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Josef Albers. Homage to the square with rays.

 

 Avertissement à mes élèves: Voici le corrigé du devoir que vous m'avez rendu hier. Etudiez-le, comparez avec ce que vous avez fait. Avez-vous compris correctement le propos de l'auteur, isolé les concepts clés, procédé aux approfondissements requis et travaillé la précision conceptuelle? A partir de là essayez d'attribuer une note à votre copie. Cet exercice est destiné à vous faire comprendre que l'évaluation n'est pas arbitraire.

 

 

« Je ne puis refuser tout respect à l'homme vicieux lui-même, comme homme, car, en cette qualité du moins, il n'en peut être privé, quoiqu'il s'en rende indigne par sa conduite...

    Là est le fondement du devoir de respecter les hommes, même dans l'usage logique de leur raison, ainsi on ne flétrira pas leurs erreurs sous le nom d'absurdités, de jugements ineptes etc. Mais on supposera plutôt qu'il doit y avoir dans leurs opinions quelque chose de vrai et on l'y cherchera. En même temps aussi, on s'appliquera à découvrir l'apparence qui les trompe (le principe subjectif des raisons déterminantes de leurs jugements, qu'ils prennent par mégarde pour quelque chose d'objectif) et, en expliquant ainsi la possibilité de leurs erreurs, on saura garder encore un certain respect pour leur intelligence. Si au contraire, on refuse toute intelligence à son adversaire, en traitant ses jugements d'absurdes ou d'ineptes, comment veut-on lui faire comprendre qu'il s'est trompé ? Il en est de même des reproches à l'endroit du vice : il ne faut pas les pousser jusqu'à mépriser absolument l'homme vicieux, et à lui refuser toute valeur morale, car dans cette hypothèse, il ne saurait donc plus jamais devenir meilleur, ce qui ne s'accorde point avec l'idée de l'homme, lequel, à ce titre (comme être moral), ne peut jamais perdre toutes ses dispositions pour le bien »

 Emmanuel Kant. Métaphysique des mœurs : Deuxième partie : Doctrine de la vertu.1797 (Vrin p.141)

 

 

Introduction :

 Thème : La nécessité morale du respect d'autrui.

 Question : Qu'est-ce qui fonde l'obligation morale de respecter tout homme, même l'homme vicieux ?

 Thèse : Le véritable objet du respect est l'humanité en chaque membre de l'espèce humaine. C'est donc le statut d'homme qui fonde le devoir de respecter chaque personne.

 Question : Que faut-il entendre par humanité ?

 Thèse : Ce qui fait l'humanité de l'homme c'est sa nature raisonnable lui permettant de se représenter la loi morale et de se sentir tenu de soumettre sa conduite à son exigence. Cette thèse n'est pas explicite dans ce texte mais elle est le noyau dur du kantisme et le fondement de la distinction que nous opérons entre l'ordre des personnes et celui des choses.

 Question : Qu'est-ce que respecter et comment sauver le respect dû à la personne dans les situations où elle se rend indigne de la valeur faisant sa dignité ? Telle est la question que Kant affronte dans le deuxième partie en nous plaçant dans deux situations concrètes. Dans l'une on est en présence d'une personne faisant un mauvais usage de son entendement. Avec l'erreur on est sur un plan strictement intellectuel qu'il faut distinguer du plan moral de la faute. On parle plus volontiers de vice en ce dernier cas mais l'erreur aussi indique une forme de vice.

 Thèse : Il ne faut jamais condamner l'erreur et la faute morale dans des termes expulsant l'homme de l'humanité. Non seulement parce que le respect de la personne est un impératif catégorique mais aussi parce qu'il est la condition de son progrès intellectuel ou moral. La nécessité pragmatique se conjugue à la nécessité morale pour condamner un mépris qui ne s'arrêterait pas au mauvais usage de la raison mais s'étendrait à la totalité de la personne.

