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« Quand quelqu’un ne trouve pas beau un édifice, un paysage, un poème, il ne se laisse pas imposer intérieurement l’assentiment par cent voix, qui toutes les célèbrent hautement. Il peut certes faire comme si cela lui plaisait à lui aussi, afin de ne pas être considéré comme dépourvu de goût; il peut même commencer à douter d’avoir assez formé son goût par la connaissance d’une quantité suffisante d’objets de ce genre (de même que quelqu’un qui croit reconnaître au loin une forêt dans ce que tous les autres aperçoivent comme une ville doute du jugement de sa propre vue). Mais, en tout cas, il voit clairement que l’assentiment des autres ne constitue absolument pas une preuve valide pour l’appréciation de la beauté : d’autres peuvent bien voir et observer pour lui, et ce que beaucoup ont vu d’une même façon peut assurément, pour lui qui croit avoir vu la même chose autrement, constituer une preuve suffisante pour construire un jugement théorique et par conséquent logique; mais jamais ce qui a plu à d’autres ne saurait servir de fondement à un jugement esthétique. Le jugement des autres, quand il ne va pas dans le sens du nôtre, peut sans doute à bon droit nous faire douter de celui que nous portons, mais jamais il ne saurait nous convaincre de son illégitimité. Ainsi n’y a-t-il aucune preuve empirique permettant d’imposer à quelqu’un le jugement de goût »

                                  Kant, Critique de la faculté de juger, § 33

 

Thème : le jugement de goût.

 

Question : Qu’est-ce le jugement de goût ? Le premier enjeu de ce texte consiste à préciser ce que l’on signifie lorsqu’on distingue le beau du laid. Car si, lorsque je dis que ce paysage est beau, je signifiais simplement le plaisir que j’éprouve à le contempler, il n’y aurait pas de problème. J’affirmerais qu’il me plaît à moi et je ne prétendrais pas que les autres dussent nécessairement partager mon plaisir. Or avec le jugement de goût il en va tout autrement. Lorsque je dis : « c’est beau », je dis à la fois que ma perception est heureuse et que mon appréciation peut exiger l’assentiment universel. Je parle de la beauté comme s’il s’agissait d’une propriété objective du paysage à laquelle mes semblables devraient être, comme moi, sensibles. Au fond j’affirme à la fois :

  • la subjectivité irréductible du jugement de goût dans la mesure où il s’agit bien d’un jugement esthétique, l’esthétique concernant « ce qui est simplement subjectif dans la représentation d’un objet, c’est-à-dire ce qui constitue sa relation au sujet et non à l’objet». (Critique de la faculté de juger. Introduction VII) ;
  • et l’objectivité du beau dans la mesure où il s’agit d’un jugement enveloppant la nécessité d’une adhésion universelle.

   D’où le problème. S’ensuit-il que cette prétention à l’universalité s’assure de sa légitimité en prenant en considération le jugement des autres ?

 

Thèse : Non, répond Kant.  « Quand quelqu’un ne trouve pas beau un édifice, un paysage, un poème, il ne se laisse pas imposer intérieurement l’assentiment par cent voix, qui toutes les célèbrent hautement ». Le jugement de goût est absolument singulier. D’où notre étonnement. Comment peut-on à la fois universaliser son expérience et ne pas fonder cette prétention sur un accord intersubjectif effectif ?

   Pour bien pointer la spécificité du jugement esthétique, Kant le met en perspective avec le jugement de connaissance.

 

Question : Qu’est-ce qui distingue le jugement esthétique du jugement théorique ou logique ? Les deux ont ceci de commun qu’ils se formulent sous le présupposé d’un sens commun à défaut duquel il n’y aurait pas de communication possible entre les hommes mais qu’en est-il du sens commun esthétique ? Comment l’individu se rapporte-il à lui ? Est-ce de la même façon que pour le sens commun théorique ?

