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Notion de vertu.

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Le poing. César. 1921.1998. Jardin des sculptures à Monaco.

 

 « VERTU, Messieurs, ce mot Vertu est mort, ou, du moins il se meurt. Vertu ne se dit qu'à peine. Aux esprits d'aujourd'hui, il ne vient plus s'offrir de soi, comme une expression spontanée de la pensée d'une réalité actuelle. Il n'est plus un de ces éléments immédiats du vocabulaire vivant en nous, dont la facilité et la fréquence manifestent les véritables exigences de notre sensibilité et de notre intellect » s'écriait Valéry, en 1934, dans son Rapport sur les prix de vertu à l'Académie française. Pléiade, t1, p. 939.940.

 

   Que ne dirait-il aujourd'hui ! Le mot est désormais désuet voire l'objet d'un usage ironique. Qu'un homme puisse s'exercer à la vertu n'est pas loin d'être incongru. L'époque n'est-elle pas au culte des passions, à l'obscénité érigée en lettre de noblesse, au déclin des élites dites « surmoïques » ? La désuétude d'un mot nous en apprend autant sur une époque que sa familiarité sur une autre car chacune se reconnaît moins à ce que les hommes font qu'à ce qu'ils proclament qu'ils devraient faire. Chacune fonde sa politique et sa morale sur une certaine idée de l'humanité et de sa destination et il suffit souvent d'observer les modèles proposés à l'imitation de ceux que l'on éduque pour entrevoir la sensibilité éthique des hommes dans un temps et un espace donnés. Or il fut des époques où l'on n'avait pas besoin d'ouvrir le dictionnaire pour comprendre le sens du mot. A quelles significations renvoie-t-il donc ?

 

   Dans la tradition grecque et romaine la notion connote celle de force ou de puissance. Virtus vient de vir : l'homme au sens de la virilité.

   La vertu d'un être, c'est sa qualité propre, ce qui exprime sa nature dans son excellence.

   Ex : La vertu du cheval de course, c'est de bien courir ; celle de l'œil est de bien voir.

   Chaque élément du cosmos a sa vertu propre. D'où le problème des Grecs : quelle est la vertu de l'homme ? Qu'est-ce qui fait l'excellence humaine ?

   Si l'on s'en tient aux valorisations collectives, on s'aperçoit de certaines variations dans ce que les hommes définissent comme activité réussie :

  • Dans la Grèce homérique (Grèce archaïque du VIII siècle av. J.C.) la vertu, c'est d'être « bon diseur d'avis et bon faiseur d'exploits ». L'éthique homérique célèbre le noble guerrier, le héros ayant le sens de l'honneur, de la gloire et n'hésitant pas à mourir pour défendre les valeurs de son rang. Cet idéal agonistique typique de l'âge aristocratique est d'ailleurs tempéré dans l'Odyssée par rapport à l'Iliade. Ulysse est moins le héros des valeurs guerrières que celui de la nostalgie du foyer, de la terre des hommes mangeurs de pains vaquant à leurs occupations dans la paix retrouvée. Il cesse de n'aimer « que les bateaux avec leurs rames, / les guerres, les épieux acérés et les flèches/ ces fléaux qui font frissonner les hommes », il éprouve le désir « d'agrandir sa maison pour nourrir les enfants » Odyssée, XIV, 222-226. et l'âme d'Achille, des profondeurs de l'Hadès, lui adresse cet hymne à la vie contre tous les vains rêves de gloire : « Ne cherche pas à m'adoucir la mort, ô noble Ulysse !/ J'aimerais mieux être sur terre domestique d'un paysan, / fût-il sans patrimoine et sans ressources, / que de régner ici parmi  ces ombres consumées... » Odyssée, XI, 488-489-490-491.
  • Dans la Grèce classique, à l'époque démocratique, triomphe l'idéal sophistique. La vertu de l'homme consiste alors, comme c'est le cas à notre époque, à bien réussir dans les affaires privées et publiques. D'où le succès de la sophistique car les sophistes se font gloire de posséder et d'enseigner la science de la vertu. « Cette science est la prudence, qui dans les affaires domestiques, lui enseignera la meilleure manière de gouverner sa maison et, dans les affaires de la cité, le mettra le mieux en état d'agir et de parler pour elle » Platon, Protagoras, 318c.

