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 "Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires" G. Orwell

 

   Penseur du totalitarisme, Claude Lefort s’étonnait de la répugnance de ses amis de gauche et d’extrême gauche à découvrir la liberté dans la démocratie au motif qu’elle est bourgeoise et la servitude dans le totalitarisme, du fait de leur allégeance socialiste. Il faisait ce constat il y a une quarantaine d’années et si les choses ont changé en ce qui concerne le rapport des intellectuels de gauche à l’horreur totalitaire, il n’est pas sûr qu’elles soient fondamentalement différentes dans leur rapport à la démocratie. On est frappé par la réticence des théoriciens de la démocratie radicale à assumer la dimension institutionnelle de la démocratie, à reconnaître son éminente valeur et la responsabilité d’en sauvegarder les principes.  D’où l’ardeur avec laquelle ils s’efforcent de l’identifier à la seule dynamique conflictuelle déstabilisatrice de tout ordre légal. La démocratie serait « insurrectionnelle », « insurgeante » pour Miguel  Abensour, « agonistique » pour Chantal Mouffe « anarchique » pour Jacques Rancière. On paraît oublier de préciser  avec fermeté que là où la démocratie comme régime politique, comme institution, Lefort préfèrerait dire comme figure imaginaire du pouvoir comme lieu vide, n’existe pas, il n’y a ni reconnaissance des divisions sociales, ni compétition des partis pour le pouvoir, ni débats, ni liberté politique.

   Il semble donc qu’il y ait aujourd’hui, autant de difficultés qu’hier à saisir la nature du pouvoir politique et à prendre la mesure de la mutation symbolique qu’incarne la modernité politique.

  Claude Lefort déplorait ces aveuglements. Loin de considérer que les interrogations de la philosophie politique,  inaugurée par Socrate, Platon et Aristote, « sur les principes générateurs de la société ou, à mieux dire, des diverses formes de sociétés »  n’étaient que de vieilles lunes tout juste profitables à la pensée conservatrice, il se proposait d’en restaurer l’inspiration et le moins que l’on puisse dire est que ses analyses ne donnent guère raison au mépris de Jacques Rancière à ce sujet. «  La philosophie politique restaurée, [affirmait ce dernier],  ne semble guère pousser la réflexion au-delà de ce que les gestionnaires de l’Etat peuvent arguer sur la démocratie et la loi, sur le droit et l’Etat de droit. En bref, elle semble surtout assurer la communication entre les grandes doctrines classiques et les formes de légitimation ordinaires des Etats dits de démocratie libérale » La Mésentente, Paris, Galilée, 1995, p. 10.

  Opposant un démenti à ce jugement, la réflexion politique de Claude Lefort brille au contraire par sa grande originalité lorsqu’il réactualise l’ancienne question : « Qu’en est-il de la différence des différentes formes de sociétés ? » Mais il fallait pour la poser à nouveaux frais ne pas être prisonnier de la critique marxiste de l’Etat comme organe de domination d’une classe sur une autre. Car c’est bien le fait d’être obnubilé par une conception instrumentale du politique et par l’importance accordée à la détermination économique qui  empêche de voir que la démocratie est un régime irréductible au capitalisme et que loin d’être l’instance fondatrice, l’infrastructure socio-économique implique elle-même une instance instituante. Comme l’auteur l’écrit : « si on apprécie justement (ce qu’il en est de la nature du pouvoir), on devrait renverser la thèse qui commande l'interprétation marxiste et admettre que l'État moderne, loin d'être un produit du capitalisme, lui a créé les conditions de son développement en assurant la possibilité de rapports de production et d'échange relativement autonomes ». Claude Lefort. L’invention démocratique. Fayard, 1994, p.92.

   C’est dire que ce qui institue le social, c’est le politique.  Toute société, monarchique, démocratique, despotique, ou autre, suppose une mise en forme, une mise en sens, qui est la marque en creux de l’effectivité d’un pouvoir. Celui-ci est le pouvoir politique et selon sa nature, l’institution du social prend des formes très différentes.

   Ainsi qu’est-ce qui distingue la forme d’une société démocratique  de celle d’une société monarchique?

