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Technique et Science.

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 A)    Spécificité du fait technique comme: « tactique vitale » (O.Spengler).

 La paléontologie nous apprend que la technicité fait partie de la structure biologique de l’homme. Elle correspond à une organisation corporelle commençant par la bipédie. Celle-ci entraîne la libération de la main, qui à son tour entraîne la libération du cerveau. Comme le remarque avec humour Leroi-Gourhan, le départ de l’aventure humaine «  n’a pas été pris par le cerveau mais par le pied ».

  L’homme va donc utiliser sa main comme outil (la main peut être pince, marteau, clou, etc.) et un outil à faire et à utiliser des outils. Il va multiplier les pouvoirs de sa main, la prolonger en inventant de nombreux outils. La technique est bien ici dans le prolongement de et non en rupture avec la vie.

    On oublie trop souvent cette idée, développée par E. Kapp (1808.1896), selon laquelle la technique est une projection organique. Même si certaines inventions échappent à cette lecture (le feu, la roue), il faut bien voir, analyse Canguilhem en reprenant les études de Leroi-Gourhan, que la massue, le levier prolongent le mouvement organique de percussion du bras.

   Il s’ensuit que comprendre l’invention des outils et des machines revient à " l’inscrire dans l’histoire humaine en inscrivant l’histoire humaine dans la vie, sans méconnaître toutefois l’apparition avec l’homme d’une culture irréductible à la simple nature (…) L’antériorité logique de la connaissance de la physique sur la construction des machines, à un moment donné, ne peut pas et ne doit pas faire oublier l’antériorité chronologique et biologique absolue de la construction des machines sur la connaissance de la physique ». Canguilhem. La Connaissance de la Vie 1965.

   Ex : « II est classique de présenter la construction de la locomotive comme une merveille de la science. Et pourtant la construction de la machine à vapeur est inintelligible si on ne sait pas qu’elle n’est pas l’application de connaissances théoriques préalables, mais qu’elle est la solution d’un problème millénaire, proprement technique, qui est le problème de l’assèchement des mines. Il faut connaître l’histoire naturelle des formes de la pompe, connaître l’existence de pompes à feu, où la vapeur n’a d’abord pas joué le rôle de moteur, mais a servi à produire, par condensation sous le piston de la pompe, un vide qui permettait à la pression atmosphérique agissant comme moteur d’abaisser le piston, pour comprendre que l’organe essentiel, dans une locomotive, soit un cylindre et un piston » Ibid.

   « On voit comment, à la lumière de ces remarques, Science et Technique doivent être considérées comme deux types d’activités dont l’un ne se greffe pas sur l’autre, mais dont chacun emprunte réciproquement à l’autre tantôt des solutions, tantôt des problèmes. C’est la rationalisation des techniques qui fait oublier l’origine irrationnelle des machines et il semble qu’en ce domaine, comme en tout autre, il faille savoir faire une place à l’irrationnel, même et surtout quand on veut défendre le rationalisme » Ibid.

 

B)    Antériorité de la technique sur la science.

 

   L’intelligence humaine apparaît en ce sens comme une intelligence pratique, ce que l’urgence de vivre requiert bien évidemment.

  Avant de mobiliser son intelligence dans la résolution de problèmes théoriques l’homme l’exerce pour satisfaire ses besoins.

  « L’intelligence envisagée dans ce qui paraît en être la démarche originelle est la faculté de fabriquer des outils artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d’en varier indéfiniment la fabrication. » Bergson L’Evolution créatrice 1907.

    Homo-faber a donc précédé homo-sapiens, mais il va de soi que l’homme ne peut être «  faber » que parce qu’il est «  sapiens ».

  Les premiers outils très rudimentaires ont été élaborés de manière empirique : par essais et erreurs, tâtonnements, par des découvertes dues au hasard.

  En ce sens l’homme a utilisé des outils dont il ne connaissait pas le fonctionnement. L’efficacité technicienne (la pratique) a précédé la théorie. L’homme a utilisé des leviers, des roues, bien avant de connaître la loi scientifique rendant intelligible la réussite technicienne.

