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« Si mon âme était d’or, Calliclès, ne crois-tu pas que je serais bien aise de trouver une de ces pierres avec lesquelles on éprouve l’or, la meilleure pour en approcher mon âme, de façon que si elle me confirmait que mon âme a été bien soignée, je fusse assuré que je suis en bon état et que je n’ai plus besoin d’aucune épreuve » Gorgias 486 d.

 

 

I) Une jeunesse à la croisée des chemins.

 

Platon est né en 428 ou 427 avant Jésus-Christ à Athènes ou à Egine d’une famille aristocratique. Tout le destine à l’exercice de la magistrature :

 

  • Son ascendance royale : Par son père Ariston, il descendrait de Codrus, le dernier roi d’Athènes, par sa mère Perictionè, il appartiendrait à la lignée de Solon, l’un des sept Sages de la Grèce.
  • Son éducation : Comme pour tout Grec bien né, elle fut sans doute très soignée : poésie, musique, mathématique, gymnastique, formation sophistique (élève de Cratyle) initiation à la tradition des Mystères omniprésente dans son œuvre, etc.
  • Son penchant naturel : « Au temps lointain de ma jeunesse, j’ai éprouvé certes un sentiment pareil à celui de tant d’autres : j’avais l’idée, aussitôt que je serais mon maître de m’orienter sans plus attendre vers les affaires publiques » Lettre VII.

 

   Mais tout contribue aussi à contrarier cet « heureux naturel » : En effet, il grandit dans une période très troublée politiquement. La guerre du Péloponnèse ruine les cités dans des combats fratricides et précipite le déclin d’Athènes. En 404 av.J-C. Sparte victorieuse d’Athènes lui impose le Gouvernement des Trente Tyrans dont font partie Critias et Charmide, proches parents de Platon. En 403, Thrasybule renverse l’oligarchie et rétablit la démocratie.

   Le jeune Platon sait d’emblée qu’il ne sera pas un acteur de cette histoire là :

   « Moi qui avais commencé par être plein d’un immense élan vers la participation aux affaires publiques, je finis alors, en portant mes regards sur ces choses et en considérant que tout allait à vau- l’eau, par être pris de vertige et par être incapable désormais de me détacher de l’examen des moyens grâce auxquels pourrait bien se produire un jour une amélioration ». Lettre VII.

La figure centrale qui cristallise le drame platonicien se nomme Socrate.

 

II) Le moment Socrate : la fidélité du cygne.

 

   Platon l’a rencontré aux alentours de sa vingtième année et se lie neuf ans durant à ce personnage atypique dont les paradoxes déstabilisent les plus solides assurances. Son « démon », dit-il, le détourne de participer aux affaires publiques mais dans le même temps, il revendique le privilège d’être « un des rares athéniens, pour ne pas dire le seul, qui s’attache au véritable art politique » (Gorgias 521d.). Il affirme aussi qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre, que nul n’est méchant volontairement, et il invite ses concitoyens à prendre soin de leur âme afin de se conduire avec justice dans la vie publique et dans la vie privée.

   Platon a la révélation de lui-même. L’exhortation socratique, essentiellement morale, a trouvé son disciple.

   Pour dire cette rencontre miraculeuse, Diogène Laërce rapporte une légende : la nuit précédant l’arrivée de Platon dans son cercle habituel, Socrate vit en songe un cygne qui s’assit sur ses genoux et se couvrit de plumes avant de s’envoler. Le lendemain, il reconnut dans le nouveau venu, l’oiseau qu’il avait aperçu en rêve.

   Ainsi, alors que le Gorgias met en scène la rencontre ratée : Socrate-Calliclès et creuse avec une radicalité exemplaire l’antinomie de deux choix de vie, l’existence de Platon incarne la rencontre réussie. D’un côté, avec les sophistes, la liquidation de l’absolu des valeurs et son cortège de désordres : prestige des faux-semblants, toute puissance des intérêts mondains, déchéance du logos, dégradé dans l’habileté rhétorique en  une vulgaire technique de pouvoir ; de l’autre la volonté de servir les exigences de l’esprit comme une fin en soi.

   Platon a choisi Socrate. Mais la mort inique du juste condamné en 399 av. J-C. à boire la ciguë impose de reconsidérer les termes de l’action politique. Il comprend qu’un long détour s’impose et ce détour s’appelle philosophie. « Platon n’est venu en fait à la philosophie que par la politique et pour la politique, écrit Monseigneur Diès (…). La philosophie ne fut originellement pour Platon, que de l’action politique entravée, et qui ne se renonce que pour se réaliser plus sûrement ».

