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Peut-on rire de tout?

  The laughing child Franz Hals. www.allposters.fr

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 » L’homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire. L’animal le plus malheureux et le plus mélancolique est comme de bien entendu le plus allègre » Nietzsche. Fragments posthumes. »

 Que l’homme ait la capacité de rire, il suffit d’observer le réel pour en être assuré. Qui n’a pas été secoué d’un rire irrépressible à la vue d’un homme glissant sur une peau de banane, du professeur tombant de son estrade ou se ridiculisant dans un lapsus éloquent ? Les éclats de rire sont une donnée de fait. Ce qui ne va pas de soi, en revanche, c’est l’amplitude de cette capacité. Est-elle illimitée ? L’homme a-t-il le pouvoir de rire de tout ? L’exemple des humoristes nous donne à voir que rien ne semble échapper à leur inépuisable esprit facétieux. D’où notre étonnement. Qu’est-ce que le risible et pourquoi certains ont-ils la faculté de rire de ce qui fait pleurer d’autres ou pourquoi déclenchent-ils au lieu du rire salvateur, la colère haineuse qui se déchaîne régulièrement dans notre actualité ?

    Pour autant cette capacité est-elle toujours au-dessus de tout soupçon ? Certains rires ne sont-ils pas de nature à susciter certains scrupules moraux ? Peut-on s’autoriser n’importe quel rire, autrement dit se sent-on le droit de rire de manière illimitée ? La question est d’ordre moral ; elle invite à pointer l’ambiguïté du rire et en particulier les sources impures auxquelles il peut s’alimenter.

    Reste que, quels que soient les scrupules moraux qu’une certaine pratique du rire fonde, la question est, en dernière analyse, de savoir s’il est légitime de traduire ces réserves en interdits juridiques. Faut-il interdire de rire et organiser une police des mœurs, ce qui est le propre de tous les totalitarismes ou bien faut-il sauvegarder la liberté souveraine de l’esprit ? Certes celle-ci doit être prudente et affranchie de la part d’ombre qui la trahit, mais faire le jeu des susceptibilités humaines ou du goût des idoles n’est-ce pas toujours pour l’humanité bafouer ce qui fait sa supériorité et sa dignité ?

 

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I)                   L’essence du risible ou la souveraine liberté de l’esprit.

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 « Le rire est le propre de l’homme » disait Aristote repris par Rabelais. Quelque chose qui se passe dans le corps et pourtant qui n’est pas du corps. Il est un phénomène physiologique : mouvement des zygomatiques, contraction du diaphragme, sonorités plus ou moins bruyantes, le rire mobilise muscles, glandes, viscères, larynx, presque tous les organes dans une sorte de désordre d’ensemble. Il a une spontanéité le stigmatisant parfois aux yeux des chantres d’une maîtrise de soi bien sévère et triste (rire déplacé, obscène, « hénaurme » disait le spirituel Flaubert). On « éclate » de rire, on « s’esclaffe », on se « tord », on est « plié » de rire. Les formules ne manquent pas pour dire son caractère global et incontrôlé. Mais  cette expression corporelle est liée, sauf cas inessentiels où il est déclenché par des causes physiques (chatouillements, absorption d’euphorisants) ou des causes pathologiques (rire hystérique) à des causes psychiques et morales.

    Le pouvoir hilarant de quoi que ce soit n’est pas dans la chose en soi, il est dans l’esprit qui la contemple et en fait surgir l’aspect comique. Celui-ci n’a donc pas d’existence objective, il n’emprunte pas son effet au monde extérieur mais à une disposition intérieure à l’esprit. Voilà pourquoi les animaux ne rient pas. Leur manquent la pensée, le jugement, la réflexion par lesquels les significations sont possibles or le risible est une signification. Il naît à l’intersection de l’esprit et du réel, d’une sorte de hiatus. Il procède d’un effet de surprise. On s’attend, par exemple à ce que le passant nous précédant sur le trottoir poursuive sa route dans une conduite adaptée et voilà que, distrait par une trop jolie personne, il heurte brutalement le poteau du réverbère… On rit même lorsqu’ on se précipite pour lui porter secours.