   Les Grecs d’ailleurs, ne pensaient pas l’activité technicienne comme une activité rationnelle. Qu’au moyen d’un levier, la faible force d’un homme puisse l’emporter sur une force beaucoup plus grande leur apparaissait magique. Le domaine de la mécanique était assimilé par Aristote à l’art des sophistes c’est-à-dire à une forme de ruse permettant de dominer la nature à la manière dont on domine les hommes.

  En témoigne, le fait que Prométhée est le symbole d’une forme d’intelligence que les Grecs distinguaient de l’intelligence théoricienne et qu’ils appelaient la métis (capacité de jouer des tours, d’être rusé). La mécanique, disait Aristote, est le domaine où «  le plus petit domine le plus grand ».

   Au fond, si l’outil est efficace, l’homme s’en sert et ne s’interroge pas sur le mécanisme de son fonctionnement.

  Il y a un décalage de la pensée et de l’action.

  «  Nos ancêtres les plus lointains avaient des techniques fort efficaces avec des pensées d’enfants » (Alain.)

   Il est clair que ce n’est plus le cas aujourd’hui où notre efficience technicienne procède de notre science mais historiquement l’une a précédé l’autre comme on vient de le comprendre. La technique a ainsi permis aux hommes de se libérer matériellement. Ce faisant elle a promu les conditions de possibilité de la science. Car on ne peut pas élaborer les savoirs si on ne dispose pas d’une certaine liberté. (cf. la notion grecque de loisir) et on n’est pas libre si on est impuissant.

 

C)    La technique origine de la science.

 

   Pour certains auteurs, ceux qu’on appelle les empiristes la science serait née de la technique au sens où ce qui conduirait les hommes à se poser des problèmes théoriques, ce serait la nécessité de résoudre des problèmes pratiques.

  Les empiristes font remarquer que la médecine a précédé la biologie, les échanges de cailloux l’arithmétique (calcul comme on sait, c’est à la fois le caillou dans le rein et le calcul mathématique), l’arpentage, la géométrie (comme on sait aussi, le géomètre c’est à la fois l’arpenteur employé au cadastre et le mathématicien).

« La science est née à la chasse, à l’atelier, à la cuisine » (Belot)

 

  Pb : Il est vrai que l’attitude technicienne peut conduire au questionnement scientifique. L’invention technicienne requiert discipline de la pensée et acquisition de connaissances. Elle met d’ailleurs en jeu un principe purement rationnel qu’on appelle le principe de perfection technique. Sa formule est : produire le maximum d’efficacité avec le minimum de dépenses.

 

  Reste qu’il faut faire une distinction de principe entre la science et la technique.

 

  La technique a pour but l’avantage pratique, l’utilité. Elle est un savoir pour pouvoir.

  La science dans la tradition grecque a sa fin en elle-même. Elle est un savoir pour savoir. Ce qu’Aristote affirme lorsqu’il distingue les activités utilitaires et les activités libérales.

  Plutarque nous dit qu’ « Archimède réputait vile, basse et mercenaire toute cette science d’inventer et composer machines et généralement tout art qui apporte quelque utilité à le mettre en usage …il employa son esprit à écrire seulement choses dont la beauté et subtilité ne fut aucunement mêlée avec nécessité ».

  Cette distinction de principe est refusée par tous ceux qui récusent la possibilité pour l’homme d’avoir une activité désintéressée. (Exemple : Epicure, l’utilitarisme)

  Elle est devenue inintelligible à une époque comme la nôtre où l’idéologie bourgeoise a complètement investi la science. Celle-ci doit être utile.

  Pourtant le savant recherche l’intelligibilité des phénomènes. Il pense cause et effet.

  Le technicien vise l’action transformatrice de l’univers. Il pense moyen et fin.

 

  Cependant si on prend en considération la science, sous sa forme moderne, il faut souligner la solidarité de la science et de la technique.

 

 

     D) Le rapport dialectique de la science et de la technique.

 

1) Ce que la technique doit à la science.

 

  Le savoir lui assurant l’efficacité.

  «  On ne commande bien à la nature qu’en lui obéissant……La puissance de l’homme est en raison de sa science parce que c’est l’ignorance de la cause qui fait manquer l’effet » (Bacon 1561-1626)

Nos appareils (ex : un microscope) suppose la connaissance des lois de l’optique.

Nos procédures témoignent de la puissance du rationnel. Ce sont comme le disait Bachelard «  des théories matérialisées ».

