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    « Le problème de l’individu, de la personne humaine, c’est d’emblée le problème du dépassement de la quotidienneté et de l’orgiasme » Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire. (Verdier poche, 1999, traduction Erika Abrams p. 180.)

   On ne peut mieux résumer en quelques mots les défis que l’humaine condition doit relever si elle ne veut pas consentir à son aliénation. Mais cette affirmation ne va pas de soi. Pire, elle risque de susciter l’hostilité de ceux qui revendiquent la liberté de se projeter dans l’existence à leur manière. Car on ne peut parler de vie aliénée que par contraste avec une vie libérée de quelque chose qui la mutile, la diminue voire la trahit. C’est dire que ce propos n’est pas neutre, objectif. Il engage une idée de ce qui pour l’homme est « la vraie vie » par rapport à une autre forme de vie, une vie restant en deçà de ce que l’on peut attendre d’une vie humaine. Or de quel droit le philosophe prétend-il tracer la frontière entre une vie accomplie et une vie aliénée ?

 

   Chacun n’est-il pas libre de déployer son existence à sa guise ? Et y a-t-il sens à suggérer que l’homme puisse avoir une autre alternative que la quotidienneté et l’orgiasme ?

    Vivre, n’est-ce pas pour tout un chacun assumer la nécessité vitale, payer son tribut au vivant que l’on est dans la routine quotidienne et le fardeau du travail ? Et les égards que l’homme se doit à lui-même afin d’aménager pour lui et pour les siens des conditions d’existence décentes ne suffisent-ils pas à remplir sa vie, du moins à accaparer la plus grande partie de son temps et de ses soucis ? Alors n’est-il pas naturel qu’il soit ouvert à ce qui bouleverse la pesanteur de ses jours, en rompt la monotonie et soulève son existence dans des exaltations périodiques ? Beuveries du samedi soir, drogues, vacances débridées en Espagne, rave-party, ivresses érotiques, religieuses, guerrières ou révolutionnaires…

 La crue orgiaque comme pendant nécessaire de l’enchaînement à la vie. On a l’impression que telle est la vérité de nombreuses vies comme si les hommes consentaient dans l’ennui des jours ordinaires et l’ivresse dionysiaque des moments exceptionnels à leur propre aliénation.

   La question est donc de savoir pourquoi l’on peut parler d’aliénation. Ce qui engage deux interrogations :

  • Qu’est-ce que l’aliénation ?
  • En quoi le quotidien et l’orgiasme incarnent-ils des visages de l’aliénation humaine ?

   Tels sont les enjeux du texte dont je propose aujourd’hui la lecture.

   Comme il convient de fournir des clés d’intelligibilité aux jeunes lecteurs, je me permets préalablement une petite mise au point du sens de la notion d’aliénation.

 

I)                   Qu’est-ce que l’aliénation ?

 

   Ce terme est l’objet de ce que les lexicologues appellent « une surcharge sémantique », aussi  est-il utile de pointer ses différents usages dans les divers domaines où il est employé

   La double étymologie : alius : autre et alienus : étranger indique les idées d’altérité et d’étrangeté.

 

1)      Sens juridique.

    Vendre ou céder son bien propre à un autre. Par exemple, lors de la transmission d’un héritage, les parents se dépossèdent de ce qui leur appartient en faveur de leurs enfants. On dit qu’ils aliènent leur propriété.

2)      Sens politique.

   Dans un sens similaire, on procède à un acte d’aliénation lorsqu’on se dépossède en faveur d’un représentant d’un droit que la constitution reconnaît au citoyen comme son droit propre. Par exemple, en élisant son député, on aliène son droit de discuter la loi. On lui transmet une prérogative qui nous appartient.

3)      Sens psychologique.

   On parle d’aliénation mentale, pour signifier qu’un sujet n’a plus la libre disposition de ses facultés psychiques. Il est devenu comme un étranger au monde et à lui-même. C’est Pinel, à la fin du 18° siècle qui initie, en psychiatrie, la révolution consistant à regarder le malade mental (appelé alors le fou), non plus comme un insensé (son discours serait dénué de sens) mais comme un aliéné. D’où l’aliénisme comme mouvement psychiatrique.

 

   Quel que soit son domaine d’application, l’idée d’aliénation connote toujours celle de perte, de dépossession, de mise à l’extérieur se soi. Elle renvoie au principe d’un devenir étranger à soi-même, comme si l’on ne pouvait plus se reconnaître dans ce qui incarne une altérité.

NB : Il y a néanmoins une ambiguïté. Une dépossession, une extériorisation n’est pas nécessairement une perte de soi, une manière de se perdre dans une altérité. L’aliénation peut être un moment dans un processus d’affirmation et d’appropriation de son être. Le sujet se met à l’extérieur de lui-même dans son œuvre pour parvenir, grâce à l’image de soi qu’il se donne, à la conscience de soi. Tel est son statut dans la dialectique hégélienne.

   Le sens négatif prédomine cependant dans l’usage courant du mot. En ce sens l’aliénation est, comme l’écrit Hegel, « une extériorisation ratée ». La mise à l’extérieur de soi ne permet pas au sujet de s’exprimer et de s’approprier par cette expression sa propre essence.

