- PhiloLog - http://www.philolog.fr -

Pierre Manent. Montaigne. La vie sans loi.

 *

      C’est toujours un bonheur d’avoir rendez-vous avec Pierre Manent, de converser par sa médiation avec les grands auteurs dont il a une connaissance intime et qu’il mobilise pour nous aider à nous comprendre nous-mêmes et le monde dans lequel nous vivons. J’aime son art de rendre vivante l’inquiétude philosophique, de l’incarner dans l’obscurité d’une époque en quête d’une parole aspirant à être au diapason de son être. Avec lui, on a le sentiment de nouer une relation de proximité dans une cité philosophique où les exigences de l’esprit ne se renoncent jamais.

   Dans ce dernier ouvrage, il nous invite à revisiter Montaigne, auteur dont on sait combien ses lecteurs louent la vertu que je viens de reconnaître à l’œuvre de Pierre Manent. Montaigne, s’accorde-t-on à dire est un ami privilégié. Avec lui, on se sent chez soi. Sa parole est loyale, en accord avec l’existence qui est la nôtre, ni grande, ni petite, seulement fidèle à ce qu’elle est. Pas étonnant qu’Alain Finkielkraut ait ouvert l’émission qu’il a consacrée à la présentation du livre de Pierre Manent par le rappel du jugement de Nietzsche sur Montaigne : « Qu’un pareil homme ait écrit, véritablement la joie de vivre sur terre s’en trouve augmentée. Pour ma part, du moins, depuis que j’ai connu cette âme, la plus libre et la plus vigoureuse qui soit, il me faut dire ce que Montaigne disait de Plutarque : « À peine ai-je jeté un coup d’œil sur lui qu’une cuisse ou une aile m’ont poussé. » C’est avec lui que je tiendrais, si la tâche m’était imposée de m’acclimater sur la terre » Considérations inactuelles, [1] Schopenhauer éducateur, trad. Henri Albert.

     Cet enthousiasme du prophète de la gaie science n’est pas celui de Pierre Manent et c’est par là que sa lecture mérite le détour. Son attention scrupuleuse au texte le conduit à souligner l’ambiguïté des exercices d’admiration de Montaigne, les flottements de ses jugements, la pseudo modestie de sa posture et en dernière analyse l’énigme d’une éthique et d’une politique  ne prétendant trouver sa règle que dans l’immanence de la vie à elle-même. Car peut-on redéfinir le rapport de l’homme à la vérité, instituer un véritable humanisme, normer l’existence humaine dans sa double dimension privée et publique en faisant de « la vie elle-même dans sa teneur ordinaire, dans les variations de ses humeurs et dans l’irrégularité de ses accidents » (p. 19) la seule instance fondatrice ?

   Cette préoccupation hante Pierre Manent dans sa lecture de Montaigne. On sent qu’elle est la substance de la perplexité d’un homme  prenant au sérieux la portée philosophique des Essais. [2] La décision de Montaigne de faire de l’imperfection de son être, de sa fluidité, de sa dispersion l’objet d’une parole pouvant rivaliser en dignité avec les grandes paroles d’une tradition philosophique et religieuse dont il instruit le procès n’est en effet pas anodine. Notre auteur lui reconnaît l’importance d’un geste réformateur comparable à celui de Calvin et de Machiavel dans leur champ respectif. Tous ont la prétention de réduire la distance entre la parole et l’action humaine afin de supprimer le scandale d’une parole mensongère occultant la vérité et compromettant l’efficacité de l’action qu’elle se propose de normer.

  « Montaigne est ainsi à la recherche d’une parole qui ne succombe pas à la tentation trop humaine « d’échapper à l’homme » par une philosophie, une religion, une politique « supercéleste ». Il est à la recherche d’une parole qui prévienne cette tendance et nous arme contre cette tentation. Il s’agit pour lui de réduire l’écart entre la parole et l’action, la parole et la vie, par une certaine parole, une parole inédite qui institue un usage nouveau, un régime nouveau de la parole » (p. 24)

   Aussi ne faut-il pas se tromper sur l’enjeu de l’entreprise.

   Certes Montaigne proclame qu’il est la matière de son œuvre. On connaît ce célèbre morceau d’anthologie dont un des grands plaisirs de cet ouvrage est de réactualiser le souvenir. « Les autres forment l’homme, je le récite, et en représente un particulier, bien mal formé. Et lequel si j’avais à façonner de nouveau, je ferais, vraiment, bien autre qu’il n’est. Meshui, (désormais), c’est fait. Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu’ils se changent et se diversifient. Le monde n’est qu’un branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : La terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte. Et du branle public, et du leur. La constance n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : Non un passage d’un âge à un autre, ou comme dit le peuple « de sept en sept ans » mais de jour en jour, de minute en minute » (Essais, [2]III, 2). Cité
p. 192.