   Alors pourquoi rit-on ? Il faut suivre ici Bergson et remarquer que l’objet du rire est toujours l’humain. Le rire est le propre de l’homme parce que l’homme rit de ce qui lui est propre. « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine. On rira d’un chapeau, mais ce qu’on raille alors, ce n’est pas le morceau de feutre ou de paille, c’est la forme que les hommes lui ont donnée, c’est le caprice humain dont il a pris le moule » Le rire.

   Cela étant qu’est-ce qui fait rire dans l’humain ? On peut répondre : ce qui incarne l’échec d’une prétention. Tout ce qui est contraire à un certain idéal de la perfection humaine que l’esprit porte en lui, produit un effet comique et excite le rire. Dans l’exemple précédant, le geste réussi est la marche souple déjouant avec grâce les effets de la pesanteur ou la présence d’obstacles. Or notre passant échoue dans cette exigence. D’où le principe énoncé par Bergson : « Les attitudes, gestes, mouvements du corps humain sont risibles dans l’exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique » « Du mécanique plaqué sur du vivant » voilà un des grands ressorts du comique que les imitateurs exploitent à satiété. Clowns, pitres, créateurs de bandes dessinées, élèves dans les cours de récréations font rire en parodiant les raideurs, les automatismes, d’une personne, ce qu’il y a d’incongru dans un tic, une manière de se tenir, une disgrâce physique. D’où les ressources comiques des êtres que la nature n’a pas gâtés. « La grande perche », « le bon gros » sont des réservoirs inépuisables de notre répertoire comique. Shakespeare le fait dire à Falstaff « Tout le monde me reconnaît à mon ventre, c’est un langage universel, qui, partout où je vais proclame mon nom. Si j’avais un ventre ordinaire je serais le gaillard le plus actif de l’Europe, mais mon ventre, oh ! Mon ventre fait ma ruine. »

   L’homme rit de ce qui déçoit son idée de l’humain. Ainsi les fonctions grossières de notre nature, ramenées à leur trivialité sont risibles. (Voir le nombre de blagues ayant pour objet le scatologique ou le sexuel). De même le rire épingle les faiblesses de l’esprit : la niaiserie, la balourdise, l’absurdité ou les faiblesses du caractère : la vanité, l’orgueil, la couardise, l’avarice, les tartuferies ou bien encore les comiques de situation. Combien rions-nous du comte, dans le mariage de Figaro, qui, pensant être en présence de Suzanne fait, dans l’obscurité, une cour empressée à sa propre femme qu’il croit tromper.

   Le rire sanctionne ce qui nous paraît inférieur à ce que nous devrions être. De là à voir en lui une ruse de la nature, il n’y a qu’un pas, franchi par Bergson par exemple. Le rire aurait une fonction sociale. Il serait le moyen d’obtenir des hommes les conduites souhaitables car rien ne serait plus efficace que la crainte du ridicule ou la peur d’être un objet de risée. On sait d’ailleurs que telle est la mission que les grands auteurs assignent à la comédie. «  Castigare ridendo mores » selon la devise de Molière ; châtier les mœurs en riant.

   L’analyse de l’essence du risible établit donc que son principe réside dans l’esprit humain. Celui-ci étant sous sa forme immédiate déterminé par un contexte culturel, il va de soi que la pratique du rire varie d’un groupe à un autre. Les blagues des anglais sont parfois hermétiques à un français et réciproquement. Reste que l’homme rit parce qu’il est esprit. Il s’ensuit qu’il est périlleux de prétendre définir des limites a priori. Il suffit que l’esprit s’émancipe des frontières fixées par le groupe, qu’il s’arrache à toute forme d’engluement, dans la souffrance, dans le sérieux pour faire preuve d’une capacité quasi infinie à transformer en comédie ce que les hommes vivent d’ordinaire sous la forme de la tragédie. « La vie disait Walpole est une tragédie pour ceux qui sentent et une comédie pour ceux qui pensent »