   Ex ; Le travail  peut, selon les contextes, apparaître comme un moyen d’affirmer ou de conquérir sa liberté ou au contraire comme un sacrifice, une perte de cette liberté. Dans un cas, l’extériorisation est réussie, dans l’autre, elle est ratée. On parle alors d’aliénation du travail, expression ayant contribué à populariser l’usage du mot.

 

    Avec Patocka, le terme est utilisé dans le cadre d’une méditation sur l’existence humaine et suppose la maîtrise d’un certain nombre de significations. Par exemple il s’agit de ne pas méconnaître qu’exister n’est pas simplement vivre. L’existant n’est pas à la manière des choses ou des animaux circonscrit dans les limites de son être-là, soumis à la nécessité naturelle, enfermé dans une modalité d’être massive et déterminée. Il a le pouvoir de s’échapper de lui-même et de se projeter vers des possibles. On dit que sa modalité d’être est celle d’un pour-soi par opposition à celle de l’en-soi. Alors que ce dernier est clos en lui,  le pour-soi est intentionnalité, transcendance vers, projet. Exister, c’est donc, conformément à l’étymologie, sortir de soi (Ek-sistere), se projeter vers des possibles. L’existence se place sous le signe de l’ouverture, non sous celui de la clôture et cela change tout.

   Finie la tranquillité typique du vivant déployant sa vie dans l’hébétude et l’asservissement au vital. A l’existant n’est pas offerte la grâce de la paix du simple vivant. « O félicité de la créature petite qui toujours demeure dans le sein qui l’a portée à son terme » murmure Rilke qui en sait long sur le drame de celui « qui a toujours l’air de celui qui s’en va ». Il  est expatrié du paradis de « l’espace pur » où « les fleurs iront sans fin s’épanouir ». Il sait qu’il va mourir et expérimente dans l’angoisse son ouverture à la question de l’être. Il a à s’expliquer avec lui-même et avec le monde, il a à prendre en charge son possible, ce qui frappe son existence au sceau du questionnement et de la responsabilité.

   Or se dérober au questionnement et à la responsabilité, n’est-ce pas ce que permet l’engluement dans la routine ou la quotidienneté ? A quoi bon s’interroger sur le sens de son existence puisque les contraintes de la vie biologique et sociale lui en offrent un ? L’entretien de la vie dans des gestes journellement répétés, dans l’accaparement du travail, cette activité forcée, véritable fardeau d’une humanité condamnée à satisfaire ses besoins avant de pouvoir penser à autre chose s’impose ainsi comme le sens non problématique de son existence.

   Patocka associe cette chute dans le quotidien à une déchéance. Car non seulement l’homme livre ainsi sa vie au profond ennui qui sévit de manière si répandue mais aussi il consent à mener une vie inauthentique.

  L’aliénation est donc, en un premier sens, le propre d’une vie inauthentique, d’une vie se dérobant à la vérité de son être non point par une nécessité subie mais par un mouvement interne de l’existence elle-même, préférant la dérobade, l’allègement, la fuite dans l’inauthentique à l’assomption de son être.

   « Une vie déchue, c'est une vie à laquelle le nerf intime de son fonctionnement échappe, une vie perturbée dans son fond le plus propre de telle sorte que, tout en se croyant pleine, elle se vide en réalité et se mutile à chaque pas. Une société de déclin, c'est celle dont le fonctionnement conduit à une telle vie, sous la coupe de ce qui, par la nature de son être, n'est pas humain. (C’est moi qui souligne en gras)

   Quelle  est cette vie qui se mutile elle-même tout en offrant l'aspect de la plénitude et de la richesse? La réponse sera à trouver dans la question même. Qu'est-ce qui donne à la vie humaine la possibilité d'être en réalité autre chose que ce qu'elle paraît, ce comme quoi elle apparaît à elle-même? Qu'est-ce qu'une telle vie? Que les choses paraissent autres qu'elles ne sont, cela s'explique parce qu'elles se montrent toujours unilatéralement, à distance, en perspective, qu'elles peuvent donc prendre des apparences qu’elles partagent avec d’autres choses. Que nous-mêmes nous apparaissions comme autres que nous ne sommes, cela doit avoir d'autres raisons. L’homme n'est pas étranger  à lui-même, comme lui est étrangère la chose et sa manière d'être: l'homme est lui-même. Pour apparaître autrement à ses propres yeux, il doit s'aliéner à son propre égard, et ce processus d'aliénation doit lui appartenir, avoir son fondement dans la manière d'être qui lui est propre. C'est dire que l'homme est de telle manière que l'aliénation lui est en quelque sorte plus « agréable », plus « naturelle» que son être propre. L’être propre n'est jamais chose indifférente, il est toujours un accomplissement. Dans ce sens cependant, on peut dire que l'aliénation elle aussi est au bout du compte un accomplissement; elle est un « allégement » – non pas une légèreté « naturelle » mais le résultat d'un certain «acte ».

    L’homme ne peut pas être dans l'évidence propre aux étants extra-humains; il doit accomplir, porter sa vie, en « venir à bout», « s'expliquer avec elle ». Cela dit, on peut avoir l'impression qu'il se trouve placé toujours entre deux possibilités équivalentes. Ce n'est pourtant pas le cas. L’aliénation signifie qu'il n'y a pas équivalence, mais que seule l'une des vies possibles est la « vraie », la vie propre, irremplaçable, que nous seuls pouvons accomplir en ce sens que nous la portons effectivement, que nous nous identifions avec le poids dont elle nous charge - l'autre possibilité est, au contraire, une dérobade, une fuite qui cherche refuge dans l'inauthentique et l'allégement » Patocka, Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire. Verdier poche, 1999, traduction Erika Abrams p.156.157.