 

 Exemple d'introduction :

   Un homme dit une bêtise ou se conduit d'une manière moralement condamnable : suis-je autorisé à lui témoigner du mépris, mépris qu'un jugement inepte ou une conduite vicieuse suscitent naturellement ? L'intérêt de ce texte est de montrer que, bien que ce sentiment soit naturel, il n'autorise pas à « refuser tout respect à l'homme vicieux lui-même ». Comment comprendre que le vice suscite le mépris («  le mépris écrit Kant, consiste à juger une chose comme n'ayant aucune valeur ») et néanmoins qu'il ne soit pas moralement permis de mépriser l'homme vicieux ? Telle est la première question que Kant affronte dans ce texte. Il interroge le fondement de l'obligation morale du respect et l'on apprend qu'un homme est respectable en sa seule qualité d'homme. Qu'est-ce donc que l'humanité pour être définie comme une dignité en soi ?

   Il précise ensuite la nature de l'attitude qu'il convient de mettre en œuvre lorsqu'on est en présence d'un homme dont la conduite n'a pas, en soi, de valeur. Kant nous demande d'envisager deux cas où la raison  est prise  en défaut. Le premier cas est celui de l'erreur, le deuxième de la faute. On parle plus volontiers d'indignité dans le deuxième cas que dans le premier. Toutefois, on peut se demander si Kant envisagerait le cas de l'homme faisant un mauvais usage intellectuel de sa raison s'il n'y avait pas, là aussi, une forme d'indignité propre à compromettre l'estime naturelle qu'appelle l'homme faisant un bon usage de sa raison. En ce sens on est autorisé à parler d'une indignité intellectuelle et d'une indignité morale.  Quelle est la conduite exigible dans ces deux situations tant du point de vue moral que pragmatique?

   La question, en dernière analyse, est de savoir si l'on peut suivre Kant dans sa manière de fonder l'obligation morale du respect et dans les implications pratiques de cette fondation.

 

 

 Développement : explication détaillée :

 

 

1)      la nécessité morale du respect et son fondement.

 

    Ce n'est pas un hasard si Kant choisit, pour examiner ce que doit être moralement la relation humaine, une situation où le respect ne va pas de soi. En abordant la question du respect par ce biais, le philosophe se donne le moyen  d'établir, sans ambiguïté possible ce qui fonde l'obligation morale du respect réciproque des êtres humains.

    Commençons par définir de quoi l'on parle. Le vice est le contraire de la vertu. Si le vertueux nous semble accomplir l'humanité dans ses exigences les plus hautes, le vicieux nous paraît se conduire de manière indigne, aussi suscite-t-il une réaction d'indignation. L'homme vicieux remet en cause ce qui fait la dignité d'un être humain et pourtant, apprend-on, il n'a pas perdu toute dignité. Voilà qui mérite approfondissement.

    En toute rigueur une dignité est une valeur, une noblesse méritant le respect. Le mot respect qui vient du latin « respectus » signifie étymologiquement : se retourner pour regarder. Il indique un temps d'arrêt marqué devant l'objet du regard. Cette étymologie révèle que le respect est un sentiment nous portant à accorder (intérieurement et extérieurement) une attention, une considération à ce que nous identifions comme une valeur et conséquemment à nous conduire à son égard  avec une  certaine réserve et retenue.  Il est clair que le vice n'ayant en soi  aucune valeur, nous ne sommes pas disposés, intérieurement, ainsi envers lui. Il exclut nécessairement le respect. Il dispose, au contraire à retirer à l'autre son estime et à le condamner sévèrement. Or si nous sommes naturellement portés à mépriser le vice, nous ne sommes pas autorisés à mépriser l'homme vicieux, affirme Kant. Propos étonnant tant nous avons tendance à considérer qu'un homme est identifiable à ce qu'il est et fait concrètement et que c'est, à ce titre, qu'il est respectable ou méprisable,