   Lefort répond :

  • « la désincorporation du pouvoir », autrement dit l’institution du pouvoir comme un lieu vide.
  •  la désintrication de l’instance du pouvoir, de celle la loi et de celle du savoir, autrement dit  la séparation de la société civile et de l’Etat.
  • la « dissolution des repères de la certitude », autrement dit l’ouverture immaîtrisable du sens, en l’absence de toute fondation transcendante du pouvoir.

  Toute la difficulté de ces affirmations procède du fait que l’expérience que Lefort s’efforce de rendre intelligible, au plus près de l’invention la caractérisant, ne s’éclaire pas au raz de l’analyse empirique. Car il n’y a pas une réalité sociale donnée dans une sorte d’innocence objective dont il suffirait de prendre acte.  Ce que l’on tient pour réel n’est tel que dans l’ordre de la représentation. Les sociétés ne s’instituent pas dans le réel mais dans un imaginaire qui détermine la manière dont chacun se rapporte à lui-même et aux autres,  à la totalité sociale, à la nature, à Dieu, etc. C’est dire qu’elles s’instituent dans l’ordre du symbolique de telle sorte que le travail de la pensée doit porter non sur les supposées réalités empiriques mais « sur la manière dont une humanité se différencie ou, plus fortement, se divise, pour exister comme telle, la manière dont elle dispose des repères symboliques pour figurer ce qui lui échappe : son origine, sa nature, le temps, l’être même » (Claude Lefort, les Formes de l’histoire. Essais d’anthropologie politique, Paris, Gallimard, 1978, p.9)

  Il s’agit donc d’être attentif à la symbolique instituante de chaque forme de sociétés. Lefort en analyse particulièrement trois formes : la monarchie, la démocratie et le totalitarisme, les unes s’éclairant par différence avec les autres.

  La monarchie de droit divin institue le social en le fondant dans une extériorité radicale, celle de la transcendance divine garante de la légitimité du pouvoir, de l’autorité de la loi et du vrai. Souvenons-nous que roi au sens chrétien, rex vient de regere, qui signifie : « agir droitement » selon l’étymologie proposée par l’Evêque Isidore de Séville.  La symbolique structurante est donc d’origine théologico-politique. Le roi n’est qu’un médiateur entre Dieu et les hommes, un serviteur des serviteurs de Dieu, et à l’image de l’union du Christ et de l’Eglise dans les Epîtres de St Paul, il est inséparable de son peuple dont son propre corps figure les membres et la tête, « l’unité à la fois organique et mystique » du royaume. En témoigne ce propos de Louis XIV dans les Instructions à son fils, le Dauphin, en 1671 : « Nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre…puisque  nous sommes la tête d’un corps dont ils sont les membres ».

   Il s’ensuit que la société monarchique a dans le corps du roi une réalité substantielle, que les individus lui sont « incorporés » de la même façon, qu’en elle, les différentes instances du pouvoir, de la loi et du savoir sont imbriquées.

  « Dans la monarchie, le pouvoir était incorporé dans la personne du prince. Cela ne veut pas dire qu’il détenait une puissance sans limites. Le régime n’était pas despotique. Le prince était un médiateur entre les hommes et les dieux, ou bien sous l’effet de la sécularisation et de la laïcisation de l’activité politique, un médiateur entre les hommes et ces instances transcendantes que figuraient la souveraine Justice et la souveraine Raison. Assujetti à la loi et au-dessus des lois, il condensait dans son corps, à la fois mortel et immortel, le principe de la génération et de l’ordre du royaume. Son pouvoir faisait signe vers un pôle inconditionné, extramondain, en même temps qu’il se faisait dans sa personne, le garant et le représentant de l’unité du royaume. Celui-ci se voyait figurer comme un corps, comme une unité substantielle, de telle sorte que la hiérarchie de ses membres, la distinction des rangs et des ordres, paraissait reposer sur un fondement inconditionné. Incorporé dans le prince, le pouvoir donnait corps à la société. Et, de ce fait, il y avait un savoir latent, mais efficace, de ce qu’était l’un pour l’autre, dans toute l’étendue du social » Essais sur le politique, Seuil, 1986, p. 27.28.