 

Thèse : A l’évidence non. Et pourtant même l’expérience esthétique atteste que l’homme se sent inscrit dans une communauté humaine dont les accords intersubjectifs sont implicitement pris en considération pour s’assurer de sa propre humanité. Deux indications le suggèrent :

  1) La première révèle une grande finesse psychologique. Kant fait remarquer que lorsqu’il y a désaccord manifeste entre le jugement d’une personne et le jugement des autres, celle-ci peut éprouver de la gêne à exprimer son appréciation. Tout se passe comme si elle redoutait d’être exclue d’une communauté de goût, comme si elle avait peur « d’être considérée comme dépourvue de goût ». D’où la tentation, chez certains, de faire semblant de partager le goût commun afin de ne pas se singulariser négativement. Les études de Bourdieu confirment cette observation : les gens interrogés sur les œuvres qu’ils trouvent belles répondent moins en fonction de leur expérience que de ce qu’ils supposent être le goût de ceux qui les interrogent afin de ne pas apparaître comme des gens dénués de goût. Mais là où Bourdieu ne voit que les effets de domination du goût d’une classe privilégiée ou des distinctions sociales, Kant  déchiffre la condition transcendantale du jugement de goût. Celui-ci suppose le principe d’un sens commun esthétique, il implique l’exigence d’un assentiment universel. Si ce n’était pas le cas on ne dirait pas : « c’est beau ». On se contenterait de dire : « cela me plaît » ou « c’est agréable ».

 « Lorsqu’il s’agit de ce qui est agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme d’un objet qu’il lui plaît, soit restreint à sa seule personne. Aussi bien disant : «  Le vin des Canaries est agréable », il admettra volontiers qu’un autre corrige l’expression et lui rappelle qu’il doit dire : cela m’est agréable […] Ce serait folie que de discuter à ce propos, afin de trouver erroné le jugement d’autrui qui diffère du nôtre, comme s’il lui était logiquement opposé ; le principe : « à chacun son goût » (s’agissant des sens) est un principe valable pour ce qui est agréable. Il en va tout autrement du beau. Il serait (tout juste à l’inverse) ridicule que quelqu’un, s’imaginant avoir du goût, songe à en faire preuve en déclarant : cet objet (l’édifice que nous voyons, le vêtement que porte celui-ci, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre appréciation) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau ce qui ne plaît qu’à lui. Beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme et de l’agrément, personne ne s’en soucie ; toutefois lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction ; il ne juge pas seulement pour lui, mais pour autrui et il parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses » Critique de la faculté de juger, § 7.

   Il s’ensuit que si  les hommes ont une réticence à assumer la singularité du jugement de goût, au point de faire preuve d’hypocrisie parfois, c’est qu’ils considèrent que l’affirmation : « c’est beau » ne peut pas valoir pour un seul. Ce qui ne vaut que pour un seul ne vaut rien. En matière de beau : « à chacun son goût » signifierait que le goût n’existe pas.  Il ne faut donc pas confondre le jugement qui dit le beau et  celui qui dit l’agréable. Un jugement portant sur le beau qui ne prétendrait pas à l’assentiment de tous serait une contradiction logique.

 2)   La deuxième indication va dans le même sens. Toujours avec la même finesse Kant fait remarquer que le désaccord des appréciations esthétiques commence par susciter un doute sur la valeur de son propre jugement. Et à la fin du texte, il précise que c’est « à bon droit ». Ce doute peut donc être légitimé, c’est-à-dire justifié raisonnablement, car n’importe quel jugement étant une opération d’entendement et l’entendement une faculté commune, la communauté des hommes est engagée en lui. De ce point de vue il n’y a pas de différence entre le domaine esthétique et celui de la connaissance.

  Or lorsque je suis le seul à percevoir une forêt là où tous les autres voient une ville, il ne me vient pas à l’esprit, folie exceptée, de considérer que j’ai raison et les autres, tort. Ce qui assure, à mes propres yeux, la rectitude de mon jugement c’est son accord avec celui des autres. La singularité logique disqualifie mon appréciation et je ne persévère pas dans un jugement théorique singulier. Kant le souligne clairement dans un autre de ses ouvrages : « Le seul caractère général de l’aliénation est la perte du sensus communis et l’apparition d’une singularité logique (sensus privatus) ; par exemple un homme voit en plein jour sur sa table une lumière qui brûle, alors qu’un autre à coté de lui ne la voit pas ; ou il entend une voix qu’aucun autre ne  perçoit. Pour l’exactitude de nos jugements en général et par conséquent pour l’état de santé de notre entendement, c’est une pierre de touche subjectivement nécessaire que d’appuyer notre entendement sur celui d’autrui sans nous isoler avec le nôtre, et de ne pas faire servir nos représentations privées à un jugement en quelque sorte public » (Anthropologie du point de vue pragmatique). On sait d’ailleurs que c’est ce qui fonde la seconde maxime du sens commun en ce qui concerne l’acte de penser : Penser en se mettant à la place de tout autre. Si l’homme étroit d’esprit est prisonnier de son arbitraire subjectif, un homme d’esprit ouvert s’efforce de s’élever à un point de vue universel, ce qu’il ne peut déterminer qu’en se plaçant au point de vue d’autrui.