  La force de ce texte est de montrer qu'il y a là une erreur et surtout une faute, Car ce qui fonde le respect dû à l'être humain n'est pas l'usage qu'il fait de sa raison ou de sa conscience, c'est le fait qu'il est porteur d'une raison ou d'une conscience. Sa dignité est attachée à ce qui fait son humanité. Or l'humanité n'est pas un fait biologique, une réalité naturelle, (comme c'est le cas pour l'espèce humaine) c'est une signification métaphysique et morale. Un homme est un homme, c'est-à-dire le contraire d'une chose, parce qu'à la différence des choses il est une conscience ou une raison. Cela lui confère une supériorité ontologique, un statut d'exception dans l'univers et l'élève à la dignité d'une personne.  Ainsi  je puis juger que sa conduite n'est pas respectable et qu'elle  mérite mon mépris mais celui-ci ne saurait englober la totalité de sa personne. Car il est homme et « comme homme », « en cette qualité du moins »  dit le texte il mérite mon respect.

   L'obligation de respecter l'homme comme homme est donc sans exception. L'homme le plus déchu participe encore de cette humanité qui l'arrache à la neutralité morale du monde des choses. Il a une dignité interdisant un usage purement instrumental de sa personne et une absence ostensible de toute considération. Le mépriser entièrement, totalement revient à porter atteinte à l'humanité, aussi bien en soi qu'en l'autre, puisqu'on se dispense d'honorer la valeur dont participent, par définition, tous les membres de la famille humaine. En étant obnubilé par l'indignité de fait de sa conduite, on fait injure à la dignité de droit de tout être humain. On se rend ainsi coupable d'immoralité car l'impératif moral s'énonce ainsi : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen » (Kant).

 

   La question, à ce niveau de l'analyse, est de savoir si l'on peut suivre le philosophe dans cette manière de fonder le respect. Car il est clair qu'il y a là un postulat. Un postulat est une proposition indémontrée et indémontrable qu'on nous demande d'admettre. Ici, on nous demande d'admettre la dignité de principe de tout être humain parce qu'il est porteur d'une raison.  Or pourquoi accorder une telle importance à la conscience ou à la raison ?  Certes, nous sommes les héritiers d'une double tradition mythique considérant que la conscience est la marque de la divinité sur l'humanité mais qu'est-ce qui peut bien justifier rationnellement une telle prétention ? On peut répondre que les hommes ont une dignité parce qu'à la différence des choses qui sont mais ne le savent pas, l'homme est et il le sait, ce qui moralement change tout. Car la conscience l'expose à se sentir humilié, déshonoré si les exigences de cette même conscience sont bafouées. Rien de tel pour l'animal ou la chose qui  existent sur le mode de l'en soi, non du pour soi.

   Kant répond à notre question d'une manière qui n'est pas explicitée dans ce texte mais qui est le noyau dur de sa réflexion morale. La raison fait la dignité de l'homme parce qu'elle est la faculté permettant de se représenter la loi morale et de se sentir tenu de soumettre sa conduite à son exigence. La raison est donc ce qui arrache l'homme au règne de la nature ou de l'être (régi par le principe du déterminisme) pour rendre possible le règne du devoir être ou de la moralité, (ce qui est possible par liberté). C'est ce pouvoir moral et la liberté qu'il suppose qui inspirent le respect en l'homme et rien d'autre. «  La moralité est la condition qui seule peut faire qu'un être raisonnable est une fin en soi... La moralité ainsi que l'humanité, en tant qu'elle est capable de moralité, c'est donc là, ce qui seul a de la dignité » (Fondements de la métaphysique des mœurs).

    Il s'ensuit que « Le respect s'applique toujours uniquement aux personnes jamais aux choses » Critique de la raison pratique.

 Ce postulat peut certes être  reçu comme une convention arbitraire et à ce titre refusé. Certains ne s'en privent pas mais ce qu'ils refusent ainsi c'est le postulat fondateur de la moralité et avec lui de la civilisation.

 

 2)      Les implications pratiques de cette thèse.

 

 a)      Première situation : le mauvais usage intellectuel de sa raison.

