Vérité et son antonyme fausseté sont des adjectifs substantivés. Ils dérivent de vrai et de faux, termes ne pouvant être employés que comme des prédicats ou des qualifications
PB: Quels sont les sujets de ces prédicats? Jamais des choses ou des êtres mais seulement des jugements que l’esprit porte sur les choses ou les êtres. «Il n’y a de vrai ou de faux que dans les jugements» écrit Aristote.
NB: Il n’y a donc pas de sens à dire qu’un fait est vrai. Un fait est réel ou fictif. Ex: un arbre n’est ni vrai ni faux. Il est réel ou pas. Ce qui peut être vrai ou faux, c’est la proposition portant sur le fait. Par exemple: « Il y a un arbre dans la cour ».
La vérité est la norme établissant la valeur d’un jugement ou d’une connaissance. Elle régit le plan du discours non celui de l’être.
On dit parfois «un vrai Picasso », «une vraie perle ». Ces exceptions à la règle signifient seulement, dans le premier cas qu’un tableau peut être l’oeuvre d’un faussaire et non du maître ou qu’une perle peut être artificielle plutôt que naturelle. Le recours aux notions de vrai ou de faux épingle implicitement le jugement qui ne sait pas faire la différence.
NB : Les mots qui sont des adjectifs substantivés font apparaître un grand piège du langage. On croit naïvement qu’au substantif correspond une substance, une réalité. Or il n’y a pas dans le réel quelque chose que l’on pourrait appeler « la vérité ». Il en est de la vérité, ce qu’il en est de la liberté, de la justice ou de la beauté. Ces grands mots désignant des valeurs ne renvoient à rien hors d’eux. Ils n’ont de sens que comme qualification d’un sujet. Une loi peut être juste ou injuste, une conduite libre ou aliénée, une oeuvre belle ou laide, un énoncé vrai ou faux. En dehors de cet usage, on ne sait pas de quoi l’on parle.
PB :
Quels sont les critères permettant de juger qu’un jugement est vrai?
L’absence de critère infaillible de la vérité conduit-elle nécessairement au scepticisme ?
Que signifie-t-on lorsqu’on distingue les vérités de fait et les vérités de raison ?
N’y a-t-il de vérité que scientifique ?
Peut-on légitimer le principe de vérités du cœur ?
Vérité et véracité.
Y a-t-il des mensonges innocents ?
Peut-on fonder un droit de mentir ?
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Bonjour,
la rigueur et la profondeur de vos analyses sont vraiment remarquables. Merci de tout coeur pour votre dévouement !
Votre message me fait plaisir même si tous les articles de ce blog ne méritent pas cet éloge.
Bien à vous.
Bonjour,
Tout d’abord je vous remercie sincèrement pour l’aide précieuse que votre blog a pu m’apporter, par sa richesse et sa clarté, que ce soit pour la préparation du bac, ou encore maintenant pour mon année d’hypokhâgne.
Vous indiquez que le mot « vrai » ne peut être substantivé. J’ai de ce fait du mal à comprendre ce que Boileau entend par « vrai » lorsqu’il écrit dans l’épître IX de « L’Art poétique » : « rien n’est beau que le vrai ». Faut-il comprendre ici le vrai comme le réel, en opposition aux apparences, voire comme l’essence des choses ?
En vous remerciant d’avance,
Cordialement.
Bonjour Camille
Merci pour votre aimable appréciation de mon blog.
Boileau formule ici la thèse de la circularité du beau, du vrai et du bien qui sera remise en cause par la modernité. On cessera alors de considérer que « le beau est l’éclat du vrai » pour affirmer l’autonomie des champs épistémologiques, moraux et esthétiques et « le polythéisme des valeurs » (selon l’expression de Max Weber).
Les notions de vrai et de beau connotent ici l’idée de valeurs ayant une dimension transcendantale. Boileau reconduit la thèse platonicienne. La belle apparence est ce qui déchire les apparences, donne des ailes à l’âme et lui permet de s’envoler vers la patrie de l’intelligible pur.
Chez Platon, seules les essences immuables et éternelles (qui ne sont visibles qu’avec les yeux de l’esprit = l’Idée) est le réel. La définition implicite du vrai est donc bien: ce qui est conforme à ce qui est.
Bien à vous.