   L’intérêt du propos kantien est ici d’établir une analogie entre le plan théorique et le plan esthétique. Je ne me sens pas plus autorisé à croire que je puisse être le seul à trouver beau quelque chose que je ne le suis à croire que j’ai raison tout seul. La capacité de distinguer le beau du laid, (ce qu’on appelle le goût), ne me semble pas plus être frappée au sceau de l’arbitraire subjectif que celle de discriminer le vrai du faux. Aussi le désaccord avec les autres me conduit-il à me remettre en cause et à me demander si je n’ai pas laissé en friche mes capacités esthétiques par une absence d’éducation esthétique. L’expérience montre en effet que la sensibilité esthétique se modifie par la fréquentation des œuvres. Le beau se saisit par contraste avec le laid, la réussite formelle par écart avec ce qui est moins réussi et il va de soi que seul le contact avec les uns permet de faire la différence avec les autres.

   Prenons l’exemple d’une œuvre littéraire. Tant qu’on n’a pas la pratique des grands textes, dont la grandeur s’atteste dans leur immortalité, il est difficile d’identifier la médiocrité de la littérature de gare. Idem pour la peinture ou la musique. Même un empiriste comme Hume n'explique pas la variété des appréciations humaines en matière esthétique par l'absence  d'une universalité naturelle du goût mais par la variété des circonstances dans lesquelles le jugement s'exerce. En l'absence d'une culture de la délicatesse de la perception esthétique, de la pratique d'un art particulier, de la comparaison entre des œuvres de qualité différente, de l'ascèse des préjugés, Hume soutient qu’on ne peut pas prononcer un jugement autorisé en matière de goût.

 

Questions : Mais alors sur quoi se fonde un tel jugement ? Se construit-il de la même manière que le jugement théorique ? S’il exige l’adhésion universelle, cela signifie qu’il doit pouvoir se justifier par des raisons, qu’on doit pouvoir discuter du goût  car il est permis de discuter là seulement où l’on a l’espoir de s’accorder. Cf. Critique de la faculté de juger, § 56.   La question est donc, en dernière analyse, de savoir si l'on peut convaincre autrui de la beauté ou de la laideur d'un objet.

 

Thèse : Pour éclaircir les choses Kant approfondit l’analyse comparative du jugement théorique et du jugement esthétique.

   Dans le cas du jugement théorique, l’assentiment des autres est une preuve suffisante de la validité du jugement. L’accord intersubjectif est la garantie absolue de sa rectitude tandis que :

  • « l’assentiment des autres ne constitue absolument pas une preuve valide pour l’appréciation de la beauté ;
  • il « n’y a pas de preuve empirique permettant d’imposer à quelqu’un le jugement de goût » ;
  • jamais le jugement des autres « ne saurait nous convaincre de l’illégitimité » de notre propre jugement.

   Les termes convoqués pour marquer l’hétérogénéité des champs théorique et esthétique appartiennent au registre de la rationalité. Une preuve est ce qui ôte le doute, ce qui amène l’esprit à admettre la vérité d’une proposition ou la réalité d’un fait. En matière de connaissance, les jugements humains ont nécessairement besoin de s’étayer sur des preuves et la garantie absolue de la validité d’une affirmation est de pouvoir faire l’accord des esprits. Rappelons qu’ « absolu » signifie : qui ne dépend de rien d’extérieur à soi. Il s’ensuit qu’il faut et il suffit que l’accord des membres de la communauté des esprits soit réalisé sur un énoncé pour ne pouvoir en douter. L’assentiment des autres, pour autant que ces autres ne sont pas des esprits fanatisés mais des esprits libres, est une preuve absolument valide de la vérité d’un jugement de connaissance. L’accord intersubjectif est suffisant pour nous convaincre, dans le cas d’un différend, de notre erreur.  

