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Science et philosophie.

Nietzsche par E Munch.1906. Munch muséum Oslo. Norvège. 

  

Toute science se définit par un objet et une méthode. Ce qui permet de distinguer la science et la philosophie.

 

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1)      Du point de vue de l’objet.

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   Originairement la science et la philosophie sont une seule et même chose. Philosophie signifie amour du savoir ou de la sagesse. Comme le réel est un, le savoir est un. La philosophie se veut connaissance de la totalité, visée de l’Etre. Elle est aussi bien métaphysique (science des premiers principes et des premières causes) que physique (étude de la nature) mathématique, réflexion politique et morale. Rien ne peut échapper à la curiosité de l’esprit. Comme Platon le montre dans l’allégorie de la caverne, le chemin de la connaissance passe par les mathématiques et ce que nous appelons sciences aujourd’hui, il se poursuit par la dialectique et pourrait s’achever si l’esprit était capable de remonter jusqu’à l’Idée qui fonderait toutes les autres et se fonderait elle-même. Platon l’appelle le principe anhypothétique et le symbolise par le soleil.

   L’histoire montre que chaque science a conquis sa scientificité en s’émancipant de la matrice philosophique et en devenant autonome. L’acte de naissance de chacune consiste à délimiter, isoler, dans le champ du réel un objet spécifique, et à se donner pour tâche d’élaborer un savoir objectif de cet objet. Toute science commence par cette opération d’abstraction correspondant en fait à un aveu de modestie.

   Les mathématiques sont contemporaines de la philosophie antique. Leur objet (le nombre, la figure géométrique) a ceci de spécifique qu’il n’est pas donné extérieurement à l’esprit dans l’expérience. C’est la définition mathématique qui le fait exister. L’objet mathématique est un objet abstrait ; une idéalité. Les mathématiques sont un jeu de la raison avec elle-même. Elles sont avec la logique qui étudie les règles de validité du discours une science formelle.

   La physique se constitue à partir de la fin du 16° siècle, 17° (objet : la matière ou l’énergie), la chimie au 18° (objet : la constitution et les transformations de la matière), la biologie au 19° (objet : les systèmes vivants), les sciences de l’homme fin 19° et 20° siècle. (La sociologie, la psychologie, l’histoire, la linguistique, l’économie etc.)

   Qu’il s’agisse des sciences de la nature ou des sciences de l’homme, toutes étudient un objet qui est donné extérieurement à l’esprit dans l’expérience. On les appelle des sciences empirico formelles.

   On qualifie les sciences de la nature de sciences dures, les sciences de l’homme de sciences molles.

  On veut dire que la scientificité des premières est plus solide que celle des secondes. On pose par là la question de l’objectivité de ces discours. Car toute science doit obéir à une norme d’objectivité, mais l’esprit a infiniment plus de difficulté à conquérir l’objectivité lorsque l’objet étudié est l’objet humain que lorsque cet objet est la nature. Et cela ne tient pas à la jeunesse des sciences de l’homme. La difficulté est plus structurelle que conjoncturelle. Les intérêts humains en jeu dans ces discours sont certainement trop puissants, la complexité de l’objet étudié trop grande pour ne pas constituer  de véritables obstacles épistémologiques.

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2)      Du point de vue de la méthode.

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    La méthode de la philosophie est la réflexion. Le philosophe est un homme qui, avec les ressources de la raison fait retour sur les opinions, les savoirs constitués pour en examiner le sens, la valeur, le fondement. Rien n’échappe à la réflexion philosophique. Il y a toujours en elle ce souci d’interroger la totalité du réel mais la philosophie n’élabore pas un savoir positif. Certes les grands penseurs fécondent la réflexion dans la mesure où il est impossible de penser après eux comme on pensait avant eux. Mais enfin comme l’écrit Kant « Il n’y a pas de philosophie que l’on puisse apprendre, on ne peut qu’apprendre à philosopher ».

  En revanche, les sciences élaborent des savoirs positifs, savoirs qu’il faut apprendre et que la recherche fait progresser. Cela tient à l’efficacité de leurs méthodes.

   La méthode des mathématiques est la démonstration.

   Celle des sciences empirico-formelles est la méthode expérimentale.

  Celle-ci comporte trois moments :

1)      Observation des faits. (« Le fait suggère l’idée)

2)      Invention d’une hypothèse. (L’idée dirige l’expérience)

3)      Vérification de l’hypothèse. (L’expérience vérifie l’idée ») Claude Bernard.