Bonjour Madame,
Tous mes vœux pour cette nouvelle année qui commence. Que tout ce que vous donnez à ce site vous soit largement rendu !
Merci pour vos précédents conseils de lecture, j’ai lu avec beaucoup d’admiration pour son auteur le Cours familier de philosophie politique de Pierre Manent. Son exposé est limpide et clairvoyant, et qui plus est absolument captivant (autre bénéfice moins intellectuel, il m’a servi de cadeau de Noël à deux reprises…). L’ouvrage de Steiner sur Heidegger est également très clair.
Dans un second temps, je souhaitais vous poser une question.
Après avoir parcouru certains articles de votre site j’avoue être dans la confusion sur la question de la vérité, ou plutôt celle du relativisme. Dans certains d’entre eux, notamment ceux consacrés au philistinisme culturel je sens une critique latente du relativisme. Pour autant dans votre article sur les critères de l’idée vraie, vous montrez bien que l’on ne peut pas trouver de fondement absolu à la vérité.
Ma question posée brutalement elle serait celle-ci : comment peut-on ne pas être relativiste, une fois qu’il a été prouvé qu’il n’y a pas de critère de la vérité ? Ou peut-être un peu plus précisément, sur quel fondement est-il possible de critiquer le relativisme actuel dans la mesure où le critère d’une vérité absolue n’existe pas ?
Je croyais avoir compris que dans le domaine de l’opinion, l’exercice d’une pensée critique permettait de faire la différence entre une idée forte, qui s’impose par la cohérence et la puissance de la construction de l’argumentation qu’elle sous-tend, et une idée faible, inadéquate qui relève du préjugé et de l’erreur.
Pour prendre pour exemple l’œuvre d’art il me semble que le chef d’œuvre s’illustre par son intemporalité, le fait qu’il apporte un « supplément d’âme » ou qu’il augmenter ma puissance d’affecter et d’appréhender le monde, là où le tube du moment n’apporte au mieux que plaisir et jouissance esthétique.
J’ai du coup été interpellé par un post que Pierre Manent a publié sur son profil Facebook à l’époque de la sortie de C.Guéant sur la comparaison des civilisations :
« Pour commenter l’actualité, nul livre n’est plus recommandé que l’ouvrage commandé en 1952 par l’UNESCO, « Race et Histoire ». Claude Lévi-Strauss y rappelle que l’idée de hiérarchie des civilisations puis des cultures est sans valeur (thèses de Gobineau). Comparer les valeurs de deux civilisations est impossible, ces valeurs dépendant de référentiels internes. La croyance en la supériorité de l’Occident est vielle, mais demeure un ethnocentrisme à part entière, à savoir une pratique consistant à « répudier purement et simplement les formes culturelles morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. » (C.L-S). Ne pouvant juger depuis nos référentiels une autre civilisation, nous sommes en principe condamnés à un « relativisme sans appel », à considérer la nôtre comme supérieure. La culture reste un sous-ensemble de la civilisation mais l’idée est là: la relativisation des civilisations est issue de la deuxième moitié du XXème siècle. Pour ne plus hiérarchiser les civilisations, nous nous refusons à les comparer. Ce que certains dénomment maladroitement ou à dessein nihilisme, nous l’appelons relativisme. »
Je me trompe peut-être mais il me semble que les arguments convoqués ici (ethnocentrisme, référentiels internes) pour montrer qu’on ne peut pas comparer deux cultures sont proches de ceux utilisées pour montrer que tout se vaut en matière d’art (même si les deux problèmes sont bien sûrs différents). Et je me dis que si même un philosophe de la trempe de Pierre Manent se range du point de vue du relativisme c’est vraiment que c’est le sens inéluctable de l’histoire.
Cependant quand j’entends une chanson de Booba je ne peux pas me dire qu’elle peut prétendre au même statut que le Tristan de Wagner … Il en va de même envers une cité pacifique et qui aurait pour but d’œuvrer pour la liberté de son peuple par opposition à une cité belliqueuse, violente, qui aurait par exemple légitimé le meurtre (je suis dans l’imaginaire là…).
In fine ma question serait ; n’existe-il pas d’argument en droit qui permettent de critiquer cette marche de fait vers un relativisme de plus en plus large ? Relativisme d’ailleurs d’autant plus étonnant qu’il ne va pas sans un renforcement du moralisme … Ou alors effectivement m’est-il impossible d’argumenter que Dostoïevski vaut plus et mieux que Nothomb, et ce de manière universelle, et non pas que pour moi.