   Pour l’heure, il quitte Athènes pour effectuer semble-il une série de voyages (en Egypte, en Cyrénaïque et en Italie).

   Il compose pendant cette période les Dialogues dits de jeunesse, consacrés à l’illustration et à la défense de Socrate : Hippias mineur, Alcibiade, Apologie de Socrate, Euthyphron, Criton, Hippias majeur, Charmide, Lachès, Lysis, Protagoras, Gorgias, Ménon.

 

III) Syracuse ou les déboires d’Alphée.

 

   Son voyage en Italie est l’occasion de la première expérience sicilienne. Invité à la cour de Denys I, tyran de Syracuse, Platon nourrit l’espoir de réconcilier la philosophie et la politique car : « Les races humaines ne verront pas leurs maux cesser, avant que, ou bien ait accédé aux charges de l’Etat la race de ceux qui pratiquent la philosophie droitement et authentiquement, ou bien que, en vertu de quelque dispensation divine, la philosophie soit réellement pratiquée par ceux qui ont le pouvoir dans les Etats » Lettre VII.

   La déconvenue est à la dimension des espérances. Les fastes de la table syracusaine, la licence des mœurs, la nature du régime lui inspirent de sévères jugements. Platon se lie d’amitié avec Dion, le beau-frère de Denys. Mais bientôt déclaré indésirable il rentre précipitamment à Athènes.

   Son action sur le réel sera donc indirecte. Il décide de fonder l’Académie (387), institution destinée à former des hommes capables de redresser le gouvernement des Etats.

   Pendant une vingtaine d’années, il assume ses fonctions à la tête de son école et écrit les Dialogues dits de la maturité : Phédon, Phèdre, Le Banquet, Ménexène, Euthydème, Cratyle, et commence la rédaction de La République.

   En 367, Denys meurt. Son fils Denys II lui succède. L’espoir platonicien d’unir la politique et la sagesse renaît. Encouragé par Dion, Platon retourne en Sicile pour former et conseiller le jeune homme.

   Mais comme Alphée, il ne rencontre que les caprices d’Aréthuse . L’attitude du personnage de Calliclès illustre assez bien l’attitude de Denys à l’égard de la philosophie : pur divertissement de jeunesse, vernis culturel utile au prestige de la Cour ou aux intérêts narcissiques, maîtrise dialectique susceptible de conférer une puissance accrue aux desseins du pouvoir.

   L’aventure se termine mal. Denys exile Dion, fait prisonnier Platon et finalement le laisse repartir.

   De retour à Athènes, Platon compose les grands Dialogues métaphysiques : Parménide, Théétète, La Politique, Philèbe.

   Six ans après, en 361, Denys fait de nouveau appel à Platon. Les amis du philosophe (Dion toujours en exil, Archytas de Tarente) le pressent d’accepter l’invitation. Malgré ses réticences, Platon effectue le voyage, aussi désastreux que les deux premiers.

  La fin de sa vie est assombrie par ces échecs, en particulier par le destin tragique de Dion.

   Il ne renonce pas à l’idéal de La République, mais il rédige Les Lois, ouvrage inachevé, où il s’efforce de prendre en considération les contraintes du réel. Il écrit aussi Timée et Critias.

   Il meurt en 347 ou 348 à l’âge de quatre-vingts ans.

 

 

 Alphée, dieu d’un fleuve du Péloponnèse, était comme tous les fleuves fils d’Océan et de Téthys. Il tenta, sans succès, de séduire Artémis (Diane) et les Nymphes Pour obtenir les faveurs d’Aréthuse, une servante d’Artémis, il se fit comme elle chasseur. Elle lui échappa et s’enfuit dans l’île d’Ortygie qui se trouve au milieu du port de Syracuse et fut changée en source.

 

   

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15 Réponses à “Présentation de Platon.”

  1. sarah cohen dit :

    Bonjour Madame,
    Je prépare un concours actuellement et je voudrais vous demander de témoigner.
    Comment avez-vous fait pour mémoriser des tas de raisonnements subtils, des tas de définitions, le vocabulaire des auteurs, il y en a tellement ! Il est impossible d’ avaler tout ça, il y a forcément une stratégie, mais laquelle?
    Votre avis me sera sûrement très utile.