   Mais, à travers la peinture de son moi, c’est la condition humaine que Montaigne peint. Sa description a valeur exemplaire. Il s’agit pour lui de « produire son exemple »  afin de faire voir notre vie au plus près du vécu et d’affronter ces grands problèmes de l’existence humaine que sont la vertu, la volupté et la mort. Pas besoin pour cela des grandes leçons d’une sagesse hors de portée de l’humaine nature. Ce parti pris ne doit pas être compris comme un mépris des grands modèles antiques mais comme un aveu d’humilité n’interdisant pas d’admirer la grandeur d’un Caton ou d’un Socrate. A condition de préciser qu’admiration n’est pas imitation. Pour celui qui ne se pipe pas d’idéaux transcendants (supercélestes), l’imitation est vaine car elle se heurte à la constitution de la vie humaine. On ne peut pas être autre que ce que l’on est. « Il n’est personne, s’il s’écoute, qui ne découvre en soi une forme sienne, une forme maîtresse, qui lutte contre l’institution, et contre la tempête des passions qui lui sont contraires. De moi, je ne me sens guère agiter par secousse. Je me trouve quasi toujours en ma place, comme font les corps lourds et pesants » (Essais, [2]III, 2). Cité p. 96.

   Aussi n’y a-t-il pas d’autre sagesse que de « servir la vie selon elle ».Telle est l’éthique affichée de Montaigne. « Quant à moi, je  puis désirer en général être autre ; je puis condamner et me déplaire de ma forme universelle ; et supplier Dieu pour mon entière réformation, et pour l’excuse de ma faiblesse naturelle. Mais cela, je ne le dois nommer repentir, ce me semble : non plus que le déplaisir de n’être ni Ange ni Caton. Mes actions sont réglées, et conformes à ce que je suis, et à ma condition. Je ne puis faire mieux » (Essais, [2]III, 2). Cité p. 97.

    C’est ce « je ne puis faire mieux » qui arrête Pierre Manent. Ne finit-il pas par « expulser de la vie humaine toute règle, tout principe capable de la guider, tout critère du meilleur ? » se demande-t-il, (p. 97), non sans préciser la réponse de Montaigne à l’objection. « Mes mœurs sont naturelles : je n’ai point appelé à les bâtir le secours d’aucune discipline. Mais toutes imbéciles qu’elles sont, quand l’envie m’a pris de les réciter et que pour les faire sortir en public un peu plus décemment je me suis mis en devoir de les assister et de discours et d’exemples ; ç’a été merveille à moi-même de les rencontrer par cas d’aventure conformes à tant d’exemples et discours philosophiques. De quel régiment (type de conduite) était ma vie, je ne l’ai appris qu’après qu’elle est exploitée et employée Nouvelle figure : Un philosophe imprémédité et fortuit » (Essais, [2]II, 12). Cité p. 98.

   Reconnaissons qu’il y a là matière à étonnement. La pratique philosophique, en effet, n’a jamais été indexée sur le mouvement naturel, même dans les morales appelant à « vivre conformément à la nature ». Elle a toujours supposé division intérieure et effort de soi sur soi pour régler sa conduite sur une exigence extérieure à l’inclination immédiate. Rien de tel avec Montaigne. Sa vie s’est déployée sous le signe de la mollesse et de la nonchalance, sans commandement, ni maître. Et pourtant il  découvre que par quelque hasard ses mœurs sont « conformes à tant d’exemples et discours philosophiques ».

   Pierre Manent attire notre attention sur la radicalité d’une telle revendication : « En la forme naïve de Michel de Montaigne, la nature a installé les mœurs et les opinions de la philosophie sans que celui-ci ait besoin de recevoir les enseignements  de la philosophie. Pour le dire de la manière qui marquera le mieux la distance, qui, sur ce point décisif, sépare Montaigne de la philosophie grecque, la philosophie en Montaigne est une nature qui n’eut pas besoin d’éducation – la philosophie comprise non comme doctrine ou école, mais comme l’art général de vivre selon la nature ou la raison confondue avec la nature » p. 350.

   Ne faut-il pas le soupçonner de nous tromper ?

   De même est-il bien conséquent lorsque jugeant l’état du monde corrompu, il conclut en faveur de son maintien au nom de l’idée que l’intention réformatrice est aussi vaine dans l’ordre politique qu’elle l’ait dans l’ordre éthique ? Dans tous les cas, il y a un éloge de la passivité et l’énoncé d’une parole ordonnée au seul souci de se connaître soi-même et son monde. Cette dernière n’a plus vocation à engager l’homme à agir sur lui-même ou sur la société. La nécessité qui est celle de notre nature ou de la coutume impose une loi qu’il est vain de vouloir nier mais qu’il est exaltant et utile de connaître.