 

     Après avoir énoncé sa thèse et l'avoir fondée, Kant en dégage les conséquences pratiques.

    Si ce qui fait la dignité de l'homme c'est sa raison il s'ensuit que « même » dans l'usage intellectuel de cette raison l'homme doit être ostensiblement respecté. Or il en est de cet usage ce qu'il en est de l'usage moral. Tous les hommes n'en font pas un bon usage. Leurs jugements peuvent être erronés voire franchement stupides. Quelle est l'attitude concrète qu'il convient alors de mettre en œuvre ? Remarquons que Kant introduit l'exemple d'un mauvais usage de la raison en parlant, de manière neutre « d'un usage logique ». C'est qu'il s'agit de comprendre qu'un sujet qui raisonne mal est néanmoins un sujet qui raisonne. Il fait bien « un usage logique de sa raison ». La raison étant le propre de l'homme, nul ne peut soupçonner l'autre, par principe, d'en être dépourvu. Il s'ensuit qu'il est moralement condamnable de pointer son erreur avec des mots qui,  implicitement, l'expulsent du champ de la raison. Ce qui est le cas lorsqu'on recourt aux notions d'ineptie ou d'absurdité.

  L'absurdité est le propre de ce qui n'a pas de sens, l'ineptie de ce qui relève de la bêtise. Dans les deux cas on semble admettre que l'autre est étranger à la nature raisonnable. En traitant son propos d'absurde on signifie qu'il n'a pas du tout de sens, en le traitant d'inepte on signifie qu'il ne dépasse pas l'intelligence des bêtes et là est la faute puisque qu'on dénie à l'autre le fait d'être porteur d'une raison. Il y a là une façon de « flétrir » leurs jugements dit le texte. « Flétrir » c'est faire perdre à une fleur son éclat, sa forme naturelle. Par analogie, les qualificatifs utilisés dépouillent l'homme de sa dignité d'être raisonnable et cela est moralement inacceptable.

 

   Est-ce à dire que l'absurdité ou l'ineptie de fait sont un droit moral et que le devoir des hommes est de s'incliner devant elles ? Certes non. Parce que l'homme est un sujet raisonnable il a le devoir de développer son esprit pour se porter subjectivement à la hauteur de la capacité qui est en lui mais il n'est pas sûr qu'il soit enclin à cet effort si les autres lui dénient précisément cette capacité.

  Voilà pourquoi il convient de supposer « qu'il doit y avoir dans leurs opinions quelque chose de vrai, et on l'y cherchera » écrit Kant. En disant « on supposera » le philosophe rappelle que l'attitude éthique exige, comme on l'a vu dans la première partie, d'admettre quelque chose. Ce postulat est celui de la nature raisonnable de l'homme. A priori il nous faut considérer que l'autre est digne d'être entendu car comme tout sujet raisonnable, il prétend, lorsqu'il parle,  prononcer des propos cohérents et intelligents. Il se peut qu'il n'y ait aucune cohérence et aucune vérité dans ses paroles car il se trompe manifestement. Mais il faut d'abord s'assurer que l'erreur manifeste ne masque pas une vérité latente et qu'elle n'est pas le résultat d'une maladresse de l'expression, par exemple. « En même temps » que cet acte de confiance dans la raison de l'autre il convient de rechercher ce qui l'égare afin de lui permettre de rectifier son erreur. L'erreur consiste toujours, en effet, dans une singularité logique. Je prends pour objectivement vrai, entendons comme une vérité reconnaissable par tout autre être de raison, un énoncé qui n'est vrai que pour moi. Je confonds une raison subjective d'affirmer ceci ou cela avec un fondement objectif. Au fond, mon erreur est une illusion : je suis abusé par une « apparence », je prends pour une vérité ce qui m'apparaît telle à moi. La tâche de celui à qui je m'adresse, comme à cet alter ego dont j'attends confirmation de ma prétention à la vérité  n'est donc pas de m'humilier en m'expulsant du champ de la raison, elle est de m'expliquer pourquoi je me trompe. Ainsi manifeste-t-on  son respect pour la nature raisonnable de l'autre et a-t-on une chance de lui faire comprendre qu'il s'est trompé.