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il n’y a pas d’autres recettes qu’un travail constant et une fréquentation des auteurs tout au long d’une vie.
    Il s’agit moins de « mémoriser » que de comprendre, c’est-à-dire de former son esprit par la médiation des grands penseurs. Vous comprenez aisément que ce n’est pas l’affaire d’un jour ni des quelques années de préparation d’un concours.
    Tous mes vœux de réussite à vos épreuves à venir.

    Bien à vous.

  3. sarah cohen dit :

    Bonjour,
    merci mais je vois autour de moi des gens très jeunes réussir le CAPES et l’Agrégation, leur connaissance est standard et peu profonde comparée à celle qu’on acquiert avec le temps. Je crois qu’ils sont surtout bien formés ou plutôt bien formatés. Ce n’est pas mon cas.

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Mon propos précédent portait moins sur la préparation d’un concours que sur la construction d’un blog tel que le mien. Pour être performant à un concours, c’est autre chose.
    D’abord, il ne faut pas se décourager et il est nécessaire:
    – de bien maîtriser les méthodes des épreuves (dissertation et explication de texte).
    – de faire des fiches pour mémoriser les connaissances afin de maîtriser la définition des grands concepts philosophiques (Ex: essence/existence, conscience/inconscient etc.) et des grands courants de pensée (Ex: rationalisme- différence entre rationalisme dogmatique, rationalisme critique, empirisme, épicurisme, stoïcisme, scepticisme, hédonisme, eudémonisme, positivisme etc.)
    – Savoir situer en gros les auteurs dans le temps et dans les familles de pensée.
    – Comme il y a un thème au programme, préciser les éléments de la problématique et avoir une vue d’ensemble des différentes manières de l’élucider etc.
    En ce sens, il y a une part de mécanismes dans la voie qui conduit au succès.
    – Mais surtout il convient de lire les auteurs du programme et, pour se familiariser avec leurs pensées, il est judicieux d’exploiter les commentaires des philosophes compétents
    Tous mes vœux de réussite.
    Bien à vous.

  5. sarah cohen dit :

    Merci, tous vos conseils me seront utiles. Le seul hic c’est l’absence de thème au CAPES… mais on va essayer…
    Cordialement
    Sarah

  6. pauline fabre dit :

    Madame,
    Je me permets de vous poser une deuxième question : y a t il un dialogue où Platon décrit mieux qu’ailleurs le mépris des sophistes à l’égard de l’absolu et la déchéance politique et morale qui s’ensuit? (Je vous le demande car vous évoquez ci-dessus  »… la liquidation de l’absolu des valeurs et son cortège de désordres… » )
    Encore merci

  7. Simone MANON dit :

    Bonjour Sarah
    Cela signifie que vous devez maîtriser dans ses grandes lignes le programme de terminale. Je vous accorde qu’il est ample mais vous avez un certain nombre d’années d’étude. Ne perdez donc pas confiance en vous. J’espère que vous suivez une formation au concours et que vous travaillez régulièrement et méthodiquement.
    Bon courage.

  8. Simone MANON dit :

    Bonjour Pauline
    Dans le Gorgias, Platon met en scène deux sophistes: Polos et Calliclès, permettant de mesurer la distance séparant le philosophe du sophiste.
    Mais tous les dialogues de Platon s’y emploient. La République, Protagoras sont des incontournables et ils sont plus abordables que le sophiste.
    Bien à vous.

  9. damien alba dit :

    Pardon Madame mais j’ai encore une question concernant Socrate. On l’oppose aux sophistes, IL s’oppose aux sophistes : rhéteurs intéressés, menteurs, manipulateurs etc, mais la lecture des dialogues me donne parfois l’impression que Socrate n’hésite pas non plus à se contredire, à fuir, à tromper et je trouve parfois ces méthodes irritantes, voire malhonnêtes. Comment Platon les justifie-t-il? Quelle différence entre leurs « jeux de langage » si je puis dire? Encore merci.

  10. Simone MANON dit :

    Bonjour
    D’abord, voyez bien que la dénonciation platonicienne de la sophistique n’épuise pas la nature de celle-ci. Si la dialectique, au sens platonicien, est aporétique n’avons-nous pas rendez-vous avec le polythéisme des valeurs et ne sommes-nous pas condamnés à un usage purement instrumental de la raison? Cf. http://www.philolog.fr/la-guerre-des-dieux-ou-lunite-et-la-paix-par-le-logos-max-weber-et-benoit-xvi/ et aussi le cours sur la philosophie. http://www.philolog.fr/pourquoi-philosopher/

    Manifestement vous ne semblez pas comprendre le sens de l’ironie socratique. Loin d’être une stratégie de duperie ou de malhonnêteté, elle consiste à interroger l’interlocuteur, en feignant d’ignorer la réponse aux questions posées, afin de le mettre en situation d’examiner par son propre effort ses opinions, d’en découvrir les contradictions et ainsi d’être libéré de leur emprise pour être disponible à la découverte de la vérité.
    Il ne s’agit pas de « jeux de langage » mais d’un exercice dialectique.
    Bien à vous.