   En ce sens, Pierre Manent soutient que Montaigne inaugure ce nouveau régime de la parole qu’on appelle la littérature. Avant la littérature il y avait la poésie et l’éloquence, l’une étant une imitation de l’action, l’autre une partie de l’action. « La littérature apparaît quand la parole commence à contester le privilège de l’action » (p. 122).

   Or la critique de l’idéalisme réformateur, la substitution du sujet à l’agent, la conviction que la raison n’est pas une instance autonome habilitée à exercer une fonction législatrice dans l’ordre éthico-politique, l’attention à la pluralité des coutumes dont la tyrannie n’a d’égale que la disposition de la nature humaine à en épouser les multiples formes sont bien de nature à saper le privilège de l’action.

   C’est pourquoi une des idées-forces de cette riche méditation des Essais [2] est d’établir que « Du législateur de l’action, qu’il destitue mais auquel il succède, Montaigne hérite l’autorité qui fait de lui l’Auteur, celui qui augmente le monde de l’action – toujours « ancien » – de monde toujours « nouveau » de la littérature » p. 262.

   Sa parole revêt encore le prestige de la parole antique, sa tension, sa  difficulté mais elle ruine l’autorité de la raison philosophique et son exhortation à devenir un homme bon et beau dans une cité ordonnée sur le principe de justice. Elle ruine aussi l’autorité de la loi tributaire de coutumes toutes aussi arbitraires les unes que les autres malgré les discours leur conférant une apparence de légitimité. Son autorité est donc liée à un déclin des autorités qu’elle contribue en retour à alimenter.

   D’où la question que ne cesse d’affronter Pierre Manent. Comment est-il possible d’organiser la vie commune sur de tels présupposés ? Des hommes qui ne croient plus à la justice des lois réglant le vivre-ensemble peuvent-ils encore leur obéir ? Ne vont-ils pas être enclins à en discuter sans cesse le bien-fondé et à embarquer l’existence collective dans un processus de transformation incessante, de révolution permanente sans qu’un point fixe puisse jamais être trouvé, sans qu’une forme stable puisse jamais s’accorder avec le mouvement protéiforme de la vie ?

   Dans des pages lumineuses, Pierre Manent fait de Montaigne le penseur emblématique de l’humanité européenne, pour autant que celle-ci illustre ce profil humain qu’il appelle les « métis ». Il distingue ceux-ci des ignorants et des sages dans une typologie que Pascal reprendra dans sa célèbre tripartition du peuple, des demi-habiles et des habiles. Aux deux extrémités de la hiérarchie, prévaut l’ignorance. Au bas de l’échelle, celle des non-instruits qui acceptent leur sort comme une loi naturelle et obéissent à la loi parce qu’ils la croient juste. Au sommet, l’inscience à laquelle on parvient avec beaucoup de science, ignorance inspirant la modestie dans les capacités humaines de dire le vrai et le juste, et conséquemment la retenue dans les projets prométhéens de transformation du monde. Le sage, revu et corrigé par Montaigne et Pascal, n’ignore pas que  « les lois se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont la loi » (Essais, [2]III, 13). Cité p. 274. Il convient donc de supporter les maux avec courage et de respecter l’ordre établi, même si c’est avec « une pensée de derrière », comme le dira Pascal.

   Entre les deux, il y a les « métis » ou les ambigus.  Ceux-ci se moquent de l’ignorance des non-instruits et ne sont donc plus disposés à accepter les maux et à obéir à la loi. Mais ils sont incapables de s’élever à l’intelligence supérieure des autres, aussi font-ils le procès incessant de la coutume et forment-t-ils ce que Pierre Manent appelle « le parti de la critique ». Critique facile car il n’est pas difficile de dénoncer l’arbitraire des conventions humaines. On est assuré de triompher mais que vaut une victoire remportée sur les faiblesses de l’adversaire non sur sa force ?

   Ce n’est pas un moindre paradoxe de découvrir que les Essais [2], destinés sans doute aux esprits supérieurs ont finalement trouvé leur public dans la cohorte des métis, cette humanité moyenne, que Montaigne ne cesse d’accuser, en connaissance de cause, de « troubler le monde ». N’a-t-il pas, comme elle, dans sa jeunesse été l’un de ces trublions, expert en critique, mais aveugle à sa propre présomption ? Il en est revenu, reste que ce n’est pas à la critique de la critique qu’il nous convoque puisque l’instrument la rendant possible fait défaut. Rançon d’une destitution de la raison philosophique … D’où la difficulté de définir le programme politique et éthique de cet homme qui est sans doute le précurseur de notre être dans ce qu’il a de plus actuel.

   Pierre Manent s’y essaie avec brio et nous ne lui serons jamais assez redevables de nous aider par cet effort à conquérir l’intelligence de ce que nous sommes.