 

II)                En quoi le quotidien et l’orgiasme incarnent-ils un risque d’aliénation ?

 

 

   Dans l’élucidation de la notion d’aliénation, nous venons de voir en quel sens la chute dans le quotidien en est une. La vie accomplie est une vie authentique, assumée dans les responsabilités qui sont les siennes. Elle ne consiste ni à se dérober à l’inquiétude du sens, ni à considérer qu’une vie vécue en vérité puisse être réduite au simple entretien de la vie. (Cf. La distinction grecque entre le libéral et l'utilitaire)  Une telle vie est une vie déchue dont on comprend qu’elle ait besoin d’une compensation pour ne pas mourir d’ennui. Et quel peut bien être le contrepoint de la platitude du train-train journalier si ce n’est ce qui soulève l’existence dans des états exceptionnels ? On se souvient du « enivrez-vous » baudelairien. Ne plus « sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre », vivre enfin d’une vie qui s'exalte et a l’impression de se retrouver dans sa vérité oubliée… Voilà ce que les hommes vont chercher dans l’orgiasme.

 Transports érotiques, religieux, soulèvements révolutionnaires, violences guerrières, transes dues à l’alcool, aux drogues, à la danse etc. La liste est longue des expériences où l’ivresse dionysiaque arrache à l’ennui de la quotidienneté et où l’homme croit expérimenter dans la dépossession de soi et la dissolution du principe d’individuation une voie de salut.

  Or là est le problème. Car que la quotidienneté ait besoin d’être dépassée, rien de plus salutaire. Mais ne peut-elle pas être relevée sans que cela passe par la dépossession de soi-même, la perte du contrôle de soi, autrement dit sans le renoncement à la responsabilité ? Bref n’y a-t-il pas moyen de s’ouvrir à la vraie vie, la vie exaltante des sens et de l’esprit sans que cela implique le sacrifice de la lucidité et de la maîtrise de soi ?

   L’intérêt de l’analyse de Patocka est d’établir que l’enthousiasme, l’irruption du sacré dans le profane, le ravissement de l’âme ne doivent pas être surmontés comme c’est le cas de la quotidienneté mais « incorporés » dans la vie responsable. Et cette possibilité est précisément ouverte, à l’aube de la condition historique, par la philosophie. Socrate en formule le programme dans sa célèbre proposition : prendre soin de  son âme. Il signifiait par là que la quête du sens, la recherche de la vérité, le souci de la vie bonne et de la cité juste dessinent l’horizon d’une vie authentiquement humaine et qu’une telle tâche est proprement exaltanteSa parole inspiratrice de l’aventure européenne invitait ainsi à sauver les élans de la passion dans une ivresse qui, pour être apollinienne et non pas dionysiaque, n’en est pas moins une ivresse. Celle d’une vie travaillée par la puissance démonique d’éros, le dieu qui ne saurait donner des ailes à l’âme sans soulever l’existence humaine tout entière.

   Patocka donne une belle interprétation de la parole socratique:  « L'homme est juste et véridique pour autant qu'il se soucie de son âme. L'héritage de la philosophie classique grecque, c'est le souci de l'âme. Le souci de l'âme signifie: la vérité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle n'est pas non plus l'affaire d'un simple acte d'intelligence et de prise de conscience, mais une praxis continue d'examen, de contrôle et d'unification de soi-même, qui engage la vie et la pensée » Jan Patocka, Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, Verdier/poche, Traduction Erika Abrams, p. 133.

  Heureux démonisme donc que celui de la passion philosophique ! Elle seule permet d’alléger l’existence sans que cet allégement soit un renoncement à  la responsabilité. Elle seule permet d'échapper à la double aliénation de la quotidienneté et de l'orgiasme.

 

  «   Or, il y a encore une différence entre le quotidien et l'exceptionnel, la fête. L’exception, la fête, allège elle aussi, non pas en fuyant la responsabilité, mais en découvrant la dimension de la vie où le poids de la responsabilité et la fuite devant cette charge ne sont pas ce dont il y va, la dimension où nous sommes transportés, où quelque chose de plus fort que notre libre possibilité, de plus fort que notre responsabilité, semble faire irruption dans la vie et la doter d'un sens qui lui est, sinon, inconnu. C'est la dimension du démonique et de la passion. Ici et là, l'homme est livré en proie; il ne fuit pas simplement loin de soi dans la « publicité », dans la grisaille de tous les jours, dans la «  choséité », il ne s'aliène pas de la manière quotidienne. Ce n'est pas s'aliéner à son propre égard, mais perdre l'empire sur soi, se laisser emporter. Nous ne nous fuyons pas; nous sommes pris au dépourvu, surpris, ravis par un quelque chose qui n'est pas du domaine des choses et de la quotidienneté où nous pouvons nous perdre au milieu de ce dont nous nous préoccupons. Nous éprouvons le monde comme la sphère non seulement de ce que nous pouvons, mais de ce qui s'ouvre à nous tout seul et qui est alors à même, en tant qu’expérience (de l'érotique, du sexuel, du démonique, de la terreur sacrée), d'imprégner et de transformer notre vie tout entière. Face à ce phénomène, nous avons tendance à oublier toute la dimension de la'lutte pour nous-mêmes, la fuite au même titre que la responsabilité, pour nous laisser entraîner dans la dimension nouvelle qui vient de s'ouvrir comme si nous nous trouvions pour la première fois en présence de la vie réelle, comme si cette « vie nouvelle» n’avait aucunement besoin de se soucier de la dimension de la responsabilité.