   Aussi à la question soumise à notre examen : « peut-on rire de tout ? » cette grande vertu qu’on appelle l’humour permet de répondre oui. L’humour est une espèce de détachement amusé sur nous-mêmes et sur ce qui nous entoure. Il excelle dans l’art de jouer avec les mots et ce jeu avec les mots est en réalité un jeu avec le réel dont il surprend l’inconsistance, la cocasserie, l’absurdité, les raideurs, les tartuferies diverses et variées. A la différence de l’ironie et du rire ordinaire qui détachent le rieur de ce qu’il désigne comme risible, l’humour n’épargne pas le rieur. Avoir de l’humour c’est savoir rire de soi et du monde. C’est là une certaine manière d’affirmer la supériorité de l’esprit sur tout ce qui peut le détruire ou l’aliéner. On dit d’ailleurs indifféremment « faire de l’humour » ou «  faire de l’esprit » Par un effort, parfois surhumain, il écarte d’un revers de rire ce qui pourrait faire pleurer. Il est liberté, victoire sur soi, sur le monde, joie de la liberté, insolente à l’égard de ce qui la nie.

   En témoignent : Mata-Hari devant le peloton d’exécution en 1917 : « c’est bien la première fois qu’on m’aura pour douze balles ». Les juifs de Vienne après l’Anschluss : « la situation est catastrophique mais pas grave » ou P. Desproges rongé par le cancer : «  plus cancéreux que moi tu meurs » Les virtuoses de l’humour, l’expérience l’atteste avec l’humour juif ou l’humour tchèque sont les peuples persécutés, humiliés, confrontés à la bêtise et à l’oppression. Quand on ne peut pas changer le monde, il reste encore une arme, celle d’en rire.

    « Une révolte supérieure de l’esprit » (Breton) « La politesse du désespoir » (Boris Vian) tel est l’humour, force supérieure de l’esprit. Sans doute cette force n’est-elle pas l’apanage du plus grand nombre. Il y faut du courage, de la supériorité morale et intellectuelle mais elle existe. On peut donc conclure, au terme de cette première analyse que le pouvoir de rire de tout est une capacité humaine et qu’il fait resplendir la souveraine liberté de l’esprit. Il refuse sans gravité de consentir à la bêtise et à la bassesse du monde, il en dénonce les fausses valeurs, il déjoue le tragique. Il s’impose bien, on l’a dit, comme un privilège divin. Pourtant il a des ennemis et certains voudraient qu’une telle capacité soit limitée par la loi. Le droit de rire de tout est régulièrement contesté. Peut-on fonder une condamnation du rire ?

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II)                 L’ambiguïté du rire ou de la légitimité de certains scrupules moraux.

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    Que le rire fasse briller dans l’humour l’exigence d’absolu de l’esprit et la flamme de sa liberté n’exclut pas qu’il puisse aussi s’alimenter à des sources suspectes. Ce qui juge moralement le rire, c’est la nature des motivations dont il procède. Innocent lorsqu’il exprime la joie pure de l’esprit, il se condamne lui-même dès lors qu’il est pétri de ce qu’il a mission de stigmatiser : la bêtise et la bassesse.

   Spinoza distingue ainsi le rire qui est pure joie de la moquerie exprimant la méchanceté, le mépris, la colère, l’appétit de vengeance, tous affects se rapportant à la haine. « Entre la moquerie et le rire, je fais une grande différence. Car le rire, comme aussi la plaisanterie est une pure joie ; et par conséquent, pourvu qu’il ne soit pas excessif, il est bon par lui-même. Et ce n’est certes qu’une sauvage et triste superstition qui interdit de prendre du plaisir. Car, en quoi conviendrait-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? Ethique 4 proposition 45. Ainsi, dès qu’il y a volonté d’humilier l’autre, dès qu’il y a jouissance de sa souffrance le rire est moralement douteux.

   De même le goût et l’habitude de railler peuvent être un des visages de l’aliénation humaine. Derrière l’irrépressible besoin de se moquer se devinent une blessure ancienne, un pathos dont le sujet ne parvient pas à se libérer. Chamfort a tracé un très beau portrait de ce personnage. « Mr E…jouit excessivement des ridicules qu’il peut saisir et apercevoir dans le monde. Il paraît même charmé, lorsqu’il voit quelque injustice absurde, des places données à contresens, des contradictions pitoyables dans la conduite de ceux qui gouvernent, les scandales de toute espèce que la société offre souvent. D’abord j’ai cru qu’il était méchant, mais, en le fréquentant davantage, j’ai démêlé à quel principe appartient cette manière de voir : C’est un sentiment honnête, une indignation vertueuse qui l’a rendu longtemps malheureux, et à laquelle il a substitué cette habitude de plaisanterie, qui voudrait n’être que gaie, mais qui, en devenant quelquefois amère et sarcastique, dénonce la source dont elle part ».

