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Prométhée et Hercule. Christian Griepenkerl. XIX° siècle.

 

«  L'homme ne se soulèvera au-dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d'appui. Il devra peser sur la matière s'il veut se détacher d'elle. En d'autres termes, la mystique appelle la mécanique. On ne l'a pas assez remarqué, parce que la mécanique, par un accident d'aiguillage a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre, plutôt que la libération pour tous. Nous sommes frappés du résultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu'il devrait être, dans ce qui en fait l'essence.

 

Allons plus loin. Si nos organes sont des instruments naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L'outil de l'ouvrier continue son bras; l'outillage de l'humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant d'une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la «houille blanche » et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d'années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n'en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce: ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l'homme sur la planète. Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début: l'extension s'était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux Or, dans ce corps démesurément grossi, l'âme reste ce qu'elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D'où le vide entre lui et elle. D'où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd'hui tant d'efforts désordonnés et inefficaces: il y faudrait de nouvelles réserves d'énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d'âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu'on ne le croirait; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l'humanité qu'elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel. »

  Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), PUF, coll. «Quadrige», 1984, p. 329-331.

 

 
Introduction détaillée :
 
Thème : La technique. Dans le texte elle est désignée par la notion de mécanique.

 

Question : Qu'est-ce que la technique ? Est-elle étrangère à la dimension spirituelle de l'homme, c'est-à-dire à ce que Bergson appelle la mystique ? Il entend par là l'élan spirituel et moral, le dynamisme par lequel l'homme regarde vers le ciel, « se soulève au-dessus de terre », autrement dit, cherche à promouvoir sa liberté et les valeurs supérieures de l'esprit.

 

Thèse : La technique est liée de manière organique à l'effort spirituel et moral car la conquête de la liberté dans le rapport à la matière, l'actualisation des exigences spirituelles et morales de l'humanité exige de s'affranchir de l'aliénation matérielle et cela passe par le développement technique. « La mystique appelle la mécanique ».

 

Question : Pourquoi ce lien de la mystique et de la mécanique n'apparaît-il pas clairement dans le monde moderne ?

 

Thèse : Parce que la technique n'a pas rempli toutes ses promesses et cela n'est pas imputable à l'essence de la technique mais à un avatar historique, ce que le texte appelle «  un accident d'aiguillage ».

 

Questions : Qu'est-ce donc que la technique dans son essence ? A quoi Bergson fait-il allusion lorsqu'il parle d'un accident d'aiguillage et comment est-il possible de remettre le développement technique sur les bons rails ?

 