     La dimension de l'opposition sacré-profane est donc distincte de celle qui oppose l'authenticité, c'est-à-dire la responsabilité, à la fuite. Elle est à rapporter à la responsabilité autrement que la fuite; elle ne peut pas être simplement surmontée, elle doit être incorporée dans la vie responsable.

  L’opposition du sacré et du profane est importante en ce sens aussi que le profane est par essence le domaine du travail et de l'auto-asservissement de la vie, de l'enchaînement de la vie à elle-même. La dimension démonique, orgiaque s'oppose par essence à cet asservissement par la vie que l'homme est seul à éprouver et qui s'exprime avec force surtout dans la nécessité du travail. Tout travail est un travail forcé. Le travail est un égard qu'on a pour soi-même; le démonique est sans égards. La vie qui languit dans ses propres chaînes comporte un pendant orgiaque, la vie dans le déchaînement de ce qui n'est pas disponible et ne peut faire l'objet d'une préoccupation. Pour cette raison, la dimension orgiaque ne disparaît pas simplement là où la responsabilité comme telle n'est pas découverte, où on n'en tient pas compte, où on la fuit; au contraire, elle ne s'en impose que davantage. Son règne et son rôle indispensable s'étendent depuis les peuples naturels, « primitifs », jusqu'à nos jours.

 L’altérité, la différence du sacré s'affirme ainsi par opposition à la quotidienneté. Durkheim souligne par exemple que dans les sociétés totémiques, comme plusieurs des sociétés australiennes qu'il analyse, la réalité se répartit en deux catégories fondamentales, celle des choses profanes, à l'égard desquelles l'homme a un comportement « économique », et celle des choses sacrées dont relèvent les totems, leurs symboles, leurs représentants parmi les hommes.

   Quiconque connaît les analyses de Durkheim se souviendra de son interprétation de la scène orgiaque qu'il décrit d'après la relation des voyageurs Spencer et Gillen: « On conçoit sans peine que, parvenu à cet état d'exaltation, l'homme ne se connaisse plus. Se sentant dominé, entraîné par une sorte de pouvoir extérieur qui le fait penser et agir autrement qu'en temps normal, il a naturellement l'impression de n'être plus lui-même. Il lui semble être devenu un être nouveau: les décorations dont il s'affuble, les sortes de masques dont il se recouvre le visage figurent matériellement cette transformation intérieure, plus encore qu'ils ne contribuent à la déterminer. Et comme, au même moment, tous ses compagnons se sentent transfigurés de la même manière, [...] tout se passe comme s'il était réellement transporté dans un monde spécial, entièrement différent de celui où il vit d'ordinaire. Comment des expériences comme celles-là, surtout quand elles se répètent chaque jour pendant des semaines, ne lui laisseraient-elles pas la conviction qu'il existe effectivement deux mondes hétérogènes et incomparables entre eux? L'un est celui où il traîne languissamment sa vie quotidienne; au contraire, il ne peut pénétrer dans l'autre sans entrer aussitôt en rapports avec des puissances extraordinaires qui le galvanisent jusqu'à la frénésie. Le premier est le monde profane, le second, celui des choses sacrée » É. Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1968, p. 312-313.

   Le préjugé positiviste, qui fait passer le monde du quotidien devant l'autre, n'empêche pas de reconnaître l'acuité du regard porté ici sur le phénomène. Le démonique doit être mis en rapport avec la responsabilité; c'est un rapport qui, tout d'abord, primitivement, n'existe pas. Le démonique est démonique précisément parce qu'il est à même d'approfondir l'aliénation que, d'autre part, il signale à l'attention: l'homme s'aliène à son propre égard en s'enchaînant à la vie et à ses choses et en se perdant en elles. Le ravissement l'arrache à cette servitude, mais n’est pas pour autant liberté. Le ravissement peut assumer le masque de la liberté et se fait en effet quelque fois passer pour elle – du point de vue du dépassement de cette sacralité orgiaque, il est vu alors précisément comme démonique.

 Que la sexualité aussi relève de cette dimension de l'opposition démonique au profane quotidien, cela n'a sans doute pas besoin d'être démontré. Les cultes orgiaques ont presque toujours un côté sexuel. D'autre part, la sexualité implique intérieurement le même dédoublement du monde, de la réalité, qui est une conséquence caractéristique de l'orgie telle que Spencer et Gillen la décrivent.

   La sexualité permet également de comprendre comment le domaine orgiaque est rapproché, nécessairement, de la sphère de la responsabilité.

   Cette mise en rapport avec la responsabilité, soit avec la sphère de la vérité et de l'authenticité humaine, est probablement la cellule embryonnaire de l'histoire des religions. La religion n'est pas le sacré, elle ne tire pas directement son origine de l'expérience des cérémonies et des orgies sacrées. Elle émerge là où l'on dépasse expressément le sacré en tant que démonie.

