairement à ceux qui sont nés joviales, et que donc on n’y peut rien?
    Pardon de succéder les questions à la manière d’un élève fainéant, j’ai simplement l’impression qu’il y a ici une non réponse, une conclusion impalpable et non satisfaisante, comme avec la question « Y a t-il une alternative au nihilisme du sens? », une conclusion pour conclure en somme.
    Le point commun que je vois est celui ci: lorsque l’on explore des thèmes comme l’ennui ou l’existence, notre raison peine à se frayer un chemin clair car elle se trouve à l’extrémité de ses capacités, nous pouvons donc conclure que la chose traitée est une nécessité indiscutable qui demande à chacun de s’en accommoder, s’il le peut (ce que fait M. De Gourmont si je ne déforme pas ces propos). Nous pouvons aussi tolérer, dans l’inconfort, qu’une zone de brouillard persiste dans la pensée et dans la perception, et que nous somme ici en présence du douloureux de la connaissance, c’est à dire des questions qui n’offrent que leurs piquants mais jamais leurs fruits.
    Cordialement.

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour Jérome
    Il me semble que les différentes analyses de l’ennui pointent sa dimension pathétique. Il a à voir avec un pathos de l’existence lié à ce que Schopenhauer déchiffre comme humeur. De Gourmont qui eut une grande expérience de l’ennui ne dit pas autre chose. Et Rosset non plus lorsqu’il parle du contraire de l’ennui à savoir la joie. Le recours à l’idée d’une grâce a la même fonction.
    Souvenez-vous que l’on ne demande pas à l’homme de rendre des comptes de ce qui ne dépend pas de lui. Etre disposé par tempérament à l’ennui est une disposition affective que l’homme subit. Cela ne dépend pas de lui et il n’en est pas responsable. En partie seulement car cet état intègre des jugements et les hommes ne sont pas passifs dans leur élaboration.
    En revanche la manière dont les hommes se disposent par rapport à leur pathos relève de leur responsabilité. Aussi sont-ils parfaitement responsables lorsqu’ils s’enivrent ou choisissent une autre solution.
    Bien à vous.

  10. robin dit :

    Bonjour, j’ai relu cet été le journal d’un curé de campagne cet été, et il commence par ce paragraphe :

    « Ma paroisse est dévorée par l’ennui, voilà le mot. Comme tant d’autres paroisses ! L’ennui les dévore sous nos yeux et nous n’y pouvons rien. Quelque jour peut-être la contagion nous gagnera, nous découvrirons en nous ce cancer. On peut vivre très longtemps avec ça. »

    alors forcement j’ai pensé à votre blog, donc je partage.
    Quand on lit ce livre pour la seconde fois, ce paragraphe résonne différemment (surtout la dernière phrase). Je pense que pour Bernanos l’ennui viens d’une faiblesse ou tout du moins d’un relâchement de l’homme vis à vis de la vie, elle viens du mensonge que l’on se tiens vis à vis d’une vérité qui « délivre d’abord soulage ensuite », ou vis à vis de soi-même (ce qui rejoint probablement la fin du commentaire de @Frederic). J’imagine qu’il n’y a pas pour lui d’ennuie à qui sert et sanctifie chaque souffle de vie avec toute Sa force, Son Amour, que le doute vaut mieux que l’oubli, que nulle faute n’égale ce mensonge. Bien évidement tout cela n’est jamais bien acquis … mais pour reprendre Martin Buber (Le chemin de l’homme, Détermination (je souligne!)) « Quand l’homme devient une telle unité, un unité formée du corps et de l’esprit, l’oeuvre qu’il réalise est une oeuvre d’une seule pièce » et le philosophe qui profère des paroles de vérité et produit des actes conformes à la nature (ne serais-ce pas Héraclite), laisse peu de place à l’ennui ?

  11. robin dit :

    PS: le texte de Bernanos est « tombé » dans le domaine publique
    http://wikilivres.ca/wiki/Journal_d%E2%80%99un_cur%C3%A9_de_campagne/Partie_I
    (et un peu dans l’oubli non ? celui-ci n’est même pas à ma médiathèque… arghh )

  12. Simone MANON dit :

    Merci pour le partage.
    Bien à vous.