  Lefort ne cesse dans de nombreux textes d’expliciter cette signification, de peaufiner cette forme de la société monarchique afin de mettre en relief, par contraste, la forme de la société démocratique.

    «  La société d'Ancien Régime se représentait son unité, son identité comme celle d'un corps – corps qui trouvait sa figuration dans le corps du roi, ou mieux s'identifiait à celui-ci, tandis qu'il s'y rattachait comme à sa tête. Il a été magistralement montré par Ernst Kantorowicz qu'une telle symbolique s'est élaborée au Moyen Age et qu'elle est d'origine théologico-politique. L'image du corps du roi comme corps double, à la fois mortel et immortel, individuel et collectif, s'est d'abord étayée sur celle du Christ. L'essentiel pour notre propos – je ne saurais en effet analyser les multiples déplacements de la représentation au cours de l'Histoire – l’essentiel, disais-je, c'est que longtemps après que furent effacés les traits de la royauté liturgique, le roi a conservé le pouvoir d'incarner dans son corps la communauté du royaume, désormais investie du sacré, communauté politique, communauté nationale, corps mystique. Nous n'ignorons pas qu'au XVIII° siècle, cette représentation est largement minée, que de nouveaux modèles de sociabilité s'imposent sous l'effet de l'essor de l'individualisme, du progrès de l'égalité des conditions, dont parle Tocqueville, et du progrès de l'administration d'État qui tend à faire apparaître ce dernier comme une entité indépendante, impersonnelle. Mais les changements advenus laissent subsister la notion d'une unité à la fois organique et mystique du royaume, dont le monarque figure à la fois le corps et la tête. On observe même que, paradoxalement la croissance de la mobilité sociale, l'uniformisation des comportements, des mœurs, des opinions, de la réglementation, ont pour effet d'exaspérer plutôt que d'affaiblir la symbolique traditionnelle. L'Ancien Régime est composé d'un nombre infini de petits corps qui procurent aux individus leurs repères identificatoires. Et ces petits corps s’agencent au sein d’un grand corps imaginaire dont le corps du roi fournit la réplique et garantit l’intégrité » L’Invention démocratique, Fayard, 1981, 1994, p. 171

  Relativement à ce modèle, la société démocratique implique une véritable révolution, une mutation radicale, une invention, dont Lefort nous demande de prendre la mesure. Là encore on est dans l’ordre du symbolique, mais par différence avec la symbolique précédente, celle qui devient opératoire, à la fin du XVIII° siècle, avec les Déclarations américaine et française, prend tout son relief.

  « En regard de ce modèle, se désigne le trait révolutionnaire et sans précédent de la démocratie. Le lieu du pouvoir devient un lieu vide. Inutile d’insister sur le détail du dispositif institutionnel. L’essentiel est qu’il interdit au gouvernement de s’approprier, de s’incorporer le pouvoir. Son exercice est soumis à la procédure d’une remise en jeu périodique. Il se fait au terme d’une compétition réglée, dont les conditions sont préservées d’une façon permanente. Ce phénomène implique une institutionnalisation du conflit. Vide, inoccupable – tel qu’aucun individu ni aucun groupe ne peut lui être consubstantiel – le lieu du pouvoir s’avère infigurable. On se tromperait à juger que le pouvoir se loge désormais dans la société, pour cette raison qu’il émane du suffrage populaire ; il demeure l’instance par la vertu de laquelle celle-ci s’appréhende en son unité, se rapporte à elle-même dans l’espace et le temps. Mais cette instance n’est plus référée à un pôle inconditionné ; en ce sens, elle marque un clivage entre le dedans et le dehors du social, qui institue leur mise en rapport ; elle se fait tacitement reconnaître comme purement symbolique » Essais sur le politique, Seuil, 1986, p.28.