  On voit que cette méthode met en œuvre un dialogue de la raison et du réel. C’est ce rapport dialectique de la théorie et de l’expérience qui a permis à l’esprit de construire des savoirs qui, à la différence de la métaphysique, sont capables de faire l’accord des esprits et de progresser.

  Kant rend hommage à la méthode scientifique en ces termes : « La physique est donc redevable de l’heureuse révolution qui s’est opérée dans sa méthode à cette simple idée qu’elle doit chercher (et non imaginer) dans la nature, conformément aux idées que la raison même y transporte, ce qu’elle doit en apprendre, et dont elle ne pourrait rien savoir par elle-même. C’est ainsi qu’elle est entrée d’abord dans le sûr chemin de la science, après n’avoir fait pendant tant de siècles que tâtonner » Critique de la Raison Pure. [1]

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 NB: La philosophie se distingue aussi de la science parce qu’on ne peut distinguer en elle l’idéal du savoir et celui de la sagesse. Elle engage une éthique de vie, ce qui n’est pas le cas de la science dans la mesure où celle-ci porte sur les faits non sur les valeurs. La science est donc un savoir laissant l’homme démuni sur le plan moral. Elle implique seulement une éthique de la connaissance non une éthique de l’action. Cf: La figure du sage. Pierre Hadot. [2]

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    A méditer :

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«  L’élève qui sort de l’enseignement secondaire était habitué à apprendre. Il pense donc qu’il va pouvoir apprendre la philosophie, mais cela est parfaitement impossible car désormais, ce qu’il lui faut apprendre, c’est à philosopher […]

    En effet, pour pouvoir apprendre la philosophie, il faudrait qu’il en existe réellement une. Il faudrait pouvoir prendre un livre et dire: tenez, vous trouverez en cet ouvrage la sagesse et une manière de penser à laquelle vous pouvez vous fier. Apprenez à le comprendre, familiarisez-vous avec cette façon de penser pour bâtir ensuite vous-mêmes, et vous serez philosophes. Or, tant que l’on ne m’aura pas présenté ce livre de philosophie, sur lequel je pourrais m’appuyer au même titre que sur […] Euclide pour expliquer une proposition de géométrie, je soutiendrai que l’on abuse de la confiance du public : c’est tromper la jeunesse qui nous est confiée que de lui laisser croire qu’il existerait une philosophie achevée, au lieu de s’attacher à étendre ses capacités intellectuelles et à la former en vue d’une pensée personnelle et mûre […]

   La méthode de l’enseignement en philosophie est zététique (de dzéteïn, « chercher»), pour reprendre une formule des philosophes de l’Antiquité, c’est-à-dire que c’est une méthode de recherche ».

                       Kant.  Annonce du programme des leçons de M. E. Kant durant le semestre d’hiver 1765-1766,  Traduction de M. Fichant, Vrin, pp. 68-69

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« On cite Kant avec beaucoup d’admiration en disant qu’il apprend non pas la philosophie mais plutôt à philosopher; comme si on pouvait apprendre la menuiserie en se dispensant d’apprendre à faire une table, une chaise, une porte, une armoire, etc. »

  À cet égard, il devient particulièrement urgent de faire à nouveau de la philosophie une chose sérieuse. Quand il s’agit des sciences, des arts, des savoir-faire ou des métiers, il va de soi qu’on ne peut les maîtriser qu’à la condition de faire à la fois l’effort de les apprendre et de s’y exercer. En revanche, dès qu’il s’agit de la philosophie, on nage aujourd’hui en plein préjugé : il ne suffit pas bien entendu d’avoir des yeux et des doigts, et de se procurer du cuir et des outils pour être à même de fabriquer des chaussures, et pourtant on croit que chacun pourrait spontanément philosopher et donner son avis en la matière sous prétexte qu’il en posséderait la mesure dans sa raison naturelle, comme s’il ne possédait pas également la mesure d’une chaussure dans son pied. Tout se passe de nos jours comme s’il suffisait de se dispenser de connaître et d’étudier pour commencer à faire de la philosophie ».

                      Hegel,  Notes et fragments, Aubier, Fragment 70, p. 79

   Cf. http://www.philolog.fr/hegel-philosophie-et-apprentissage/#more-4445 [3]

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