 

   Ces quelques réponses à la question : qu'est-ce qui fait l'excellence humaine ? révèlent l'extrême relativisme des définitions sociales de la vertu. Or le philosophe ne se sent pas chez lui sur une scène où le sens est tributaire de l'arbitraire des jugements humains. Voilà pourquoi, en rupture avec le relativisme triomphant toujours et partout, la philosophie avec Socrate interroge l'essence de la vertu, ce qu'universellement et éternellement, on pourrait définir comme étant la vertu de l'homme.  (On appelle cette question portant sur l'essence, une, éternelle, universelle, la question ontologique).

 

   Cette question en enveloppe une autre car si la vertu est, formellement, ce qui accomplit la nature d'un être dans son excellence, encore faut-il savoir ce qu'il en est de cette nature. Quelle est la nature de l'homme ? Les Anciens répondent avec Socrate : « l'homme c'est l'âme » ou avec Aristote « l'homme est l'animal doué de raison ». L'humanité de l'homme, sa différence spécifique dans le genre animal auquel il appartient, est donc sa part spirituelle et morale. Il s'ensuit qu'accomplir son humanité dans son excellence revient à déployer la partie raisonnable de son être afin de donner à son être et à ses actes le visage des valeurs que la raison permet de se représenter. Cela conduit les Grecs à définir l'idéal du kalos kagathos, de l'homme beau et bon et à en faire l'enjeu de la paideia ou pratique de formation de l'homme grec.

  Une vie accomplie est donc une vie rayonnante de spiritualité. Une telle vie se reconnaît à quatre vertus dites cardinales (de cardo : gong, pivot : ce autour de quoi tout tourne).

   Ces quatre vertus sont : la sagesse, le courage, la tempérance et la justice.

 

   Aristote développe, dans l'Ethique à Nicomaque, une conception de la vertu définie comme juste milieu entre des vices opposés. Ex : le courage tient le juste milieu entre la lâcheté et la témérité et seul le sage ou le prudent peut en juger en raison. Cf. http://www.philolog.fr/aristote-vertu-et-plaisir/

 

   Le christianisme apporte trois vertus dites théologales car elles ont leur fondement en Dieu : La foi, l'espérance et la charité.

 

 Dans toute notre tradition la vertu définit donc un idéal d'humanité que l'éducateur ou une société devrait se préoccuper de sculpter en chacun de ses membres. Descartes décrit cet idéal comme celui de la générosité ou magnanimité, Kant comme « la force morale de la volonté dans l'accomplissement de son devoir ».

 On a l'impression que ces significations ont cessé d'être vivantes parmi nous, pourtant nos contemporains continuent à distinguer le bien du mal, à admirer le courage et à mépriser la lâcheté. Mais chacun prétend être la mesure des valeurs. L'anarchie rationaliste sévit, aussi ne va-t-il pas de soi de réactualiser des analyses dont la prétention n'est rien moins que de nous apprendre à exercer notre métier d'homme.

 

 

 

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16 Réponses à “Notion de vertu.”

  1. Otton Wann dit :

    Vertu : « une facilité acquise par l’exercice »
    (Paul Foulquié)

  2. Simone MANON dit :

    Oui, c’est là la conception aristotélicienne de la vertu.

  3. Otton Wann dit :

    Voir aussi le joli tableau de Dosso Dossi « Jupiter, Mercure et Vertu » exprimant très simplement cette vertu.

  4. koussouros dit :

    Bonjour
    J’aimerai comprendre ce qui distingue cette notion de celle de valeur

  5. Simone MANON dit :

    Bonjour
    On peut parfois employer indifféremment un terme ou l’autre pour désigner la qualité d’un être ou d’une chose mais en toute rigueur, la vertu est l’actualisation d’une valeur dans une conduite. Elle a une dimension pratique qui n’est pas essentielle à l’idée de valeur car celle-ci est ce que l’on se représente théoriquement, pas nécessairement ce que l’on honore concrètement.
    Bien à vous.

  6. Pascale dit :

    Chère Madame Manon,

    Une petite question sur la vertu :
    l’arété grecque ou aretê,
    je ne sais comment il convient de l’orthographier,
    est-ce la vertu dans le sens romain de virtus ?
    La connotation virile n’y semble pas présente
    m

  7. Pascale dit :

    Mon message est parti tout seul.
    Par une étrange anarchie subite.
    Le m.. en suspens se poursuivait
    par …mais plutôt l’idée d’excellence.
    Excellence donc dans l’accomplissement de son humanité.
    Peut-on mettre ceci en lien avec l’utile propre pour Spinoza
    et la béatitude qui est donc la vertu même ?
    Je vous pose des questions bêtes et naïves,
    un peu tout à trac, au fil de mes associations d’idées,
    après avoir lu cet article sur la vertu qui est la pépite du jour.
    (à la manière de Walter Benjamin)
    (je ne pense pas très rigoureusement comme vous le faites excellemment
    mais plutôt de manière « sauvage » comme le bricolage décrit par Lévi-Strauss
    ou de manière poétique et intuitive. Je suis artiste et non philosophe)
    Bien à vous,