   Lefort formule ici une idée difficile mais essentielle. Il s’agit de comprendre que le vide du pouvoir ne signifie pas qu’il n’existe plus, il tient au contraire une place grandissante (Cf. Tocqueville et la crainte d'un despotisme démocratique), mais qu’il ne s’incarne plus. Ceux qui l’exercent n’en sont que des locataires momentanés appelés à remettre en jeu périodiquement  leurs mandats selon des procédures strictes. Ce pouvoir n’appartient plus à personne car il est l’expression de la souveraineté populaire, mais « souveraineté du peuple » ne signifie pas que le pouvoir se loge dans le peuple comme si l’unité de ce dernier était une réalité substantielle, déterminée. Le pouvoir démocratique est l’instance à partir duquel la société s’appréhende dans son unité, mais celle-ci demeure une unité problématique car ce que rend visible la compétition pour le pouvoir, c’est la division sociale, le conflit, la pluralité des individus, la diversité des opinions et des intérêts et leur impossible subsomption sous la figure de l’unité ou d’une totalité organique. C’est ce que Lefort veut faire entendre en parlant « d’un clivage entre le dedans et le dehors ». L’expression de la volonté populaire n’est pas la manifestation d’une seule et même volonté,  elle n’est que celle de la volonté majoritaire, et celle-ci  fait signe en creux vers tous ceux qui ne se reconnaissent pas en elle. D’où le paradoxe d’un pouvoir qui dissout l’unité et l’identité de la société au moment même où celle-ci s’appréhende symboliquement dans son unité. Voilà pourquoi Lefort rappelle que  le suffrage universel a été dénoncé dans la première moitié du XIX° siècle par de nombreux esprits comme principe de dissolution du social. « Le péril du nombre, c’est plus que l’intervention des masses sur la scène politique ; l’idée de nombre comme tel s’oppose à celle de la substance de la société. Le nombre décompose l’unité, anéantit l’identité » L’Invention démocratique, Fayard, 1981, 1994, p.172.

  « Point de représentation d'un centre et des contours de la société : l’unité ne saurait désormais effacer la division sociale. La démocratie  inaugure l'expérience d'une société insaisissable, immaîtrisable, dans laquelle le peuple sera dit souverain, certes, mais où il ne cessera de faire question en son identité, où celle-ci demeurera latente » Ibid.

   Pas plus que le pouvoir n’est occupable, la loi, la vérité, la justice, le légitime ne sont définissables dans la fixité d’un contenu indiscutable. En l’absence d’un fondement transcendant, il n’y a plus ni Juste, ni Bien, ni Vrai absolus. Les repères de la certitude sont dissous avec comme conséquence une crise de la vérité et de toutes les valeurs traditionnelles. Un boulevard est ouvert à ce que Max Weber appelle « le polythéisme des valeurs », à la réhabilitation des opinions, et corrélativement au débat démocratique.

  « Le partage entre le légitime et l’illégitime ne se matérialise pas dans l’espace social, il est seulement soustrait à la certitude, dès lors que nul ne saurait occuper la place du grand juge, dès lors que ce vide maintient l’exigence du savoir. Autrement dit, à la notion d’un régime réglé par des lois, d’un pouvoir légitime, la démocratie moderne nous invite à substituer celle d’un régime fondé sur la légitimité d’un débat sur le légitime et l’illégitime – débat nécessairement sans garant et sans terme. » Essais sur le politique, Seuil, 1986, p.55.

  Dans la logique de la dissolution des repères de la certitude, le procès de la connaissance est ouvert comme le sont tous les domaines d’activité, libres désormais de se déployer selon leurs propres normes et finalités spécifiques. La société civile se sépare de l’Etat et devient le foyer de sa transformation dans le temps.

  C’est patent dans la sphère du droit comme ailleurs. En ramenant « la source du droit à l’énonciation humaine du droit », les Déclarations américaine et française signifient que ce n’est plus un nomothète transcendant qui dit le droit, ce sont les hommes, rien que les hommes. Ce sont eux qui les déclarent et dans la liberté ainsi proclamée  s’inaugure une aventure, dont on devine le caractère imprévisible. Loin de figer la réalité sociale à un moment de l’histoire, les Déclarations font reconnaître, selon une expression que Lefort emprunte à Hannah Arendt, le droit à avoir des droits.