 

   Au fond, Kant pointe avec finesse ce qu'observe tout pédagogue : il faut qu'un homme soit confirmé par l'autre dans la certitude de son intelligence pour se sentir tenu de grandir en intelligence. L'humiliation a toujours l'effet inverse. Elle raidit celui qui se trompe dans son erreur. Pourquoi ? Parce que tout homme s'estime lui-même en raison de cette capacité qu'il expérimente, également à tout autre, de penser et parce qu'il ne peut penser que par lui-même. Il lui est impossible de s'en remettre à un autre pour discerner le vrai du faux. Seul son jugement peut faire autorité à ses propres yeux.  Il s'ensuit que seule la compréhension personnelle de son erreur peut le conduire à la rectifier. Mais pour être mis sur la voie de cette ouverture d'esprit (# étroitesse) il ne faut pas que le ressentiment à l'égard de celui qui vient de l'humilier l'amène, par la confusion que produisent toujours les affects violents à emporter dans le même ressentiment la vérité dont l'autre est porteur. Il faut être libéré de ce qui aveugle pour discerner le vrai du faux or rien n'aveugle plus que l'humiliation. (cf. en annexe : Pascal)

 

 b)      Deuxième situation : Le mauvais usage moral de sa raison.

 

     Ce qui vaut pour la première indignité vaut pour la seconde. « Il en est de même des reproches à l'endroit du vice » dit le texte. Comme l'erreur, le vice est une faute condamnable et il ne faut pas se priver de le dénoncer. A aucun moment le propos kantien ne justifie une quelconque complaisance à l'égard des faiblesses de l'humanité.

   Au contraire, Kant exprime souvent son horreur de l'humanité empirique qu'il accuse d'être puérile et méchante. Puérile, c'est-à-dire peu soucieuse de sortir de la minorité intellectuelle pour accéder à la majorité. Méchante, c'est-à-dire plus encline à se conduire mal qu'à  faire preuve de moralité. Le vice doit donc être pointé  mais dans des termes qui, là encore, ménagent le respect dû à la personne.

   Comme dans le premier cas cette exigence, qui en toute rigueur, se fonde sur un impératif commandant absolument, fait l'objet d'une seconde justification : une justification pragmatique.

 

  Tu ne dois pas refuser tout respect à l'homme vicieux lui-même parce que tu ne le dois pas (impératif catégorique de la moralité) mais tu ne le dois pas non plus parce que si tu le faisais, tu compromettrais les possibilités d'amélioration morale de celui que tu admonestes (impératif hypothétique de l'habileté).

 

   Au fond Kant affirme que le postulat fondateur de la morale à savoir l'idée d'humanité comme raison ou capacité morale est non seulement ce qui fait la dignité de l'homme mais ce qui interdit de désespérer entièrement de lui. Parce qu'il est une raison on peut toujours supposer que l'erreur qui le rend inférieur à lui-même aujourd'hui pourra être rectifiée demain. Parce qu'il est une capacité morale on peut toujours supposer que la faute qui le rend indigne aujourd'hui sera amendée demain. La possibilité d'honorer l'exigence morale est, a priori, ouverte pour tous. C'est ce que le texte rappelle en parlant de « dispositions pour le bien ». Alors, si l'on ne veut pas se rendre coupable d'une double faute en manquant de respect à l'autre homme et en prenant le risque de le raidir par là dans son indignité, en décourageant tous ses efforts pour  devenir meilleur, on a  le devoir de respecter l'homme vicieux lui- même.

 

 Conclusion :

 

   Nous vivons dans une époque où les hommes parlent abondamment de respect. Ce qui, à bien y réfléchir, est fort suspect. Rousseau remarquait que lorsqu'un peuple parle d'une vertu c'est qu'elle a cessé d'être vivante. On peut se demander s'il n'en est pas ainsi pour le respect. S'il faut rappeler aux hommes la nécessité morale du respect, c'est sans doute parce qu'ils ont une grande propension à se manquer de respect comme en témoignent les injures ordurières, les mensonges, les trahisons ou les instrumentalisations caractérisant souvent leurs relations.