  13. Christophe dit :

    Bonjour,

    J’aimerais savoir si une part d’ironie se dégage de votre expression « l’ennui est invicible »? Remy de Gourmont va même jusqu’à qualifier les ennuis comme des « maux incurables ». Je trouve ceci exagérément triste, une sorte de voeux de renoncement, je suis d’accord que dans nos vies il y a beaucoup de rêves puérils et d’idéaux sournois à balayer, dire que l’ennui est là, qu’il reviendra certes, je le conçoit parfaitement, mais dire qu’on ne peut pas le combattre, pour ma part, s’en est trop! Réduire l’ennui, c’est possible! Moins souffrir de la solitude c’est possible! donner plus de vie à la vie c’est possible! Avec des efforts et du lâcher prise, en sollicitatant le peu de force vitale disponible en nous pour prendre le chemin si humble et annodin soit-il de la réalisation de soi dans le monde et avec les autres, c’est participer à la vie en l’encourageant dans son élan. Accepter oui, renoncer à ce qui peut y avoir et être de mieux dans l’existance jamais! (là c’est ironique)

    Certes, cela fait partie de mon tempérament, je suis actif et amateur de joies de naissance mais ce n’est pas pour autant que je ne connais pas l’ennui, le « quoi-faire? », le « je n’ai le goût à rien? », le « à quoi bon? », ou encore « tout est vain » de cet esprit de lourdeur dont le Zarathoustra de Nietzsche à longuement combattu.

    J’aimerais conclure en disant que pour moi l’ennui est moins le contraire du bonheur que de la vitalité dont le bonheur est d’ailleurs ça meilleure expression. Il sagît donc plus de toujours choisir la vie dans la vie, l’ennui reviendra car il fait partie de la vie mais il sera de moins en moins pathologique (c’est à dire excessif).

    Merci pour cette page, dont la lecture et l’écriture ont prouvées une fois de plus que l’on peut toujours, si les moyens sont là, briser l’ennui !

    Bien à vous

  14. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La formule: « l’ennui est invincible » est de Rémy de Gourmont, un auteur qui sait de quoi il parle. Son analyse est d’une extrême pertinence car il décrit une certaine forme d’expérience humaine et ce n’est pas parce qu’elle est triste qu’elle n’existe pas.
    Il n’y a donc aucune ironie dans ce propos, seulement le souci de ne pas tricher avec le réel.
    Sans doute ignorez-vous ce qu’est l’ennui fondamental de ceux qui sont « nés ennuyés » et faîtes-vous partie de ceux qui sont nés « joviaux ». Ce n’est pas une raison pour ne pas entendre ce qu’il en est d’une autre expérience que la vôtre.

    NB: Attention à la correction de l’expression: je le conçois; c’en est trop; anodin; existence; sa meilleure expression; il s’agit; ont prouvé.

    Bien à vous.

  15. Christophe dit :

    Merci pour votre réponse, vous avez objectivement raison.

    J’aimerais juste me corriger en disant qu’il n’existe aucun vaccin contre l’ennui, des remèdes il peut en exister, toujours temporaires et plus ou moins adaptés ou efficaces selon les individus. Je voulais surtout par mon précédent message laisser une place au vouloir guérir. Certes l’effet de la volonté de guérison sur ce mal considéré comme « maladie » est limité et astreint au réel et à tout le panel d’âmes différenciées qui existe dans le monde mais il joue un rôle dans la durée et la fréquence de cet état car si on s’y complet, on risque de s’y installer.

    Toutefois, je suis d’accord pour admettre que dans l’ennui il y a quelque chose qui participe de la méditation, quelque chose qui donne du poids et de l’importance à la métaphysique. Mais selon ma compréhension du Zarathoustra de Nietzsche, il y a un souhait de mieux vivre la métaphysique, c’est-à-dire avec plus de légèreté car l’esprit de lourdeur inhérent au chercheur de sens (dans le cas d’un ennui lié au doute métaphysique) est un mal certes nécessaire mais piégeant l’esprit le rendant incapable de mouvements s’il s’y empêtre.

    Je constate donc que ma vision de l’ennui était peut être trop centrée sur le mal de sens et avait occulté le mal de vivre en général où là, peut-être, on ne peut rien.

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