  11. damien alba dit :

    D’accord, je comprends, il faut lire beaucoup pour saisir l’esprit des dialogues. Une dernière question si vous êtes d’accord sur la raison instrumentale. Qu’est ce que c’est au juste? J’ai trouvé de nombreuses définitions différentes sur le net .
    Encore merci.

  12. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Dans l’opposition platonicienne de la philosophie et de la sophistique se joue une certaine conception de la raison humaine.
    Soit elle est envisagée comme un simple instrument (un moyen) extérieur aux fins qu’elle sert et aux principes qu’elle mobilise dans son exercice, soit elle est définie comme la faculté des principes et des fins.

    Pour les sophistes la raison est purement instrumentale. Elle est une faculté permettant de soutenir avec autant de vraisemblance une idée et le contraire de cette idée. Bien utile dans les luttes de pouvoir en jeu dans le conflit des opinions, elle permet aux plus habiles d’étayer leur position idéologique avec des arguments suffisamment forts pour persuader le plus grand nombre. Voyez combien dans les débats contemporains, les adversaires mobilisent leurs capacités d’argumentation, de démonstration pour défendre leur point de vue.
    Voyez que cette conception purement instrumentale de la raison est aussi la thèse d’un Pascal, d’un Hobbes, d’un Hume par exemple.
    Pour un philosophe comme Socrate, la raison est bien autre chose. Elle est le propre de l’homme. Autrement dit, elle est en chacun de nous une instance capable de transcender notre dimension sensible ( les désirs, les intérêts, les passions au service desquels la raison s’exerce pour les sophistes) et d’apparenter l’homme à la divinité. C’est elle qui donne les premiers principes (des raisonnements, des conduites) et les fins ultimes permettant aux hommes de dépasser leurs conflits d’ opinions et d’habiter un monde commun. Mais cela n’est possible que sur fond d’une révélation (cette révélation est peut-être le propre de l’expérience philosophique dans sa grande tradition antique et classique. Cf. http://www.philolog.fr/socrate-ou-lexperience-philosophique-patocka/) et d’une ascèse sans laquelle l’œil de l’âme, comme le disait métaphoriquement Platon, est aveuglé par l’œil du corps.
    La question est de savoir s’il y a vraiment en l’homme une telle faculté. Si oui, comment l’affranchir des aveuglements liés à son inscription corporelle (thème platonicien du corps-prison. http://www.philolog.fr/en-quel-sens-peut-on-dire-que-le-corps-est-le-tombeau-de-lame-platon/), aux déterminations sociales (thème marxiste, ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience), temporelles (thème hégélien: chacun est le fils de son temps. http://www.philolog.fr/peut-on-etre-un-spectateur-absolu-et-desinteresse/) etc. « L’agir communicationnel », comme l’analyse Habermas, est-il une solution à ce que Patocka appelait « l’anarchie rationaliste »?
    Une des grandes causes du nihilisme triomphant actuel est l’acharnement avec lequel de nombreux auteurs ont instruit le procès de la raison, consacré l’empire du désir, des intérêts, des passions dans l’existence humaine. Exit le pari d’une dimension humaine ouvrant un horizon d’universalité et de paix
    Et pourtant remarquez que sur la scène sociale, lorsque les choses vont mal, on lance des appels à la raison. Qu’entend-on alors par là?
    Vous avez de nombreux articles où cette question est affrontée sur ce blog. Encore faut-il que vous preniez la peine de les consulter. C’est la troisième fois que je vous les indique.
    Par exemple: http://www.philolog.fr/la-guerre-des-dieux-ou-lunite-et-la-paix-par-le-logos-max-weber-et-benoit-xvi/comment-page-1/
    http://www.philolog.fr/pourquoi-philosopher/
    Bien à vous.

  13. damien alba dit :

    WOW ! Merci BEAUCOUP !

  14. damien alba dit :

    PS : pour les liens, je vous remercie, mais c’est que je suis en totale panique, j’ai un travail fou et jamais assez de temps pour tout lire!

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