   Le rire peut aussi être la marque de l’insensibilité. Bergson en fait d’ailleurs une des conditions du rire. « Le comique, écrit-il, naîtra quand les hommes réunis en groupe dirigeront leur attention sur l’un d’entre eux en faisant taire leur sensibilité et exerçant leur seule intelligence » De fait, la sensibilité, variable selon les individus, fixe les limites du rire. Lorsque les ridicules que le rire épingle, sont sources de souffrances pour les autres, on n’a pas le cœur à rire. L’obèse honteux de sa disgrâce suscite la compassion. Les âmes sèches trouvent donc plus à rire que les âmes tendres et délicates.

   Le rire peut aussi être l’écho de tout ce qui circule dans une société en matière de préjugés et de vulgarité. On pense bien sûr aux histoires belges, antisémites, ou aux blagues mettant en scène un arabe construit dans l’imaginaire raciste. Qu’un groupe ne puisse jouir de sa propre sociabilité que dans le fantasme de l’étrangeté de l’autre, dans la projection sur l’autre du négatif n’est pas ce qui honore la conscience collective. Non point que cette pratique dégrade ceux aux dépens de qui on rit. En quoi le rire des français peut-il destituer les belges de leur dignité ? Ils ne cessent pas d’être ce qu’ils sont et comme on est toujours le belge de quelqu’un ils ne se priveront pas de faire la même chose. En Belgique on raconte des histoires de français. Mais certaines blagues fort grossières dégradent moralement les rieurs et cela est suffisant pour avoir des réserves à l’endroit de ce genre de rire.

   Le rire peut enfin, comme Freud l’a montré, être une activité psychique régie par des processus inconscients. En ce sens il est passionnel au sens propre du terme, ordonné à la dynamique des pulsions sexuelles et agressives et à la recherche de la satisfaction. En mettant en scène le caché, l’interdit, l’indécent dans la blague obscène par exemple, le comique offre une jouissance symbolique. Il permet à des pulsions refoulées de s’exprimer sous forme substitutives et de se satisfaire. Le rire est expérience de plaisir. A observer le nombre de blagues tournant autour de la sexualité on ne peut s’empêcher de penser qu’un honnête homme n’a pas tout à fait de quoi être fier de ce rire là.

   L’ambiguïté du rire voire son aliénation ne doit donc pas être méconnue. S’ensuit-il que le scrupule moral doive se traduire sous forme juridique ? C’est bien la tentation qu’on voit poindre dangereusement à une époque où sévit la mode du « politiquement correct » « Les chiennes de garde » sont aux aguets, prêtes à nettoyer le territoire de toute plaisanterie sexiste ou machiste. Les diverses ligues de « vertu » aussi. Le délit de diffamation ou d’injure ne suffit plus pour protéger les personnes. Le fameux « respect de la dignité de la personne » est mis à toutes les sauces et en son nom on encourage toutes les susceptibilités à porter plainte. La question est donc maintenant de savoir s’il est légitime d’interdire de rire de tout, autrement dit s’il faut remettre en cause la liberté de pensée et d’expression.

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III)             La nécessité morale de sauver le droit de rire de tout.

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  D’abord remarquons que dans la mesure où on rit de l’humain, il y aura toujours quelqu’un pour se sentir visé, Le rire heurte les susceptibilités comme la conquête de la liberté heurte le goût de la servitude. Il est subversif par nature. L’analyse de l’essence du risible l’a établi : on rit de ce qui marque l’échec d’un certain idéal de perfection inhérent à l’esprit. A ce titre il n’est jamais inoffensif. Comme l’ironie socratique, il déstabilise, irrite et suscite le rejet des esprits chagrins et profondément aliénés. Or quelle est la vocation de la loi ? De protéger la liberté ou la servitude ? La réponse est dans nos principes constitutionnels. Nous avons affirmé que la liberté est un droit fondamental de la personne humaine. Droit pour chacun de croire ce qu’il veut et d’être ce qu’il est, dès lors que l’exercice de sa liberté ne menace pas l’exercice de ce même droit chez les autres. En quoi l’humour supprime-t-il la liberté de ceux qu’il épingle ? La réponse est claire : en rien. Les caricatures d’un Prophète ou du Messie n’empêchent pas les fidèles d’un credo de pratiquer leur religion. En revanche ceux qui réclament des poursuites ou la condamnation à mort des humoristes dénient aux autres le droit d’avoir un autre credo. Les uns exercent la liberté de penser, les autres sont liberticides.