 Sur le plan théorique, les autres peuvent donc nous expliquer par des raisons que nous nous trompons; ils ont le pouvoir de nous convaincre car « convaincre » consiste à amener l’autre à consentir à une conclusion par des arguments valides pour la communauté des esprits. Ceux-ci ont un caractère contraignant, de telle sorte que l’intériorité rationnelle ne résiste pas, sauf à se nier elle-même, au jugement commun.

   Il n’en est pas ainsi avec le jugement esthétique. L’assentiment intérieur ne peut pas être imposé et « cent voix qui célèbrent hautement» la beauté d'un paysage n'ont pas autorité pour déterminer le jugement esthétique. Pourquoi? Parce qu'il  est impossible de justifier par des concepts l’appréciation de la beauté. « Le beau est ce qui est représenté sans concept comme l’objet d’une satisfaction universelle » écrit Kant. Critique de la faculté de juger, § 6.

   Son seul fondement est la satisfaction éprouvée en présence de l’objet beau. Lorsque je dis « c’est beau », je dis mon plaisir à contempler l’objet. Mon jugement  ne renseigne pas sur les qualités objectives de l’objet, observables empiriquement, comme c’est le cas dans le jugement de connaissance, mais sur la manière dont je suis affecté par lui. Et ce plaisir, dit Kant, n’est pas le seul agrément donné dans la sensation, car si c’était le cas, il ne pourrait avoir qu’une valeur individuelle. Ce plaisir, soutient-il, n’est pas la cause mais l’effet du sentiment de la communicabilité universelle de l’état d’esprit, éprouvé en présence de l’objet. Si donc nous prétendons à l’universalité subjective, c’est que le jugement sur l’objet précède et détermine le sentiment de plaisir. Nous sentons, dans ce jugement, une harmonie naturelle, non fondée sur des concepts, entre notre imagination et notre entendement, entre nos facultés sensibles et nos facultés intellectuelles, harmonie qui doit être valable pour chacun, et par conséquent universellement communicable. « L’universelle communicabilité subjective des représentations dans un jugement de goût, devant se produire sans supposer un concept déterminé, ne peut être autre chose que l’état d’âme résultant du libre jeu de l’imagination et de l’entendement » Critique de la faculté de juger, § 9.

   La beauté a en effet ceci de spécifique qu’elle nous délie de tout rapport intéressé aux choses en nous faisant exister dans notre liberté d’être indistinctement intelligible et sensible nouant avec elles une relation contemplative. Ni satisfaction d’un désir, ni satisfaction d’un intérêt, elle est l’objet d’une satisfaction, que Kant décrit paradoxalement comme satisfaction pure ou désintéressée.  Ce qui fonde  l’idée que l’état d’âme suscité en sa présence met en jeu l’humaine nature dans ce qui concerne notre part commune. « Qui a conscience que la satisfaction produite par un objet est exempte d’intérêt, ne peut faire autrement qu’estimer que cet objet doit contenir un principe de satisfaction pour tous » Critique de la faculté de juger, § 6.  C’est donc parce que les conditions subjectives du jugement sont celles de l’homme pensé comme subjectivité transcendantale que la satisfaction produite par la représentation du beau est élevée à l’universel. En disant « c’est beau », chacun « estime qu’il est possible (ce qu’il fait d’ailleurs réellement) de former des jugements susceptibles d’exiger un tel assentiment universellement, et en fait chacun suppose cet assentiment pour tous ses jugements de goût, sans que les sujets s’opposent sur la possibilité d’une telle prétention, car ce n’est qu’en ce qui concerne la juste application de cette faculté dans des cas particuliers qu’ils ne parviennent pas à s’accorder ». Critique de la faculté de juger, § 8.

   Soulignons la réserve : l’accord intersubjectif engagé dans le jugement de goût porte sur la possibilité de la prétention à l’universel non sur « la juste application de cette faculté à des cas particuliers ». Il va de soi que les hommes se trompent souvent et qu’ils ne savent pas toujours reconnaître ce qui mérite d’être jugé beau, mais chaque fois qu’ils se permettent ce jugement, ils postulent la possibilité de l’harmonie intersubjective.