Thèse : Pour expliciter l'essence de la technique, le philosophe nous invite à examiner les rapports de la technique et de la vie.
   Il en souligne la continuité. L'ensemble des procédés, des outils et des machines qui multiplie les pouvoirs du corps humain, en est « le prolongement ». Le monde des artefacts est bien un monde artificiel puisqu'il a son principe d'existence dans l'activité humaine mais il a un fondement naturel. Tout se passe comme si, en nous privant d'un instinct, d'outils annexés à notre corps (des organes) et en nous dotant d'intelligence, la nature nous avait destinés à devenir des techniciens et à interposer entre nous et la nature, un corps inorganique (mécanique) par lequel nous exerçons un pouvoir sur la nature. (Cf. Cours : la technique comme « tactique vitale »).
   Mais la découverte d'énergies (le charbon, la houille blanche, le pétrole, le nucléaire aujourd'hui) et la mise au point de machines capables de les utiliser a donné à la puissance technicienne une ampleur telle qu'il n'y a plus de commune mesure entre les pouvoirs naturels de notre corps, fussent-ils agrandis par les techniques traditionnelles, et la puissance technicienne dont nous sommes désormais détenteurs. La disproportion incline à penser que le développement de la technique a rompu la continuité de la vie et de la technique, de la nature et de la technique.
    Il s'ensuit que même si dans son impulsion, l'activité technicienne est spirituelle (l'homme est homo-faber parce qu'il est homo-sapiens ; pour se libérer des contraintes matérielles, il doit disposer de moyens efficaces ; le monde des objets techniques dessine le visage de l'intelligence et de la dignité humaine tout autant que les autres objets culturels etc.), dans son développement, son lien à l'esprit s'est distendu.
   Elle a été déviée de sa fin propre qui est, par nature, d'arracher tous les membres de la famille humaine à des conditions matérielles d'existence misérables. Ainsi, alors que l'initiative technicienne procède de la nécessité morale de s'affranchir des contraintes naturelles, sa vocation étant de promouvoir la libération universelle, à un certain moment de son développement, la technique accouche d'un monde où il s'agit moins de se libérer de la servitude de la matière que d'accumuler les biens  matériels. Plus grave encore, cette accumulation laisse sur le bord de la route les damnés de la terre qui continuent à ployer sous le fardeau de la matière non domestiquée alors que d'autres vivent dans le luxe.
   Qu'est-ce qui est au principe de cette déviation : une volonté humaine, par exemple une décision politique? Les expressions employées par l'auteur suggèrent l'idée d'un effet non intentionnel. La notion « d'accident » d'abord. Un accident est toujours imprévu. C'est ce que l'on subit et qui est contingent. Ensuite la formule : « a été lancée sur une voie au bout de laquelle... ». Elle indique le principe d'un enchaînement mécanique, ce que corrobore l'élucidation de la nature de cet « accident d'aiguillage ». La découverte d'énergies nouvelles, peut-être due au hasard (Cf. « coup de pioche accidentel ») , a changé le cours des choses et entraîné des effets en chaîne, dont l'homme semble avoir perdu la maîtrise.
   Bergson commence par reconnaître que la puissance matérielle, conférée par cette découverte, est, en soi, « une chance », « la plus grande réussite de l'homme sur la planète ». Nul ne peut, en effet, faire l'apologie de l'impuissance. Ce serait reconnaître des vertus à la servitude et nul homme sensé et responsable ne peut se rendre coupable d'une telle indignité. Ce qui épanouit et augmente la vie humaine seul a de la valeur et la technique en est la condition. Kant le soulignait aussi : « le développement de l'élément moral suppose nécessairement cette aptitude technique » Conjectures sur les débuts de l'histoire humaine, VIII, 1, 1-3. Où est alors le problème s'il n'est pas dans le fait de disposer d'une grande puissance ?
   Il est dans le déséquilibre entre la force matérielle et la force spirituelle et morale. Dans le corps humain, démesurément agrandi, l'âme est restée ce qu'elle était. Trop faible désormais pour être capable de régler l'usage de cette force et de la subordonner à des fins spirituelles. Voilà pourquoi Bergson écrit qu'il nous faudrait « un supplément d'âme », entendant par là des ressources spirituelles et morales nouvelles, plus fermes, plus dynamiques pour reconquérir la maîtrise du développement technique et le faire concourir aux biens supérieurs de l'humanité : l'épanouissement de la vie, la liberté, la paix, le bonheur pour tous.
   D'où le renversement dialectique : Si la mystique appelle la mécanique, il faut maintenant comprendre que la mécanique appelle une nouvelle mystique.
 
   Rappelant les origines spirituelles de la technique, Bergson termine sa réflexion en déplorant que, faite pour « spiritualiser la matière », la technique ait finalement « matérialisé l'esprit ». Il exhorte l'humanité à retrouver la véritable destination de sa capacité prométhéenne. C'est par là qu'elle « rendra des services proportionnés à sa puissance ». Au fond, il renouvelle la leçon des Grecs. La force prométhéenne non éclairée par la sagesse de Zeus enchaîne, mutile (Ce qu'illustre le châtiment de Prométhée condamné par Zeus à être enchaîné au Caucase où un aigle lui dévore constamment le foie= vie aliénée). Elle ne peut être sauvée du danger, dont un titan est potentiellement le risque, que par la force morale (Prométhée est, dans la mythologie grecque délivré par Héraclès, le héros moral par excellence).
   En conséquence il s'agit de comprendre que plus de puissance exige plus de sagesse afin que la force qui peut être un instrument de libération ne se convertisse pas en instrument de servitude.
 