 

2) Ce que la science doit à la technique.  

 

  a)  Ses moyens d’observation et de manipulation de l’objet qu’elle étudie. Le laboratoire, royaume du savant, est essentiellement un domaine d’instruments ouvrant à l’esprit des horizons nouveaux. La technique prolonge les pouvoirs de notre corps. Elle permet d’accéder à l’infiniment grand ou à l’infiniment petit. Elle rend possible l’enregistrement de nouvelles données et comme telle, elle fait surgir des problèmes nouveaux.

  Ex : Pasteur n’aurait rien pu faire en microbiologie sans l’invention du microscope.

La microphysique a besoin d’accélérateurs de particules pour faire de nouvelles découvertes.

  Bachelard disait qu’ « une science a l’âge de ses instruments de mesure ».

De nombreux remaniements théoriques procèdent de la mise au point d’instruments nouveaux permettant d’identifier des faits qui sont « polémiques » par rapport aux théories en vigueur.

 

  b)      Une source de problèmes.

  Intelligence du réel, la science élabore des outils conceptuels, des modèles théoriques qui, par leur systématicité formelle, correspondent à une simplification des données. Le technicien n’a jamais affaire à cette réalité intelligible, mais au réel dans la richesse et la complexité de sa réalité concrète. Aussi, lui arrive-t-il de rencontrer des difficultés qui sont l’occasion de poser de nouveaux problèmes au savant.

  Ex : Le médecin n’est jamais en présence du cas-type décrit par la biologie. Son patient est un être singulier, incarnant souvent un écart par rapport à l’idéal-type. Le praticien est alors en situation de poser de nouvelles questions que devra résoudre le biologiste.

 

 Conclusion :

  Il n’y a pas plus de technique sans science qu’il n’y a de science sans technique. Elles progressent l’une par l’autre en s’enrichissant mutuellement et surtout elles n'ont aujourd'hui plus aucune autonomie car l'une et l'autre sont technoscience.

 

 

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7 Réponses à “Technique et Science.”

  1. montreuil gabriel dit :

    cours important

  2. pierre dit :

    bonjours
    dans le cadre de mes révisons pour le concours d’entré en iep , l’épreuve de culture général porte sur la science et la justice , j’ai élaboré plusieurs problématique qui pourrais apparaître lors de l’examen du 25 mai et je voudrais savoir si ses différente question sont dans l’optique recherché ?
    -peut t’on parler du science indépendante ?
    -peut t’on parler d’une science juste ?
    -science nouvelle religion ?
    -écologie et progrès
    -la science a t’elle des limites ?
    -la science contribue t’elle au progrès humain ?

  3. Simone MANON dit :

    Bonjour
    D’abord permettez-moi d’attirer votre attention sur l’incorrection de votre expression. Ce sera très coûteux au concours si vous ne faites pas des efforts pour l’améliorer. Les jurys sont très clairs sur ce point.
    Vous avez de nombreuses publications où vous trouverez des exemples de sujets de dissertation. Les uns porteront sur l’idée de justice, les autres sur celle de science. Ce sont des problématiques hétérogènes.
    Les énoncés que vous formulez ne me semblent pas pertinents. On ne voit guère le rapport entre la justice et le progrès, ou la justice et la religion par exemple.
    En revanche vous pourriez avoir à examiner s’il y a sens à parler d’une science juste
    Tous mes voeux de réussite au concours.
    Bien à vous.

  4. messaoudi mostafa dit :

    merci pour tout ce que vous avez propose sur le sujet . j ai souhaite trouver le point de vue de heidegger sur la technique.

  5. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous trouverez une référence à Heidegger ici. http://www.philolog.fr/la-technique-est-elle-une-activite-neutre/
    Bien à vous.

  6. ré annabelle dit :

    bonjour et merci pour ce chapitre très clair. Je voulais juste savoir d’où vient la citation que vous donnez à propos de l’origine de la science « la science est née à la chasse, à l’atelier, à la cuisine » ? Merci d’avance

  7. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Cette affirmation revient souvent dans les articles de Gustave Belot (1859-1929)
    Par exemple ici: http://www.tpsalomonreinach.mom.fr/Reinach/MOM_TP_129780/MOM_TP_129780_0001/PDF/MOM_TP_129780_0001.pdf
    Bien à vous.

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