   Les expériences du sacré deviennent expériences religieuses dès lors qu’on tente d'intégrer la responsabilité dans le sacré ou d'assujettir le sacré à des règles dictées par la responsabilité.

   Tout cela se réalise à l'origine, et peut se produire toujours à nouveau, sans que la lumière soit faite expressément sur la manière d'être de l'être responsable qu'est l'homme. La clarté explicite sur l'homme ne peut être acquise sans un rapport explicite à l'être. L’expérience de type sacré et religieux n'a pas toujours cette clarté: c'est une expérience de ruptures, de tournants et de conversions, dans laquelle l'être de l'homme se fait valoir sans clarté explicite, sans critère essentiel de ce qui est et de ce qui n'est pas. C'est ce qui fait que, dans la question de l'être de l'homme, les virages religieux (et ce qui s'y rattache, l'expérience artistique par exemple) n'ont pas la même signification fondamentale que l'expérience ontologique de la philosophie. Pour cette même raison, il peut arriver que la religion subisse un temps d'éclipse en attendant que ses problèmes reçoivent une solution philosophique.

    L’opposition du sacré et du profane, celle de la fête et du jour ouvrable, celle de l'extraordinaire et du quotidien ont leur place parmi les problèmes posés à la responsabilité pour que celle-ci les résolve ; elles sont autre chose que l'opposition de l'authentique et de l'inauthentique. Chaque forme de l'humain, à quelque « stade» que ce soit, connaît sous une forme ou une autre l'opposition du quotidien et de ce qui sort du quotidien, mais ce n'est pas pour autant chacune qui demande toujours déjà à être relevée d'un état de déchéance. L’opposition du quotidien et de l'extraordinaire peut signifier une libération de l'ordinaire sans pour autant faire parvenir à l'être propre, plein et inaliénable, tel que l'annonce, par un indice mystérieux, le mot « moi ». Nous croyons que le moi en ce sens émerge au commencement de l'histoire et consiste, non pas à se perdre dans le sacré, non pas à y renoncer simplement à soi-même, mais à vivre pleinement toute l'opposition du sacré et du profane en posant de façon responsable des questions qui éclaircissent la problématique découverte avec la sobre lucidité de tous les jours, avec aussi le courage actif d'accepter le vertige qui en résulte: à surmonter la quotidienneté sans pour autant sombrer, oublieux de soi-même, dans le règne des ténèbres, si attirantes soient-elles. La vie historique signifie, d’une part, la différenciation de la quotidienneté confuse de l'homme pré-historique, la division du travail et la fonctionnalisation des individus, d'autre part, une intériorisation du sacré, qui nous donne sur lui une emprise nouvelle. Au lieu de nous y soumettre extérieurement, nous nous confrontons intérieurement avec son fondement d'essence dont le chemin nous est ouvert par l'ébranlement de ce manque de clarté explicite qui est le refuge de notre routine vitale. C'est ce qui explique l'importance de la naissance, à l'aube du processus historique, de la poésie épique et surtout dramatique qui permet à l'homme d'assister d'abord intérieurement, puis aussi au-dehors, au spectacle d'un devenir auquel il ne peut participer sans choir dans l'orgie. L'histoire prend naissance comme relèvement d'un état de déchéance, compréhension que la vie jusque-là était une vie dans la déchéance, et qu'il y a une autre possibilité ou d'autres possibilités de vie que de s'échiner, d'une part pour se remplir le ventre dans un état de misère et de besoin auquel les techniques humaines travaillent industrieusement à remédier, en s'adonnant, d'autre  part aux instants orgiaques, privés et publics, qu'offrent la sexualité et le culte. La polis, la poésie épique, la tragédie et la philosophie grecques sont différents  aspects d'un même coup d'envoi qui signifie un élan hors de la déchéance. »          

   Jan Patocka, Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, Verdier/poche, Traduction Erika Abrams, p.156 à 164.

 

 

 

 

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21 Réponses à “Visages de l’aliénation humaine: la quotidienneté et l’orgiasme. Jan Patocka.”

  1. Frédéric dit :

    Bonjour Mme MANON,

    Merci pour ce texte, je me permets de vous livrer mes pensées :
    -l’aliénation que nous constatons autour de nous, qui semble devenir une réalité persistante, n’est-elle pas le signe d’une incapacité de révolte de l’homme au sens où Camus l’entend ?
    -Certains vivent dans la quotidienneté avec bonheur, « heureux les pauvres d’Esprit le royaume de Cieux leur appartient ».
    -Certains vivent avec des joies et des souffrances animales étant en incapacité d’exister au sens noble du terme.
    -Enfin lorsque l’on existe c’est-à-dire que l’on a cette capacité de transcender mais que dans la plupart des cas on ne peut « vivre » alors elle peut servir à supporter un mal vivre. Seul des Etres « supérieurs minoritaires peuvent exister et vivre se suffisant à eux-mêmes et non prisonniers matériellement de la quotidienneté.

    La philosophie a comme fin la connaissance, le mysticisme la conversion des âmes, Bergson a tenté d’introduire la mystique en philosophie et choisi comme vecteur la personalisation qu’en pensez-vous ?

    Cordialement.