  « D'une part, le phénomène de désincorporation dont nous parlions s'accompagne d'une désintrication entre la sphère du pouvoir, la sphère de la loi et la sphère de la connaissance. Dès lors que le pouvoir cesse de manifester le principe de génération et d'organisation d'un corps social, dès lors qu'il cesse de condenser en lui les vertus dérivées d'une raison et d'une justice transcendante, le droit et le savoir s'affirment, vis-à-vis de lui, dans une extériorité, dans une irréductibilité nouvelles. Et, de même que la figure du pouvoir en sa matérialité, en sa substantialité, s'efface, de  même que son exercice s'avère pris dans la temporalité de sa reproduction et subordonné au conflit des volontés collectives, de même l'autonomie du droit est liée à l'impossibilité d'en fixer l'essence ; on voit se déployer pleinement la dimension d'un devenir du droit, toujours dans la dépendance d'un débat sur son fondement et sur la légitimité de ce qui est établi et de ce qui doit être ; de même, l’autonomie reconnue du savoir va de pair avec un remaniement continu du procès des connaissances et une interrogation sur les fondements de la vérité. Avec la désintrication du pouvoir, du droit et de la connaissance, s'instaure un nouveau rapport au réel ; ou, à mieux dire, ce rapport se trouve garanti dans les limites de réseaux de socialisation et de domaines d'activités spécifiques ; le fait économique ou le fait technique, scientifique, pédagogique, médical, par exemple, tendent à s'affirmer, à se définir suivant des normes qui leur sont particulières sous le signe de la connaissance. Dans toute l'étendue du social, une dialectique d'extériorisation de chaque sphère d’activité est à l'œuvre, que le jeune Marx avait fort bien perçue, mais qu'il avait abusivement ramenée à une dialectique d’aliénation. Que celle-ci s'exerce dans l'épaisseur de rapports de classes, qui sont des rapports d'exploitation et de domination, ne saurait faire oublier qu'elle relève d'une nouvelle constitution symbolique du social. Non moins remarquable s'avère la relation qui s'établit entre la compétition mobilisée par l’exercice du pouvoir et le conflit dans la société. L'aménagement d'une scène politique, sur laquelle se produit cette compétition, fait apparaître la division, d'une manière générale, comme constitutive de l'unité même de la société. Ou, en d'autres termes, la légitimation du conflit purement politique contient le principe d'une légitimité du conflit social sous toutes ses formes. Le sens de ces transformations, si l'on garde en mémoire le modèle monarchique de l'Ancien Régime, se résume en ceci : la société démocratique s'institue comme société sans corps, comme société qui met en échec la représentation d'une totalité organique. N'entendons pas pour autant qu'elle est sans unité, sans identité définie ; tout  au contraire: la disparition de la détermination naturelle, autrefois attachée à la personne du prince, et à l'existence d'une noblesse, fait émerger la société comme purement sociale, de telle sorte que le peuple, la nation, l'État s'érigent en entités universelles et que tout individu, tout groupe, s’y trouve également rapporté. Mais ni l’Etat, ni le peuple, ni la nation ne figurent des réalités substantielles Leur représentation est elle-même dans la dépendance d’un discours politique et d’une élaboration sociologique et historique toujours lié au débat idéologique. » Essais sur le politique, Seuil, 1986, p. 28.29.30.

 

Conclusion :

   Admirable invention qu’un ordre symbolique instituant la liberté politique, mais ordre fragile. La division sociale contient le risque de la fracture, l’indétermination identitaire la nostalgie d’une fusion identitaire et la tentation de la recomposition fantasmatique d’un peuple-Un. Pour Lefort, le totalitarisme est sorti de la démocratie comme une tentative pour conjurer ces différentes menaces, pour réincorporer le pouvoir dans un parti, ou un homme, supprimant ainsi la séparation de la société civile et de l'Etat et l'inestimable liberté politique.