   Si peu respectueux des autres soient-ils nos contemporains veulent néanmoins être respectés. En disant «  je ne puis refuser le respect » Kant présuppose que c'est l'attente de tout homme. (cf. annexe : Kant)  On ne peut « refuser » que ce qui est l'objet d'une demande mais s'ils attendent des autres la considération, les hommes ne se demandent guère ce qui peut fonder cette exigence. Et ils croient d'ordinaire qu'on est respectable par les déterminations concrètes auxquelles on s'identifie. Par exemple je suis respectable parce que je suis cet individu particulier qui pense ce qu'il pense ou fait ce qu'il fait. La revendication du respect fonctionne souvent comme ce qui doit tout justifier d'une personne.

   Or il s'en faut de beaucoup que cela soit possible et légitime. L'erreur et la faute morale sont condamnables et cela est sans réserve. Elles sont ce qui nous rend indignes car il y a en nous le principe d'une dignité nous faisant obligation d'honorer la vérité et la moralité. Il ne faut donc  pas voir notre dignité  là où elle n'est pas. Tout l'intérêt du kantisme est, en  ce domaine d'opérer une salutaire clarification. La seule dignité de l'être humain est une capacité morale et intellectuelle. C'est elle qui lui confère le statut de personne. C'est dire que ce qui fonde le respect dû à l'homme est un principe bien impersonnel et abstrait.

   C'est pourtant ce principe que Kant nous demande d'isoler (=abstraire) dans tout homme, dans l'homme le plus vicieux aussi bien que dans l'homme vertueux afin de ne pas faillir à notre propre humanité. Car aussi impersonnelle et abstraite soit-elle, la valeur d'humanité se manifeste dans des hommes concrets et souvent dans des hommes ne faisant guère l'effort de se porter subjectivement à la hauteur de cette dignité. Ce texte rappelle qu'aussi déchu ou ignorant soit-il un homme participe, de droit, de cette dignité, il s'ensuit que ce serait une faute de ne pas lui témoigner la considération due à sa supériorité ontologique.

  Faute d'autant plus grave qu'elle n'est pas sans incidence sur le devenir-homme. Telle est la  dernière leçon de ce texte, la plus importante peut-être : il s'agit de comprendre que nous sommes en partie ce que les autres, par l'attitude qu'ils ont  à notre égard, nous invitent à être. L'homme respecté est enclin à honorer le respect qu'on lui témoigne, l'homme méprisé est exposé à rester indigne du respect qu'on lui a refusé. Il y a dans cette observation d'une grande profondeur une manière de pointer la responsabilité infinie de chacun à l'endroit de chacun et la responsabilité du législateur à l'égard des délinquants. Si l'on comprend bien la pertinence de l'analyse kantienne, il est urgent de se projeter moralement vers l'autre car c'est le disposer à devenir plus humain.

 

 

 Annexe : 

 

  Pensée 80 B : « D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite ?  A cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons ; sans cela nous en aurions pitié et non colère.

   Epictète demande bien plus fortement : « Pourquoi ne nous fâchons-nous pas si on nous dit que nous avons mal à la tête, et que nous nous fâchons de ce qu'on nous dit que nous raisonnons mal, ou que nous choisissons mal ? » Ce qui cause cela est que nous sommes bien certains que nous n'avons pas mal à la tête, et que nous ne sommes pas boiteux ; mais nous ne sommes pas si  assurés que nous choisissons le vrai. De sorte que, n'en ayant d'assurance qu'à cause que nous le voyons de toute notre vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne, et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix ; car il faut préférer nos lumières à celles de tant d'autres, et cela est hardi et difficile. Il n'y a jamais cette contradiction dans les sens touchant un boiteux »

  

   Kant : « Tout homme a le droit de prétendre au respect de ses semblables et réciproquement il est obligé au respect envers chacun d'entre eux.