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour Frédéric
    Votre commentaire articule beaucoup d’idées et j’avoue avoir de la peine à vous suivre dans la classification que vous opérez des profils humains.
    Par exemple la distinction : vivre/exister est d’ordre ontologique. Le propre d’un pour-soi est de vivre dans l’écart de soi à soi, dans l’anticipation de l’avenir, dans le projet et donc de connaître l’angoisse. Nul homme n’échappe à cette condition. Il me semble qu’on ne peut donc pas dire que l’existence relève de la noblesse par rapport à un vivre réduit à des joies et des souffrances animales. A mes yeux, ce propos ne renvoie à aucune donnée phénoménologique et n’est pas exempt de mépris pour ceux que vous assimilez à des animaux. Qu’entendez-vous par joie et souffrance animale?

    Il me semble aussi que vous déchiffrez mal la formule évangélique. Les pauvres en esprit sont les personnes humbles intellectuellement par opposition aux philosophes et aux savants que l’orgueil du savoir et des prétentions de la raison rend aveugles ou sourds aux vérités du coeur. Il s’agit d’une catégorie morale avant tout. L’humilité est une grande vertu pour les chrétiens.

    Pour ce qui est de la chute dans le quotidien et de l’aliénation qui s’ensuit, elle est surtout liée à l’absence d’un éveil spirituel, lui-même conditionné par une authentique expérience philosophique. Or celle-ci implique, me semble-t-il, une conversion. C’est clair dans l’allégorie de la caverne où Platon signifie qu’il y a deux manières d’être au monde, celle des prisonniers dont le regard est orienté vers la paroi obscure de la caverne, celle du philosophe qui change la direction de son regard, autrement dit qui opère une conversion. Réfléchir ou pour l’esprit faire retour sur lui-même afin d’interroger le sens, la valeur et le fondement a toujours été pensé comme un mouvement de conversion.
    Celle-ci est substantiellement liée à l’expérience philosophique, elle ne me semble pas le monopole de la mystique. Patocka insiste beaucoup sur cette idée de conversion dans ses essais. La sortie du nihilisme du sens propre à l’époque que nous vivons requiert, dit-il, « une metanoêsis de dimension historique », celle qu’il attend de « la solidarité des ébranlés » et sans laquelle il n’y a pas, à ses yeux, de salut pour l’Europe occidentale.

    Pour ce qui est de Bergson et la mystique, il y a une belle conférence de F. Worms en ligne sur ce thème. Si vous ne la connaissez pas, je vous y renvoie. http://theoremes.revues.org/76
    Si par mystique, on entend un accès à l’extase, à la vision participative de l’absolu par dépassement des requêtes théoriques, alors la philosophie exclut la mystique. Mais si l’on entend par là le passage du clos à l’ouvert, de l’obscurité à la lumière (même voilée), de l’individuel à l’universel et la traduction de l’élan spirituel en tâche pratique alors Socrate est bien un héros de la moralité et la philosophie inclut l’expérience mystique.
    Ce que je pense vraiment dans la mesure où l’expérience philosophique est liée pour moi à la révélation de notre dimension spirituelle et de la vocation qu’elle engage.
    J’espère avoir un peu répondu à vos questions…
    Bien à vous.

  3. Cédric dit :

    A Frédéric > La philosophie est une fin, pas un moyen. Tout comme la méditation est une conséquence et non une cause.

    Bien à vous.

  4. Simone MANON dit :

    Vous faîtes erreur Cédric. Comme le mot philosophie l’indique, la philosophie est désir de la sagesse. Sa fin est la vérité, la vie bonne et heureuse, la contemplation, l’action éclairée, la sagesse, etc. La philosophie n’est que le chemin.
    Bien à vous.

  5. Frédéric dit :

    En tout cas la philosophie est pour moi un « outil » pragmatique, de transformation interne, d’accès à la Connaissance, c’est pour cela que je suis plus attiré par Nietzche, Shopenhauer, Platon, Sénèque, etc…. que Hegel par exemple. Pour aller plus loin la littérature est source de philosophie pratique également et ces voies permettent de transcender ou de supporter une réalité très souvent difficile à vivre !
    Merci de votre réponse Mde Manon en effet mon intervention était un peu destructurée, j’ai voulu surtout intervenir sur vivre et exister liés à la notion de quotidienneté mais je me suis certainement mal fait comprendre, et sur l’opposition du sacré au profane. Quand j’évoque Bergson effectivement je me situe de l’intérieur vers l’extérieur, là ou la philosophie peut s’inviter. Merci pour le lien.
    Cordialement

  6. Simone MANON dit :

    Oui tel est bien l’enjeu d’une pratique de l’examen. Accomplir son être dans la lucidité et l’augmentation de ses possibilités de bonheur.
    Chemin difficile mais conférant à l’existence sa valeur proprement humaine.
    Bien à vous.