   Le rire est donc menacé parce qu’il est vécu comme une menace. Et pour qui est-il une menace ? Pour ceux qui ne sont pas capables de prendre du recul par rapport à leurs caractéristiques physiques ou psychiques, à leurs croyances, à leurs engagements etc. Leur manque, la liberté intellectuelle et morale qui les rendrait capables de rire joyeusement lorsque le rire est l’expression de la liberté ou de rire encore, du rire qui trahit la misère morale du rieur. Mais ils adhèrent, aussi ne supportent-ils pas ce regard sur eux-mêmes, qui,  juste ou injuste les invite à la distanciation.

  Qui ne voit que ce vécu est l’aveu d’une faiblesse ? La peur de la liberté est invariablement le propre de ce qui ne participe pas de la liberté. A l’époque où l’église catholique régentait les esprits le rire était interdit à l’égard de tout ce qu’elle sacralisait. Depuis, les divers totalitarismes ont montré la même horreur pour la liberté de l’esprit. Une boutade circulant au sein du bloc communiste au temps de sa puissance est éloquente ; «  le journal officiel annonce l’organisation d’un concours de blagues politiques. Premier prix ; vingt ans de goulag »

  Que cette censure soit inefficace, cela va de soi. On n’empêchera jamais les gens de rire sous cape, d’autant plus gaiement qu’il n’y a rien à respecter dans des institutions liberticides. Ainsi, paradoxalement, l’interdiction du rire est un symptôme de fragilité.

 Elle est aussi la forme la plus avérée de la perversion fanatique. Car le fanatisme est un zèle aveugle pour une idée ou un dieu. Il procède, en général de la haine du monde tel qu’il va, avec ses imperfections, sa pluralité, ses ambiguïtés. Le fanatisme politique ou religieux se nourrit du fantasme de la pureté morale et du goût des idoles.  Rien ne lui est plus étranger que le sens de l’humour, pour deux raisons au moins. D’une part parce que l’humour implique une capacité de distanciation or l’aliénation se reconnaît à l’impossibilité de prendre du recul, d’autre part parce qu’il est exempt de haine or le fanatisme est pétri de haine. Le détachement de l’humour, au contraire, n’est pas refus haineux du réel. Il est aussi acceptation. Dans la façon pour l’esprit de se rendre souverain, il y a une bienveillance foncière. Les hommes sont ce qu’ils sont, avec leur indigence, leur petitesse, leurs aveuglements, leur grandeur aussi. Le rieur se sent partie prenante de cette pathétique comédie, il en rit et il y a de la jubilation dans son rire autant que de la condamnation. D’un revers de rire il écarte ce qui est risible, il ne le prend pas au sérieux parce qu’il ne relève pas de l’esprit de sérieux.

   Avec  «  le préjugé de la bête sérieuse » selon la belle formule de Nietzsche, on est, en effet, aux antipodes du rire, « ce vice olympien ».  Il s’ensuit que la lourdeur de l’esprit de sérieux pose des limites de fait à la pratique du rire. Les gens sérieux ne plaisantent pas et n’aiment pas les plaisantins. Les religieux, les puritains, les légalistes, les champions de l’ordre moral, les militants, les notables drapés dans le sentiment de leur respectabilité, «  la bien-pensance »actuelle ne badinent pas avec le rire. Il  faut rire de ce dont ils rient, sinon gare ! Ils adhèrent, donc ils sacralisent. Prendre au sérieux, c’est avoir perdu le sens de la distance. « Il n’y a que les sots et les huîtres qui adhèrent » écrit irrévérencieusement Paul Valéry et Simone De Beauvoir précise « il y a sérieux dès que la liberté se renie au profit de fins qu’elle prétend absolues ».