    L'humanité elle-même est une dignité ; en effet l'homme ne peut jamais être utilisé simplement comme moyen par aucun homme (ni par un autre, ni même par lui-même), mais toujours en même temps comme une fin, et c'est en ceci précisément que consiste sa dignité (la personnalité) grâce à laquelle il s'élève au- dessus des autres êtres du monde, qui ne sont point des hommes et peuvent lui  servir d'instruments, c'est-à-dire au-dessus de toutes les choses. Tout de même qu'il ne peut s'aliéner lui-même pour aucun prix (ce qui contredirait au devoir d'estime de soi), de même il ne peut agir contrairement à la nécessaire estime de soi que d'autres se portent à eux-mêmes en tant qu'hommes, c'est-à-dire qu'il est obligé de reconnaître pratiquement la dignité de l'humanité en tout autre homme ; et par conséquent sur lui repose un devoir qui se rapporte au respect qui doit être témoigné à tout autre homme ».  

 Métaphysique des mœurs. Doctrine de la vertu.ch38 2°Partie (Vrin p140) 

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8 Réponses à “L’obligation morale du respect. Kant.”

  1. Lorinda dit :

    Merci énormément pour votre aide !

  2. n'guessan jean jacques dit :

    j’ai apprécié tout le contenu de rédaction.

  3. Marie de Tol dit :

    Bonsoir Madame,

    Ce texte et cette explication sont très plaisants à lire, et confirment mon impression après cette première année de philosophie : cette discipline, bien qu’elle soit difficilement accessible, ne parle pas d’autre chose que de nous ni à personne d’autre qu’à nous !

    Je vous lis depuis quelques temps et une question me taraude – mais vous n’êtes pas obligée d’y répondre, elle vous semblera peut-être futile ou indiscrète – : ne seriez-vous pas « kantienne », par hasard ?

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La rigueur intellectuelle exige d’être kantien quand on explique Kant, spinoziste quand on explique Spinoza, etc. Un professeur de philosophie n’a pas à exposer sa propre pensée mais à rendre accessible celle des grands maîtres.
    Tous mes voeux de réussite au bac.
    Bien à vous.

  5. Marie de Tol dit :

    Bonjour Madame

    Et merci pour vos réponses, ici et à propos du texte de Pascal.
    Bien sûr, il ne s’agit pas d’exposer ni surtout d’imposer aux élèves une pensée plaquée sur les textes que le professeur doit rendre intelligibles. Toutefois, je crois que l’on peut parfois remarquer plus ou moins de sympathie avec les thèses expliquées, ce qui pour autant ne nuit pas à la qualité du cours (c’est en tout cas ce que j’ai ressenti avec mon professeur cette année). D’où ma question – d’un intérêt tout relatif j’en conviens !
    Merci pour vos encouragements ! Je tâcherai moi aussi de faire preuve de rigueur, à ma petit échelle.

    Respectueusement

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour Marie
    Une petite pensée pour vous qui êtes en train de passer votre épreuve de philosophie.
    Vous avez raison, tout professeur fait des choix parmi les auteurs, il a plus d’affinités avec certains qu’avec d’autres et, en ce sens, nul enseignement n’est neutre.
    Néanmoins, l’important dans un cours de philosophie est de restituer la pensée des auteurs le plus fidèlement possible, de développer le sens des problèmes, du débat contradictoire. Il s’agit d’éviter toute forme de dogmatisme et de promouvoir la liberté de l’esprit en l’arrachant à la prison des aveuglements passionnels.
    Bien à vous.

  7. […] » L’obligation morale du respect. Kant […]

  8. […] Comment s'élabore le savoir scientifique? » L’obligation morale du respect. Kant. » Le droit de punir. Kant et Tolstoï. » Eloge du plaisir. Spinoza. » Chapitre XXIV- L’ennui. […]

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