    Kant nous demande donc de faire tenir ensemble deux idées :

  • On ne peut pas disputer de goût car n’ayant pas d’autre fondement qu’une expérience subjective il ne peut pas s’étayer sur des preuves empiriques ou rationnelles. Impossible d’énoncer une règle universelle (un concept) d’après laquelle on pourrait déterminer objectivement la beauté d’un objet et convaincre l’autre par des raisons d’assentir à notre appréciation. Les arguments rationnels étant impuissants à déterminer le jugement de goût, nul ne peut l’imposer à un autre de l’extérieur. Son seul fondement est un sentiment de satisfaction et un sentiment s’éprouve, il ne se prouve pas. La singularité d’un tel jugement est donc irréductible.
  • Ce qui ne l’empêche pas de se prétendre communicable a priori et donc de revendiquer une universalité qui, pour n’être ni cognitive, ni logique n’en est pas moins une universalité esthétique, un sens commun esthétique. « Dès que l’on porte un jugement sur des objets uniquement d’après des concepts, toute représentation de beauté disparaît. On ne peut donc indiquer une règle d’après laquelle quelqu’un pourrait être obligé de reconnaître la beauté d’une chose. On ne veut pas se laisser dicter son jugement par quelque raison ou par des principes lorsqu’il s’agit de savoir si un habit, une maison, ou une fleur sont beaux. On veut examiner l’objet de ses propres yeux, comme si la satisfaction qu’on y prend dépendait de la sensation ; et cependant si l’on déclare que l’objet est beau, on croit avoir pour soi toutes les voix et l’on prétend à l’adhésion de chacun, bien que toute sensation personnelle ne soit décisive que pour le sujet et sa satisfaction propre. Par où l’on voit que dans le jugement de goût on ne postule rien que cette universalité des voix par rapport à la satisfaction, sans la médiation des concepts ; par conséquent on postule la possibilité d’un jugement esthétique qui puisse être valable en même temps pour tous. Le jugement de goût ne postule pas lui-même  l’adhésion de chacun (seul un jugement logique universel peut le faire parce qu’il peut présenter des raisons) ; il ne fait qu’attribuer à chacun cette adhésion comme un cas de la règle dont il attend la confirmation de l’accord des autres et non pas de concepts. L’assentiment universel est donc seulement une Idée. » Critique de la faculté de juger, § 8. Il s’ensuit qu’on peut définir le goût comme « la faculté de juger ce qui rend notre sentiment procédant d’une représentation donnée, universellement communicable sans la médiation d’un concept » Critique de la faculté de juger, § 40. Il ne s’agit pas, bien sûr, de prétendre que ce sens commun est une réalité empirique, mais le jugement esthétique le présuppose comme « une norme idéale » et la raison le pose comme une Idée régulatrice de l’exercice du jugement esthétique.

 

Conclusion :

   Etonnant jugement esthétique. Sa détermination est entièrement subjective. Parce qu’il se fonde sur un sentiment, il ne peut se justifier par des concepts et nul autre que le sujet affecté par l’objet ne peut être la mesure de l’appréciation esthétique. Ce qui ne conduit pas Kant à affirmer la relativité du goût. C’est bien sûr le contre-sens qu’une lecture rapide de ce texte et l’idéologie de l’époque peuvent induire. Dans un monde démocratique où chacun est décrété l’égal de chacun, on fait volontiers de la particularité empirique des individus la mesure du vrai, du bien et du beau. « A chacun sa vérité », comme « à chacun son propre goût ». D’où « l’anarchie esthétique » et « l’anarchie rationaliste » régnant dans ce que Platon appelle la caverne. Les opinions y sont reines et les accords intersubjectifs, implicites dans tout jugement, sont ceux qui valent à l’intérieur de groupes pluriels, non pour l’humanité entière. La subjectivité empirique et ses conditionnements socioculturels prétendent définir l’humain en lieu et place de ce que Kant appelle la subjectivité transcendantale. L’universel est un lieu vide. Et pourtant le jugement engage, en droit, la communauté des hommes. Comme l’idée de vérité exige pour être signifiante le principe d’un sens commun logique, l’idée de beauté exige celui d’un sens commun esthétique.