   On observe aujourd'hui que la référence au peuple-Un prétendument incarné dans un représentant est devenue très bruyante et séduisante dans nos sociétés démocratiques. Puissent-elles  ne plus jamais  être tentées de renoncer aux doutes, à l’indétermination et aux responsabilités qui  sont le prix de la liberté politique.

 « Avec le totalitarisme, se met en place un dispositif qui tend à conjurer cette menace, qui tend à ressouder le pouvoir et la société, à effacer tous les signes de la division sociale, à bannir l'indétermination qui hante l'expérience démocratique. Mais cette tentative, je n'ai pu que le faire entrevoir, puise elle-même à une source démocratique, elle conduit à sa pleine affirmation l'idée du peuple-Un, l'idée de la Société comme telle, portant le savoir d'elle-même, transparente à elle-même, homogène, l'idée de l'opinion de masse, souverainement normative, l'idée de l'État tutélaire.

  Depuis la démocratie et contre elle se refait ainsi du corps. Faut-il le préciser, ce qui se refait est tout différent de ce qui s'était, autrefois, défait. L'image du corps qui informait la société monarchique s'était étayée sur celle du Christ. En elle s'était investie la pensée de la division du visible et de l'invisible, la pensée du dédoublement du mortel et de l'immortel, la pensée de la médiation, la pensée d'un engendrement qui à la fois effaçait et rétablissait la différence de l'engendré et de l'engendrant, la pensée de l'unité du corps et de la distinction de la tête et des membres. Le prince condensait en sa personne le principe du pouvoir, le principe de la loi, le principe du savoir, mais il était censé obéir à un pouvoir supérieur; à la fois il se disait délié des lois et assujetti à la loi, père et fils de la justice; il détenait la sagesse mais il était soumis à la raison. Selon la formule médiévale, il était major et minor se ipso, au-dessus et au-dessous de lui-même. Telle ne paraît pas la position de l'Egocrate ou de ses substituts, bureaucrates dirigeants. Il coïncide avec lui-même, comme la société est supposée coïncider avec elle-même. Un impossible engloutissement du corps dans la tête se dessine comme un impossible engloutissement de la tête dans le corps. L'attrait du tout ne se dissocie plus de celui du morcellement. Une fois évanouie la vieille constitution organique, l'instinct de mort se déchaîne dans l'espace imaginaire clos et uniforme du totalitarisme. »

 L’invention démocratique, Fayard, 1981, 1994, p. 174.175.

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2 Réponses à “L’invention démocratique. Claude Lefort.”

  1. Ilona dit :

    Ce qui fatigue les gens, moi comprise, dans la philosophie telle qu’on la pratique aujourd’hui, c’est la combinaison d’idées extrêmement vagues à force d’être généralisées (« liberté », « démocratie » – il y a non 100 ou 1000 acceptions possibles, mais une infinité) et de concepts-massues qu’il faut accepter de prendre sur le crâne sans discuter. Et, de fait, ils sont indiscutables puisqu’ils n’obéissent pas au principe de réfutabilité qui est le critère de démarcation de la science, donc de la vraie connaissance.

    Ajoutons à cela les modes, invariablement de nature idéologique – c’est-à-dire toujours liées à l’exercice du pouvoir et de la domination (l’hégémonie culturelle, comme dit l’autre). Pendant 10 ans, c’est Bergson-Bergson-Bergson (qui s’est gouré sur tout: vitalisme, relativité etc.), les 10 ans d’après, c’est Spinoza-Spinoza-Spinoza (qui est une espèce de sous-Descartes fumeux là où le vieux René cultivait la clarté), enfin aujourd’hui, c’est la chute totale avec Marcel Gauchet – Marcel Gauchet – Marcel Gauchet qui – à mon avis – ne dit rien de plus que ce qu’on écrivait dans les années 70 du côté de la nouvelle droite et du Club de l’Horloge.

    Je présume qu’on en arrivera bientôt à considérer n’importe qui comme philosophe pourvu que les rézosocio fassent le « buzz » autour. Vu le niveau, ça promet!

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Oui, vu le niveau de vos propos, on peut légitimement dire: ça promet! ou plutôt le désastre intellectuel est déjà à l’ordre du jour!
    Bien à vous.

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