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Présentation du chapitre XXIV: L’ennui.

 

 

    Je me suis toujours demandé si l’inaptitude à l’ennui était une force ou une faiblesse. Je ne parle pas de l’ennui occasionnel que l’on ressent dans une situation de désintérêt momentané, je parle de l’ennui existentiel, celui que, de Sénèque à Houellebecq, les grands auteurs ont décrit avec la profondeur que l’on sait. « Mécontentement de soi, va-et-vient d’une âme qui ne se fixe nulle part, résignation triste et maussade à l’inaction, […] tristesse, langueur, mille fluctuations d’une âme incertaine, hésitante à entreprendre, mécontente d’abandonner » Dans De la tranquillité de l’âme [1], Sénèque résume en quelques mots la symptomatologie de l’ennui et on a l’impression que toute la littérature de l’ennui ne sera que variations sur le thème.

   J’ai lu tous ces auteurs, je leur dois une compréhension théorique de l’expérience de l’ennui mais je n’en ai pas une véritable expérience vécue. Aussi loin que je remonte dans le temps, « l’extase de la vie », pour parler comme Baudelaire, l’a toujours emporté pour moi sur « l’horreur de la vie ». Même dans la plus plate quotidienneté comme si, en elle, se densifiait la sensibilité à l’essentiel : le plaisir d’exister dans la simple offrande du jour, la conversion de la hantise de la fuite du temps dans l’attention au présent comme ouverture à l’éternel et à la plénitude de l’être. Tout ce qui détourne de cette disposition m’a toujours semblé vain divertissement, pathétique agitation. Non point que les diverses occupations remplissant le temps le soient par principe. On peut s’adonner à la plupart des activités avec cette manière de se projeter dans l’existence. Et les plus mécaniques ne sont pas les moins favorables car elles demandent moins d’attention et donc détournent moins que d’autres la conscience de sa présence à elle-même et au monde. Mais évidemment, rien mieux que le loisir lettré ne permet de la cultiver et lorsqu’on a la chance d’avoir pu en faire un métier et donc de recevoir salaire pour faire ce que l’on ferait sans être payé pour cela, on se dit que l’on a fait le bon choix.

   S’adonner à une activité, non point pour fuir son vide intérieur, pour conjurer « la mortelle fatigue de vivre » (Paul Bourget) mais pour sauver une plénitude existentielle que cette même activité ne fait que magnifier. Tel a été et continue à être pour moi l’investissement philosophique et pédagogique.

   Non pas que cette disposition soit aveugle à la tragédie existentielle ou à la cruauté du réel. Je me demande même si elle ne se développe pas principalement chez ceux qui y ont été confrontés très tôt. Je dis disposition et non vertu car on ne choisit pas davantage de s’ennuyer que de jouir du bonheur d’exister. Dans les deux cas, on a affaire à une humeur et une humeur n’est pas volontaire. Sort malheureux pour l’une, grâce pour l’autre.

   On a compris qu’il m’est impossible de reconnaître une quelconque positivité à l’ennui. Il ne m’apparaît pas plus favorable à la réflexion philosophique qu’au déploiement des talents ou de la sagesse. Reste que trop d’auteurs lui confèrent une dimension proprement métaphysique pour ne pas me demander si mon inaptitude à en souffrir n’est pas le symptôme d’un manque de sens métaphysique.

   En tout cas, si je vois bien tout ce que l’ennui peut enfanter de négatif, j’ai peine à en faire un vecteur de quelque chose de positif. Pourtant je n’ignore pas qu’il était pour Pascal un aiguillon du salut autant que le principe du divertissement, que Valéry considérait l’art comme « un remède pour ce cas désespéré de clairvoyance et d’ennui » ou que Heidegger fondait dans « l’ennui profond » la créativité humaine.

   Mon problème découle de ma tendance à soupçonner tout ce qui a une source impure d’être vicié. « Quand le vase est sale tout ce qu’on y verse s’aigrit » disait le poète Horace et le virtuose de l’ennui que fut Flaubert confirme : « Vous connaissez ces verres de couleur qui ornent les kiosques des bonnetiers retirés. On voit la campagne en rouge, en bleu, en jaune. L’ennui est de même. Les plus belles choses vues à travers lui, prennent sa teinte et reflètent sa tristesse » (Lettre du 7 juin 1844 à Louis de Cormenin)

   Comment donc pourrais-je croire que l’interrogation philosophique procède de l’ennui ? De l’étonnement d’accord mais au sens platonicien ou aristotélicien, pas d’un étonnement lié au pathos de l’ennui, comme l’affirme Schopenhauer.

   Autant dire que les textes que je vais mettre en ligne décrivent une expérience qui ne m’est pas familière. C’est sans doute la raison pour laquelle, je n’ai jamais donné de dissertation sur l’ennui. Mais on n’incarne pas à soi seul la totalité de l’expérience humaine. Et mes lectures récentes me conduisent à faire lire quelques textes remarquables de la littérature de l’ennui.