  7. Michel dit :

    Mme Manon, mes respects du soir,
    Tout d’abord je vous remercie de ce texte qui m’éclaire sur l’aliénation, l’en soi et le pour soi, Hegel ne se distingue pas par sa clarté.
    Quelques critiques (constructives naturellement), et pour paraphraser Deleuze
    1° qui parle ?
    Un philosophe et une philosophe
    2° que veut celui qui parle ?
    Facile : plus de philosophie et plus de philosophes; et la philo c’est encore le mieux.
    Finalement c’est mon avis sinon je ne musarderai pas sur votre site.
    Pour autant est il vraiment necessaire d’établir une hiérarchie ? en faisant abstraction du travail utilitaire, il s’agit finalement de passions, de désirs donc de plaisir, Aristote dans sa « politique » deplore ceux ci et considère l’homme comme un malade (position interessante qui tend à considérer que seule la mort guérit de tous les maux, ce qui est exact, mais va contre la vie), Hobbes est assez pragmatique : considérant que la passion de l’étude est plus intense et plus continue que les plaisirs corporels, Spinoza met sur le même pied l’ivresse de l’alcoolique et celle du philosophe..
    Dans le même esprit le texte a un parfum (je n’ai pas dit relent) de moralité, le salut présuppose une faute, la responsabilité (le dressage, la conformité aux semblables, le prévisible), la moralité utilitaire du troupeau peut d’ailleurs constituer ici un paradoxe : Platon a bien souligné le risque de redescendre dans la caverne pour tenter d’illuminer les autres; la Polis tant admirée était l’antiquité grecque était une aristocratie, la morale developpée par eux était aussi utilitaire mais pour eux mêmes, pas pour le « troupeau ».
    A vous lire.

  8. Simone MANON dit :

    Désolée Michel, j’avoue ne pas voir le rapport entre ces propos décousus et la profondeur de l’analyse de Patocka. Dans ce qu’elle a de substantiel, elle me semble même incomprise.
    Bien à vous.

  9. Michel dit :

    Je tâche d’eclaircir :
    J’accorde entiérement le coté « oubli de soi » et aliénant dans le travail quotidien et utilitaire, néanmoins ce dernier fait partie selon Nietzsche des « outils » de l’idéal ascétique au même titre que le « il faut s’abêtir » de Pascal, aimer son prochain … tout ceci appartient à notre morale.
    Hors, le texte ci dessus est pétri de cette même morale (le salut, la responsabilité), la mise en cause d’une partie de celle ci et seulement d’une partie est difficilement soutenable; la morale actuelle utilitaire est exclusive.
    « le bien de la masse et celui des élites sont des points de vue d’évaluation antithétiques, l’idée de tenir d’emblée le premier point de vue comme supérieur relève de la naiveté », c’est pas moi c’est N qui le dit.
    Par exemple l’homme souverain honore et méprise à partir de lui même, ce n’est pas du tout la morale de notre « troupeau ».
    J’aurai tendance à mettre sur un même plan, comme Spinoza, l’ivresse de l’acool et celle du philosophe (comme fervent amoraliste)
    Bien à vous.

  10. Simone MANON dit :

    Vous n’éclaircissez rien Michel.
    Vous témoignez seulement que vous ne maîtrisez pas la distinction grecque du libéral et de l’utilitaire, que la thèse de Patocka n’est pas comprise et que vous faîtes un usage fantaisiste de Nietzsche et de Spinoza.
    Désolée d’avoir à être aussi claire.
    Bien à vous.

  11. Michel dit :

    Chère Madame Manon,
    Ne soyez pas désolée, j’apprécie hautement le « fantaisiste », il me conforte dans l’idée de ne pas être dans la norme, le troupeau.
    Ceci étant, afin de ne pas l’être trop, je suis votre conseil et m’en vais méditer chez les Grecs.
    Vous ne m’oterez pas de l’idée que le « ne vous enivrez pas, ni ne folatrer sexuellement, faire la révolution ou autre snifferie, mais étudiez la philosophie » repose sur un jugement moral, mais bon..
    A bientot et bon courage à vous.

  12. Simone MANON dit :

    Faut-il que vous n’ayez, Michel, aucune idée de ce qui se joue dans une vie examinée (= une vie philosophique) pour caricaturer ainsi la thèse de Patocka et pour croire que l’étude de la philosophie est une fin en soi! Pour croire aussi qu’on est autorisé à faire dire à des auteurs ce qu’ils ne disent pas. Ce qui est le moins important dans l’affaire.
    L’essentiel est de parvenir à comprendre la dimension existentielle, éthique et politique de l’exercice de la pensée.

    Bien à vous.

  13. Jérome dit :

    Bonsoir Madame,
    c’est toujours avec plaisir que je consulte votre blog.
    J’aimerais attirer votre attention, si vous le voulez bien, sur un exercice que je n’ai pas réussi à réaliser en philosophie. Cela n’est pas en lien avec cette page.
    Nous étudions en 1ère année la philosophie morale avec Kant autour de deux ouvrages (Fondement de la métaphysique des moeurs , Critique de la raison pratique).
    Notre professeur, qui désire vérifier notre connaissance de ces deux ouvrages, nous indique une dissertation à réaliser, en spécifiant qu’il faut répondre majoritairement via la thèse kantienne.
    La question est la suivante: « La loi morale doit elle être dérivée des désirs et inclinations de l’individu empirique? »
    Or voilà mon problème, je n’ai pas réussi à problématiser la question car je trouve qu’il y a trop de présupposés et que l’obligation de « recopier le cours » nuit à l’exercice de la dissertation.
    Je ne souhaite évidemment aucune aide de votre part quant à cette dissertation, je me demande simplement si mon raisonnement est fondé ou si je fais preuve de prétention et de maladresse.
    Bien à vous.