  8. Simone MANON dit :

    Bonjour Pascale
    La pensée romaine est en effet héritière de la pensée grecque. L’idée de vertu n’est pas distincte chez les uns et chez les autres. On a affaire à des sociétés dominées par les hommes. Les valeurs du masculin, de la virilité (la force, la maîtrise, l’ascendance sur ce qui est faible et donc sur la femme et l’enfant) incarnent l’excellence humaine.Voyez aux éditions du seuil l’histoire de la virilité qui a été publiée l’année dernière sous la direction d’Alain Corbin.
    Je ne pense pas que la référence spinoziste soit ici bienvenue car les présupposés métaphysiques sont très différents d’une pensée à une autre.
    Chez les Grecs il y a un parti-pris finaliste. La nature est conçue comme un système ordonné de fins de telle sorte que la vertu consiste à réaliser la fin pour laquelle on est fait. Le naturalisme spinoziste n’est pas finaliste. Au contraire, la finalité est dénoncée comme une illusion anthropomorphique.
    Dans l’idée grecque de vertu, il y a toujours celle d’un combat, du déploiement d’une force pour faire triompher la valeur.(L’iconographie montre souvent le combat d’Hercule tiraillé entre le vice et la vertu). Chez Spinoza, la vertu consiste à comprendre adéquatement. Il n’y a pas de combat de la raison contre la passion parce que le déploiement du conatus, sous forme positive ou négative ne met pas en jeu une volonté libre, seulement une puissance de comprendre actualisée ou non.
    Avec toute ma sympathie.

  9. Je voudrais savoir s’il y a vraiment une différence entre vertu et valeur sur le plan moral. Si oui la ou lesquelle(s)?

  10. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je ne prends la peine de répondre qu’aux internautes témoignant de la plus élémentaire des politesses. Ce n’est manifestement pas votre cas.
    Bien à vous.

  11. SIMANI OSCAR ULRICH dit :

    Bonjour
    je vous remercie pour votre définition ou bien explication sur la vertu. Je suis étudiant en G1 philo en tant que frère franciscain, pour ce cas pourriez vous m’aider à me faire parvenir par cette adresse les arguments portant sur les quatre vertus qu’un philosophe doit adopter?
    Il s’agit de la sagesse; le courage; la tempérance,et la justice. Permettez moi de vous poser une question encore! est ce que la vertu est une manifestation concrète et nécessaire de ce qu’on honore concrètement? Si oui, pourquoi et si non comment alors… je serai content de votre réponse.

  12. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous avez tout ce qu’il faut sur ce blog pour répondre à vos questions. Il vous suffit d’ouvrir les liens.
    Bien à vous.

  13. Sakovic dit :

    Bonjour,

    Tout d’abord je tenais à vous remercier de tenir un site aussi enrichissant que le vôtre, je suis en deuxième année de philosophie et il m’est d’une grande aide quant à la compréhension de certaines notions que les professeurs de facultés n’ont pas le temps d’aborder.
    Par ailleurs, je voulais vous demander ce que vous pensiez du sujet « les vertus du bon gouvernement ». En effet c’est un de mes sujets de dissertation, et je n’arrive pas à savoir sous quel angle l’aborder.
    Dois-je parler des différentes vertus humaines, ou bien me focaliser sur les finalités d’un gouvernement ? Je vous avoue que je n’arrive pas à trouver une problèmatique à ce sujet.
    Pourriez-vous m’éclairer ?

    Cordialement,

    Sakovic Jovana

  14. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Une bonne dissertation consiste à traiter tout le sujet, RIEN que le sujet. L’enjeu de cet énoncé n’est pas d’analyser les différentes vertus humaines mais les qualités (=les vertus) d’un bon gouvernement. Problématique politique donc, non problématique morale même si la question est de savoir si on peut faire totalement l’économie de cette dernière. Dans ce débat, il faudra mobiliser Machiavel.
    Bien à vous.

  15. Brice dit :

    Bonjour,
    Je n’arrive pas à distinguer ce qu’Aristote veut dire sur la vertu morale et la vertu intellectuelle. Pourriez-vous en donner quelques détails?

  16. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il vous suffit pour éclairer votre lanterne d’ouvrir le lien que j’indique. Aristote vertu et plaisir.
    Bon travail.

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