 

Annexe :

 

   Dans son livre La crise de l’art contemporain, 1997, Yves Michaud interprète de manière intéressante l’esthétique kantienne.

   Il lie le projet kantien à un moment historique : celui la modernité, marquée par l’entrée de l’art dans l’espace public de la discussion. Modernité esthétique inséparable de la modernité politique. Comme l’homme revendique le droit d’instituer son monde en qualité de sujet autonome, il revendique celui de déterminer librement les critères du beau.

   L’art « est devenu l’Art avec un grand A, non pas pour des raisons esthétiques mais pour des raisons sociales : lorsqu’il est devenu un objet goûté et discuté par un public d’amateurs.

   Malgré l’apparence du paradoxe, l’art pour l’art, c’est d’abord et avant tout l’art pour le public. Ce n’est pas l’esthétique, au sens où nous l’entendons comme champ d’expériences spécifiquement esthétiques, qui commande l’autonomisation de l’art : c’est l’entrée de l’art dans la sphère publique qui engendre la question esthétique. Et c’est alors que la pluralité des jugements de goût d’un public et leur confrontation dans un espace public conduit à poser la question des critères du goût »PUF, p. 230.231.

   D’où le souci kantien de fonder l’universalité du jugement de goût en respectant la singularité du jugement esthétique et de promouvoir, selon notre auteur, une utopie communicationnelle, une utopie de la citoyenneté, c’est-à-dire une utopie d’un monde commun ayant consistance aussi bien au niveau théorique que politique et esthétique. C’est que la possibilité d’un monde commun requiert « la culture des facultés de l’âme grâce à ces connaissances préliminaires, que l’on nomme humaniora, sans doute parce que humanité signifie d’une part le sentiment universel de sympathie, d’autre part la faculté de pouvoir se communiquer d’une manière intime et universelle ; ces qualités réunies constituent la sociabilité convenant à l’espèce humaine, grâce à laquelle elle se distingue de l’animalité bornée. Le siècle aussi bien que les peuples, en lesquels la tendance à une sociabilité légale, qui constitue un peuple en un corps commun durable, luttait avec les grandes difficultés qui s’attachent au grave problème d’unir la liberté (et par conséquent aussi l’égalité) avec la contrainte (plutôt par respect et soumission au devoir que par crainte), – ce siècle et ces peuples devaient tout d’abord inventer l’art de la communication réciproque des Idées entre les classes les plus cultivées et les plus incultes, l’adaptation du développement et du raffinement des premières à la simplicité naturelle et à l’originalité des secondes et ainsi découvrir entre la culture supérieure et la simple nature le moyen-terme qui constitue également pour le goût, en tant que sens commun, l’exacte mesure, qui ne peut être donnée que par des règles générales .

   Il sera difficile pour un siècle à venir de se passer de ces modèles, car il sera toujours plus éloigné de la nature et il pourrait bien être à peine capable, sans en posséder des exemples durables, de se faire une Idée de l’heureuse union dans un seul et même peuple de la contrainte légale qu’exige la culture supérieure avec la force et la justesse d’une nature libre possédant le sentiment de sa propre valeur »

     Kant, Critique de la faculté de juger, § 60.

   Propos prophétiques, à la lumière desquels on peut comprendre ce qui se passe dans une postmodernité qui est moins, à de nombreux égards, la réalisation de l’utopie de la modernité que sa trahison.

   En tout cas je renvoie à la lecture du passage du livre d’Yves Michaud dans lequel il rappelle que le problème central de Kant dans la Critique de la faculté de juger est le problème de la modernité par excellence, à savoir celui de l’intersubjectivité.

 

 «  Un an après le début de la Révolution française, Kant pose la question esthétique dans le contexte du problème politique « de la réunion de la liberté (et donc l’égalité) avec la contrainte (davantage par respect et soumission au devoir que par crainte) ». Il la pose donc au point de rencontre de ce que nous avons appelé l’utopie citoyenne et de sa réalisation. Comme le formule Jacques Rancière, sa question est: « par quelles voies peut passer une égalité de sentiment qui donne à l’égalité proclamée des droits les conditions de son exercice réel? » (Le philosophe et ses pauvres, Fayard, 1982. p. 283). Ce sont, en effet, les mêmes penseurs conservateurs (Burke par exemple) qui posent que la liberté est irréalisable compte tenu de l’inégalité des compétences et que le Beau est l’affaire des gens raffinés et cultivés – et Kant refuse politiquement « l’absolutisation de l’écart entre la « nature » populaire et la « culture » de l’élite ». En d’autres termes, l’universalité formelle du jugement de goût et la sociabilité communicationnelle qui la garantit et qu’elle garantit, non seulement anticipent l’égalité à venir, le devenir réel de l’utopie citoyenne, mais contribuent à sa réalisation.