  14. Simone MANON dit :

    Bonjour Jérome
    Pour un exercice de vérification des connaissances (en supposant bien sûr que c’est un exercice sur table, en temps limité, avec impossibilité de consulter le cours), je trouve que le libellé de ce sujet est très habile. La problématique se joue au niveau de l’expression « doit-elle » car vous savez que pour l’utilitarisme la loi morale doit être déduite des besoins et des intérêts empiriques de l’humanité, que la valeur morale de l’acte exige de prendre en considération les conséquences de l’action morale relativement à ces mêmes besoins et intérêts (l’utilitarisme est un conséquentialisme), etc. http://www.philolog.fr/lutilitarisme-ou-morale-de-linteret/
    Cet énoncé vous invitait donc à expliciter la thèse kantienne par opposition aux thèses que notre philosophe critique.
    Par ailleurs expliciter la thèse n’exige nullement de recopier le cours mais de vous l’approprier par l’effort d’en formuler par vous-même la substance.
    Avant cet exercice on croit toujours maîtriser les significations parce qu’on dispose des mots du professeur. Devant la page blanche on découvre que c’est une autre histoire.
    J’espère avoir répondu à votre question.
    Bien à vous.

  15. Jérome dit :

    C’est entendu, je me rend compte que j’ai un autre problème dans le traitement d’une dissertation, à savoir la volonté de légitimer le sujet.
    C’est cela qui me bloque, dans l’exemple ci-dessus, la question ne tombe pas d’elle même.
    En effet, avant de se demander de quoi doit dériver la loi morale, il faut se demander pourquoi nous évoquons « la loi morale », et rentrer dans des problématiques qui dépasse alors le sujet: pourquoi la morale? qu’est ce que la morale? qu’est ce que l’homme? ect…
    Voyez vous?
    Comment traiter un sujet si l’on a pas, au préalable, mis un point d’honneur à établir et discuter les fondements mêmes sur lesquelles la question peut être poser?
    Et cette étape peut-être interminable voire insoluble!
    Bien à vous.

  16. Simone MANON dit :

    Manifestement Jérome, vous ne maîtrisez pas les règles de la dissertation. Ce qui est, vous le comprenez bien, un préalable. Il s’agit d’un exercice précis, rigoureux, très formateur. La première exigence consiste à bien cerner le problème, la deuxième à le traiter de manière dialectique.
    Ici la question n’est pas: qu’est-ce que la morale? Y a-t-il une loi morale (la réalité de celle-ci est admise, ce n’est pas ce qui est à discuter. Cette question-là peut faire l’objet d’un autre débat mais ici il est hors sujet); c’est la loi morale doit-elle être dérivée…. ? Non pas : est-elle, peut-elle mais doit-elle. Le mot devoir dans le libellé est fondamental. C’est autour de lui que s’articule la problématique.
    Je vous conseille d’apprendre de toute urgence la méthode de la dissertation. Dans la rubrique méthodologie, vous en trouverez l’exposé. Je vous conseille aussi de consulter quelques exemples de mise en pratique sur ce blog des règles. Vous n’avez que l’embarras du choix. Choisissez des dissertations entièrement rédigées.
    Bon courage

  17. Jérome dit :

    Entendu,
    votre propos me remet en tête les objectifs de la dissertation,
    après plusieurs années sans en faire, je pensais naïvement que discuter les fondements d’une question permettait de faire preuve de profondeur, montrer que l’on veut aller plus loin.
    Je vais consulter la rubrique méthodologie.
    Merci à vous.

  18. Marie dit :

    Bonjour,
    Très émue à la lecture de vos descriptions de l’aliénation par le travail, et le visage de l’aliénation, puisque c’est ma vie depuis maintenant 25 ans, et qu’effectivement je ne suis moi, ou je ne me sens être « moi » que lorsque je mange, dors ou m’accouple… et que je ne vis que pour les vacances (et encore elles ne m’ont jamais rien permis hormis le repos), les week-ends (dédiés à la consommation) et la retraite (mais avec un profond désespoir). J’ai choisi mon métier par défaut, et il est pour moi une mortification quotidienne, je ne reprend partiellement mon souffle qu’à partir de 17h00… Je me demande simplement comment me faire licencier, puisque même cela n’est garanti pour personne… à ce jour, je n’y suis toujours pas parvenue…
    Merci beaucoup de votre réponse si réponse il y a.

  19. Simone MANON dit :

    C’est un message bien triste, Marie, que vous nous donnez à lire mais il témoigne de la réalité de l’aliénation du travail dans certaines vies.
    Je me pose néanmoins une question. Pourquoi subir pendant tant d’années une telle torture? Votre situation était-elle bloquée au point de ne pas pouvoir envisager un changement de cap. Spinoza nous enseigne que la sagesse consiste à fuir ce qui nous diminue et à rechercher ce qui nous augmente. Il me semble, qu’il y a toujours une issue (maladie grave exceptée), lorsqu’on ne peut plus supporter l’insupportable.
    Bien à vous.

  20. Marie dit :

    j’ai retrouvé ma phrase : « Là où croît le péril, croît aussi
    ce qui sauve. » (Holderlin)

  21. Pascale dit :

    Bonjour,

    un grand merci pour votre travail et ce blog est très intéressant , accessible et bien construit

    travailleur social et n’ayant jamais étudié la philosophie, je trouve ici de nombreuses sources de réflexions et des réponses à mes questions

    Bien à vous ,

    Pascale

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