 
 
 
 

 

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8 Réponses à “Technique et supplément d’âme. Bergson.”

  1. O'Byrne Anne dit :

    Merci pour ce corrigé que je découvre par hasard.
    Anne O’Byrne (professeur de philosophie à Saint-Laurent-du-Maroni).

  2. Isaac Pariente dit :

    Bonjour
    pourquoi n’avez vous pas publié mon commentaure sur ce sujet de la mystique bergsonienne ?

  3. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je ne l’ai pas publié parce qur le propos n’a pas de dimension philosophique. Mon blog ayant une portée pédagogique, je ne peux pas publier tout ce que les internautes écrivent.
    J’espère que vous le comprendrez. Philosopher, ce n’est pas se contenter de formuler ce que l’on pense, c’est affronter une question avec le sens des problèmes et le souci d’éviter les affirmations creuses.
    Bien à vous.

  4. Lion Mathieu dit :

    Bonjour,
    Je ne peux pas poster ce premier commentaire sans vous avoir au préalable remercié de l’initiative de ce site que je consulte depuis 2 ans et qui constitue une salutaire base de départ pour aborder un thème.
    S’il est clair que plus de puissance appelle plus de sagesse, il reste à préciser si les canons de sagesse définis par le passé sont toujours valides ou s’il y a lieu de s’interroger sur de nouveaux critères du préférable. Il n’est pas nouveau que l’homme invente une technique sans avoir conscience à l’avance des répercutions que cette invention aura sur son mode de vie, mais la montée en puissance de la technique l’amène à présent à éprouver le besoin de mieux anticiper cet impact, dans les domaines environnementaux et éthiques mais aussi dans ses conséquences sur la spécificité de l’humain.
    Auriez-vous quelques oeuvres d’auteurs contemporains à me conseiller sur ce sujet ? Ou des articles, car la réflexion sur un cas concret peut être plus éclairante que la tentative d’élaborer des règles de portée générale. Et l’actualité scientifique ne manque pas de sujets appelant ce genre de réflexion.
    Bien à vous

  5. Simone MANON dit :

    Bonjour,
    Le champ de réflexion ouvert par la montée en puissance de la technique est immense.
    Pour s’en tenir à son impact sur l’homme, vous savez qu’on parle beaucoup de transhumanisme. La bibliographie est immense. Voici quelques suggestions:
    Humain, une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies (2012) sous la direction de Monique Atlan et Roger-Pol Droit.
    L’homme simplifié (2012) de Jean-Michel Besnier.
    Humain posthumain (2013) de Dominique Lecourt.
    Demain les post-humains (2009) de J. M. Besnier.
    La fin de l’homme ou les conséquences de la révolution biotechnique (2004) de Fukuyama.
    Sur internet vous avez profusion de conférences ou d’articles.
    Bien à vous.

  6. […] » Technique et supplément d'âme. Bergson. « L'homme ne se soulèvera au-dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d'appui. […]

  7. Nous pensons que l’auteur des deux sources a abordé un sujet d’actualité.En effet sans une bonne dose de spiritualité la technique finira par mettre en péril la vie sur la terre. Dans tous les cas, comme le disait Rabelais :science sans conscience n’est que ruine de l’âme. En ce qui nous concerne, nous pensons que rien ne peut se faire desormais sans la médiation de la technique mais le plus important c’est l’homme lui même, il faut qu’il développe de la bienveillance dans chacune des orientations qu’il donnera à la recherche scientifique et technologique. Pour ce faire il se doit de faire sa révolution humaine.

  8. Simone MANON dit :

    Bonjour
    J’attire votre attention sur la nécessité de ne pas confondre la science et la technique même si aujourd’hui ce que l’on appelle la technoscience invite à brouiller les frontières.
    Il convient aussi d’éviter les propos creux et de se demander quels sont les moyens concrets permettant à l’homme de développer ses capacités spirituelles et morales.
    Voyez le commentaire de ce mythe pour approfondir la réflexion: http://www.philolog.fr/le-mythe-de-promethee-commentaire-detaille/
    Bien à vous.

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