   S’il y a de l’Absolu, en effet, l’esprit doit se prosterner et vénérer. Le rire ne peut être que blasphématoire et sacrilège et comme tel passible de mort ou de prison.

 Mais où est cette plénitude de l’absolu ? Socrate débusque les fausses certitudes mais il revendique son inscience. Le Christ condamne le péché du monde mais il est en croix. La ciguë et la croix témoignent que la place de l’Absolu est vide. L’Absolu est ce qui travaille en creux dans l’esprit de l’homme, essentiellement dans la conscience de la déficience. Le rire est la sanction d’un monde déchu, la sanction et le salut. Il est ce qui nous sauve de toute forme d’engluement. On ne soulignera jamais assez son rôle libérateur. Molière a peut-être plus fait pour libéraliser les esprits que tous les philosophes du monde.

    Voilà pourquoi, il faut rire de tout, de ce qui se prétend Vérité, de Dieu, du sacré, de soi-même, du sérieux etc. « il faut rire de tout disait Desproges. C’est extrêmement important. C’est la seule façon de friser la lucidité sans tomber dedans ».

   Reste, qu’il faut s’empresser de rajouter toujours avec Desproges « pas avec n’importe qui ». Le sérieux s’en offense et vous fait des ennuis. Il convient donc de comprendre que le droit de rire de tout est certes un droit fondamental, puisqu’il est le droit à la liberté de penser et de s’exprimer, mais ce droit doit être exercé publiquement avec prudence. La prudence est pour les Anciens la vertu de sagesse pratique. Puisque le monde dans lequel l’homme a à vivre n’est pas un monde d’êtres moralement et intellectuellement libres, il faut en tenir compte.  Non point, parce qu’il est irrespectueux d’exercer ce droit, (respecter les personnes n’a jamais signifié respecter la bêtise et s’interdire de l’épingler là où elle prospère)) mais parce qu’il faut  se préoccuper de la paix civile et de sa propre tranquillité.

   On ne peut pas davantage rire avec ceux qui, englués dans le pathos n’ont plus de liberté spirituelle. Ils souffrent trop pour être capables de recul. Il convient avec bienveillance de ménager leur sensibilité, ce qui est pour Bergson la définition de la politesse.

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  Conclusion générale.

   En droit «  on peut se moquer de tout et rire de tout. Je dis d’un rire sain et libre, sans aigreur, sans tristesse, sans la moindre trace de méchanceté » (Alain)  Mais en fait, la prudence exige de faire attention. Il faut compter avec les susceptibilités humaines et le goût des idoles.

  Miséricorde pour la raideur pathétique.

  Quant à la raideur bien- pensante chacun est libre dans son for intérieur d’en rire.

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Lecture

  « Toutes ces mésaventures firent que je m’enfermais de plus en plus dans ma chambre et que je me mis à écrire pour de bon. Attaqué par le réel sur tous les fronts, refoulé de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l’habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à y vivre, à travers les personnages que j’inventais, une vie pleine de sens, de justice et de compassion. Instinctivement, sans influence littéraire apparente, je découvris l’humour cette façon habile et entièrement satisfaisante de désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus. L’humour a été pour moi, tout le long du chemin, un fraternel compagnonnage ; je lui dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive. Certains de mes « amis », qui en sont totalement dépourvus, s’attristent de me voir, dans mes écrits, dans mes propos, tourner contre moi-même cette arme essentielle; ils parlent, ces renseignés, de masochisme, de haine de soi-même, ou même, lorsque je mêle à ces jeux libérateurs ceux qui me sont proches, d’exhibitionnisme et de muflerie. Je les plains. La réalité est que « je » n’existe pas, que le « moi » n’est jamais visé, mais seulement franchi, lorsque je tourne contre lui mon arme préférée; c’est à la situation humaine que je m’en prends, à travers toutes ses incarnations éphémères, c’est à une condition qui nous fut imposée de l’extérieur à une loi qui nous fut dictée par des forces obscures comme une quelconque loi de Nuremberg. Dans les rapports humains, ce malentendu fut pour moi une source constante de solitude, car rien ne vous isole plus que de tendre la main fraternelle de l’humour à ceux qui, à cet égard, sont plus manchots que les pingouins. »

        Romain Gary. La promesse de l’aube, folio, Gallimard, 1980, p. 183.