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   Dans son beau livre intitulé L'Amour et l'Amitié, Allan Bloom remarque qu'avec le personnage de La Tempête, Prospero, « Shakespeare essaye de résoudre le problème le plus difficile pour un dramaturge : représenter un homme sage sans faire de lui un bouffon, ni un fourbe, ni surtout pire que tout un raseur. Que l'art fût presque incapable de rendre la sagesse attrayante, c'est là un problème qui préoccupa particulièrement Platon et Rousseau. Les dialogues platoniciens offrent une sorte de solution partielle de ce problème » P.292, Ed. de Fallois.
 
 

    L'inaptitude de l'art à mettre en scène la figure du sage est ainsi ce qui fonde l'exclusion platonicienne des artistes de la cité bonne. Celle-ci passant par une éducation de l'homme, une paidéia, on ne peut donner droit de cité à des poètes dont la gloire vient de ce qu'ils peignent la folie des hommes, les passions et leurs effets dévastateurs. Ils flattent ainsi la part obscure de l'humaine nature et lui donnent, par la magie de la forme poétique, une séduction dangereuse. «  Et à l'égard de l'amour, de la colère et de toutes les autres passions de l'âme, qui, disons-nous, accompagnent chacune de nos actions, l'imitation poétique ne produit-elle pas sur nous de semblables effets ? Elle les nourrit en les arrosant, alors qu'il faudrait les dessécher, elle les fait régner sur nous, alors que nous devrions régner sur elles pour devenir meilleurs et plus heureux, au lieu d'être plus vicieux et plus misérables » La République, X, 606c. 

  

   Le grand poète que fut Platon, celui dont le génie est parvenu à faire vivre glorieusement la figure de Socrate, condamne donc sévèrement les artistes dont l'imitation des faiblesses humaines a, au rebours de la fonction cathartique des passions que Aristote reconnaît à la tragédie, le rôle peu honorable de rendre délectable ce qui, du point de vue de la sagesse, est misérable.
 
   « [...] ne nous en rapportons pas uniquement à cette ressemblance de la poésie avec la peinture; allons jusqu'à cet élément de l'esprit avec lequel l'imitation poétique a commerce, et voyons s'il est vil ou précieux.
   Il le faut, en effet.
   Posons la question de la manière que voici. L'imitation, disons-nous, représente les hommes agissant volontairement ou par contrainte, pensant, selon les cas, qu'ils ont bien ou mal agi, et dans toutes ces conjonctures se livrant soit à la douleur soit à la joie. Y a-t-il rien de plus dans ce qu'elle fait?
   Rien.
   Or donc, en toutes ces situations l'homme est-il d'accord avec lui-même? ou bien, comme il était en désaccord au sujet de la vue, ayant simultanément deux opinions contraires des mêmes objets, est-il pareillement, au sujet de sa conduite, en contradiction et en lutte avec lui- même? Mais il me revient à l'esprit que nous n'avons pas à nous mettre d'accord sur ce point, En effet, dans nos précédents propos, nous sommes suffisamment convenus de tout cela, et que notre âme est pleine de contradictions de ce genre, qui s'y manifestent simultanément.
   Et nous avons eu raison, dit-il.
   En effet, nous avons eu raison Mais il me semble nécessaire d'examiner maintenant ce que nous avons omis alors.
   Quoi? demanda-t-il.
   Nous disions alors qu'un homme de caractère modéré à qui il arrive quelque malheur, comme la perte d'un fils ou de quelque autre objet très cher, supporte cette perte plus aisément qu'un autre.
   Certainement.
   Maintenant examinons ceci : ne sera-t-il nullement accablé, ou bien, pareille indifférence étant impossible, se montrera-t-il modéré, en quelque sorte, dans sa douleur?
   La seconde alternative, dit-il, est la vraie.
   Mais dis-moi encore : quand crois-tu qu'il luttera contre sa douleur et lui résistera? lorsqu'il sera observé par ses semblables, ou lorsqu'il sera seul à l'écart, en face de lui-même?
   Il se surmontera bien plus, répondit-il, quand il sera observé,
   Mais quand il sera seul, il osera, j'imagine, proférer bien des paroles qu'il aurait honte qu'on entendît, et il fera bien des choses qu'il ne souffrirait pas qu'on le vît faire.
   C'est vrai.
   Or, ce qui lui commande de se raidir, n'est-ce pas la raison et la loi, et ce qui le porte à s'affliger, n'est-ce pas la souffrance même?
   C'est vrai.
   Mais quand deux impulsions contraires se produisent simultanément dans l'homme, à propos des mêmes objets, nous disons qu'il y a nécessairement en lui deux éléments.
   Comment non?
   Et l'un de ces éléments est disposé à obéir à la loi en tout ce qu'elle prescrit.
   Comment ?
   La loi dit qu'il n'y a rien de plus beau que de garder le calme, autant qu'il se peut, dans le malheur, et de ne point s'en affliger, parce qu'on ne voit pas clairement le bien ou le mal qu'il comporte, qu'on ne gagne rien, par la suite, à s'indigner, qu'aucune des choses humaines ne mérité d'être prise avec grand sérieux, et que ce qui devrait dans ces conjonctures, venir nous assister le plus vite possible, en est empêché par la chagrin.
   De quoi parles-tu? demanda-t-il.
   De la réflexion sur ce qui nous est arrivé, répondis-je. Comme dans un coup de dés, nous devons, selon le lot qui nous échoit, rétablir nos affaires par les moyens que la raison nous prescrit comme les meilleurs, et, lorsque nous nous sommes heurtés quelque part, ne pas agir comme les enfants, qui tenant la partie meurtrie, perdent le temps à crier, mais au contraire accoutumer sans cesse notre âme à aller aussi vite que possible soigner ce qui est blessé, relevé ce qui est tombé, et faire taire les plaintes par l'application du remède.
   Voilà, certes, ce que nous avons de mieux à faire dans les accidents qui nous arrivent.
   Or, c'est, disons-nous, le meilleur élément de nous- mêmes qui veut suivre la raison.
   Évidemment.
   Et celui qui nous porte à la ressouvenance du malheur et aux plaintes, dont il ne peut se rassasier, ne dirons-nous pas que c'est un élément déraisonnable, paresseux, et ami de la lâcheté ?
   Nous le dirons assurément.
   Or, le caractère irritable se prête à des imitations nombreuses et variées, tandis que le caractère sage et tranquille, toujours égal à lui-même, n'est pas facile à imiter, ni, une fois rendu, facile à comprendre, surtout dans une assemblée en fête, et pour les hommes de toute sorte qui se trouvent réunis dans les théâtres; car l'imitation qu'on leur offrirait ainsi serait celle de sentiments qui leur sont étrangers.
   Certainement.
   Dès lors, il est évident que le poète imitateur n'est point porté par nature vers un pareil caractère de l'âme, et que son talent ne s'attache point à lui plaire, puisqu'il veut s'illustrer parmi la multitude, au contraire, il est porté vers le caractère irritable et divers, parce que celui- ci est facile à imiter.
C'est évident. »
                               Platon, La République, X, 603b>604e. Traduction R. Baccou.
 

 

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Une Réponse à “Peu séduisante sagesse.”

  1. obi wan dit :

    Bonsoir
    Yoda dans star wars est un sage séduisant (et un guerrier).

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