 L’utopie de l’art est corrélative de l’utopie citoyenne. Cette utopie de l’art est une utopie de la communication possible, une utopie du « communisme culturel », ou du moins de la communauté culturelle. Le monde n’est pas irrémédiablement partagé entre les plus cultivés et les plus incultes puisqu‘il y a précisément cette universalité formelle du jugement de goût. »

 

                              Yves Michaud, La crise de l’art contemporain, 1997,  PUF, p. 236.237.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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4 Réponses à “Peut-on convaincre autrui de la beauté d’un objet ? Kant.”

  1. Valentin dit :

    Bonjour,
    Je ne suis pas sur d’avoir bien compris cette phrase que vous écrivez à la fin du premier paragraphe :
    « Celui-ci suppose le principe d’un sens commun esthétique, il implique l’exigence d’un assentiment universel ».
    Cela veut-il dire que, selon Kant, chacun sait au plus profond de lui ce qui est beau ou non, et que cette universalité du gout esthétique dont il parle est présent en chacun de nous qu’on le veuille ou non?
    J’ai toujours eu du mal avec la théorie de Kant sur le goût et je n’avais en tout cas jamais compris les choses comme cela.
    Si vous pouviez m’éclairer, merci d’avance !
    Et un grand merci pour ce site, une nouvelle fois.

  2. Simone MANON dit :

    Il y a un cours sur ce blog portant sur le jugement de goût: http://www.philolog.fr/le-jugement-de-gout/. Je crois, Valentin, qu’il faut commencer par là si vous voulez comprendre la thèse kantienne.
    Bon courage.

  3. Christine Fiancette dit :

    Désolée, mais je n’arrive plus à retrouver votre réponse et je tombe toujours sur celle d’un certain « Valentin ». Peut-être que quand on a lu une fois la réponse que l’on attendait, elle disparait illico ? (mystère numérique …) . En tous cas, un mot vaut bien un autre : comme je ne suis pas dans les hautes sphères sociales, mais quelque part « hors classe », je suis ravie d’acquérir ce nouveau mot « philistinisme cultivé » et à mon tour je vous en donne un : Wabi Sabi : c’est une disposition esthétique dans laquelle je me reconnais (bien que j’éprouve quelque difficulté à accepter de rentrer dans un cadre). Ma question était moins d’ordre intellectuelle (ou philosophique, ou encore sociale) que « purement » pratique : peu importe l’état de la société (qui peut en juger avec des critères ô combien historiques, ceux de notre époque): ce qui m’intéresse, c’est la voie du Beau…exclusivement, sans snobisme (vis à vis de quel interlocuteur d’ailleurs, autre que virtuel ?), par ce que, à mon sens (et compte tenu de mes limites), c’est la seule qui propose un angle de vue suffisamment large pour accepter l’inacceptable, la vie elle-même. Je ne sais pas si j’aurai un jour le courage de pouvoir enfin m’exprimer sans aller »contre » mais « avec ». Car tout est là. L’esthétique serait cette acceptation de la beauté du monde, à tout moment, y compris dans le bavardage des hommes, et sans en retirer la moindre parcelle (ce que chacun exécute le plus facilement). Car finalement, le plus difficile est d’exister sans s’opposer. En tout cas, j’admire sans retenue, l’aisance avec laquelle vous restituez les écrits philosophiques, dont la plupart ne sont pas à ma portée: trop difficiles, trop abstraits ou à toute petite dose ! CF

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour Christine
    La réponse où je vous indique mon article sur le philistinisme cultivé se trouve au bas du cours consacré au jugement de goût.http://www.philolog.fr/le-jugement-de-gout/
    Merci de m’apprendre une nouvelle expression.. Je vais approfondir un peu l’idée.
    Bien à vous.

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