Bref … long message veuillez m’en excuser, j’ai conscience de forcer le trait et d’être caricatural mais cette question me tient à cœur.
Bien cordialement,
Bonjour Raphaël
Votre message est peut-être long mais il a le mérite de la cohérence et il pose, avec la sincérité de l’engagement d’une personne dans son questionnement, une vraie question.
Il est vrai qu’il n’y a pas, en théorie, un critère infaillible de vérité. C’est d’ailleurs la condition de l’existence et de la liberté de la pensée car, si un tel critère existait, il n’y aurait plus qu’à déployer, sous une forme pouvant confiner au mécanisme, un discours positif.
Comme l’écrit Hannah Arendt, la pensée est dangereuse dans son essence car elle n’apporte pas de certitudes qui lui permettraient de s’endormir mais cela ne condamne pas au nihilisme. Elle dit avec finesse que le nihilisme est l’autre face du conformisme, il n’est pas l’effet nécessaire de la liberté de la pensée. http://www.philolog.fr/pensee-et-nihilisme-hannah-arendt/
http://www.philolog.fr/solitude-esseulement-isolement-hannah-arendt/
Alors peut-on reconnaître qu’il n’y a pas de critère infaillible de la vérité et néanmoins ne pas consentir au relativisme?
Oui, c’est au fond la position d’un Socrate lorsqu’il est confronté à ce que Patocka appelle « l’anarchie rationaliste », caractérisée par le triomphe de la pensée sophistique et conjointement l’effondrement de la cité grecque. Il en appelle à une révélation de la conscience humaine à elle-même, qui, pour ne pas pouvoir se justifier avec la rigueur logique d’une démonstration, est néanmoins ce qui permet de se réclamer d’une transcendance du vrai et d’un sens commun en l’absence desquels on ne peut plus discriminer entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal ou entre le beau et le laid. http://www.philolog.fr/socrate-ou-lexperience-philosophique-patocka/
De ce point de vue notre époque s’éclaire à la lumière de ce qu’a vécu la cité grecque. C’est patent dans la question du relativisme culturel. Je ne me prononcerai pas sur le propos de Pierre Manent auquel il ne faut sans doute pas donner une autre portée que circonstancielle.
La question de la comparaison et de la hiérarchisation des cultures (à différencier de la notion de civilisation) est une question épineuse. Et il est vrai que tant que nous jugeons en fonction de critères particuliers à la nôtre, notre jugement peut être légitimement taxé d’ethnocentrisme et n’a aucune valeur théorique.
Cependant n’y a-t-il pas une culture qui s’est efforcé de rompre avec la clôture ethnocentrique, d’initier un rapport critique à elle-même, permettant de formuler des valeurs pouvant prétendre à l’universalité de droit à défaut de fait? Cette culture est la culture européenne et à ce titre elle incarne ce que Jacques Dewitte appelle une exception. http://www.philolog.fr/plaidoyer-pour-leurope-ou-loccident-lexception-europeenne-jacques-dewitte/
Dans la mesure où les critères énoncés par la Déclaration universelle des droits de l’homme ont été acceptés par des hommes appartenant à d’autres sphères culturelles que celle où ils ont été formulés, ne peut-on pas en admettre le bien-fondé? Et conséquemment lorsqu’on mobilise ces critères pour juger de certaines pratiques culturelles, l’accusation d’ethnocentrisme ne tombe-t-elle pas d’elle-même?
Je vous renvoie donc aux articles qui donnent leur substance à ces quelques remarques.
Voyez aussi: http://www.philolog.fr/y-a-t-il-une-alternative-au-nihilisme-du-sens-patocka-et-tolstoi/
http://www.philolog.fr/la-guerre-des-dieux-ou-lunite-et-la-paix-par-le-logos-max-weber-et-benoit-xvi/
Bien à vous.
Merci beaucoup pour votre réponse qui, par sa clarté, me sort de mon impasse et m’ouvre de nouvelles portes ! J’hésite à chaque fois à venir poser mes petits problèmes du moment en ligne, mais chacun de vos message m’a toujours permis d’aller plus loin dans mon apprentissage ! Merci encore, je vais explorer les articles dont vous me conseillez la lecture.
Bien à vous,
Raphaël