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David Hume. 1711.1776. Portrait par Ramsay.

 

   C’est ce que soutient l’empirisme. L’empirisme s’oppose au rationalisme dogmatique selon lequel : « Toute connaissance certaine vient de principes irrécusables, a priori, évidents, dont elle est la conséquence et d’eux seuls, les sens ne pouvant fournir qu’une vue confuse et provisoire de la vérité » Lalande. Vocabulaire de la philosophie.

 

1)      Analyse de l’empirisme.

  

  « Nom générique de toutes les doctrines philosophiques, selon lesquelles la connaissance humaine dérive toute entière directement ou indirectement de l’expérience sensible, y compris les principes rationnels de la connaissance et qui n’attribuent à l’esprit aucune activité propre ». Lalande.Ibid.

  Locke (1632.1704), Hume (1711.1776), J.S. Mill (1806.1873) sont des empiristes. Newton se revendique empiriste.

  L’empirisme est avant tout une critique de l’innéisme. Locke soutient qu’ « il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait d’abord été dans les sens ». Il n’y a pas d’idées ou de principes innés. L’esprit est une table rase, une cire vierge sur lequel viennent s’imprimer les données de l’expérience. Nos idées sont le reflet de nos impressions sensibles. L’ordre que nous mettons dans les phénomènes ne procède pas de principes a priori (« a priori » signifie : qui est antérieur à l’expérience. S’oppose à « a posteriori » : qui découle de l’expérience), il est le reflet dans notre esprit de ce que l’expérience nous montre. La répétition des mêmes expériences fait, avec l’habitude, naître les idées d’identité, de ressemblance et toutes les généralisations nécessaires à la connaissance.

  Cf. La célèbre analyse que Hume fait du principe de causalité. C’est de l’expérience, affirme Hume, que nous tirons l’idée qu’un phénomène A est cause d’un phénomène B. Le rapport causal est un rapport chronologique. Nous constatons une conjonction constante entre deux phénomènes et c’est l’habitude, l‘accoutumance qui nous détermine à attendre l’un quand paraît l’autre. La prétention qui est la nôtre d’énoncer une relation nécessaire entre A et B n’a aucune validité rationnelle. En réalité il s’agit d’une impression subjective produite par l’expérience réitérée d’une succession dans le temps. Car en toute rigueur, que cette succession ait été observée un grand nombre de fois dans mon expérience passée me permet seulement de dire qu’il est probable qu’elle sera observable demain, cela ne me permet pas de dire qu’il est nécessaire qu’il en soit ainsi.

  Ex : Je m’attends lorsque je mets une casserole d’eau sur le feu  à ce que l’eau bouille parce que j’ai l’expérience de la conjonction constante de l’échauffement et de l’ébullition. L’habitude de cette conjonction suscite le sentiment d’un rapport nécessaire mais  cette nécessité n’est pas rationnellement fondée car « l’expérience nous apprend bien que quelque chose est de telle ou telle manière mais non point que cela ne peut être autrement » (Kant). L’expérience ne donne à voir que du contingent et du particulier ; elle ne permet pas de formuler des rapports nécessaires et universels.

  Il s’ensuit que l’empirisme ruine la prétention de la science à formuler des propositions universelles et nécessaires en ce qui concerne les faits. Or seules l’universalité et la nécessité d’un énoncé lui confèrent la certitude. L’empirisme conduit donc au relativisme et au scepticisme.

  On appelle positivisme logique, l’option empiriste en matière scientifique. Selon cette théorie de la connaissance la science se réduit à une description scrupuleuse du réel permettant un bon système de prédictions. La méthode consiste à relier une observation à la suivante, au moyen de formules appropriées, en évitant de recourir à des variables imaginaires ou à des observations non vérifiées. La science ne peut énoncer que des relations probables c’est-à-dire des relations susceptibles d’être confirmées par des observations répétées, elle ne peut pas formuler des relations nécessaires et universelles.

  

2)      Les difficultés de l’empirisme. L’alternative kantienne : le criticisme.

 

  On a déjà souligné les difficultés de l’empirisme au niveau de l’observation des faits. Il suppose que l’objet s’imprime sur un esprit passif or la plus simple perception montre qu’il n’en est rien. L’objet est moins donné que construit. La perception est, comme l’établit Descartes dans l’analyse du morceau de cire, une opération de l’entendement qui synthétise dans l’unité et l’identité d’un objet une multiplicité et une diversité d’impressions sensibles. Je ne vois pas la cire, « je juge que je vois de la cire » dit Descartes.

  Ce qui est vrai de la perception, de l’observation des faits,  l’est a fortiori de l’activité théoricienne. En prétendant la fonder sur la seule expérience, l’empirisme remet en cause son caractère rationnel et conduit au scepticisme. Or la physique de Newton n’est-elle pas un désaveu d’un tel scepticisme ?  Kant interroge les conditions de possibilité de la science telle qu’elle vient de donner sa mesure avec le génie de Newton. Elle a un double caractère expérimental et mathématique. Elle établit des lois dont la forme nécessaire et universelle s’énonce dans des formules mathématiques. Comment cela serait-il possible si l’expérience était le fondement de la connaissance ? Ne faut-il pas substituer à l’option empiriste, l’option rationaliste consistant à admettre que la théorie suppose l’intervention de principes internes à l’esprit, principes organisant l’expérience mais ne découlant pas d’elle ?

  Telle est l’analyse que Kant propose de la causalité. Ce que l’expérience fournit ce sont les éléments liés par la relation causale, non la relation elle-même. Celle-ci est une catégorie de l’entendement posant que « tout ce qui arrive suppose quelque chose dont il résulte suivant une règle ». Sans ce principe, dit Kant, nous serions dans l’impossibilité de connaître quoi que ce soit et le réel serait inintelligible pour nous. L’esprit donne la règle selon laquelle nous mettons en ordre le divers donné dans l’expérience. Loin d’être dérivée de l’expérience, la causalité est la condition de l’expérience, le cadre a priori sans lequel « les intuitions sensibles seraient aveugles » c’est-à-dire désordonnées et confuses. Réciproquement sans les intuitions sensibles, les catégories seraient « vides » puisqu’elles n’auraient rien à relier.

  Il s’ensuit que l’expérience fournit la matière de la connaissance mais  sa forme dérive de l’esprit. L’expérience est donc un mélange de réceptivité (passivité) et de spontanéité (activité) de l’esprit. Sans une matière l’esprit n’aurait rien à connaître. L’expérience est donc bien l’origine de toute connaissance possible mais elle n’en est pas le fondement car la forme qui est appliquée à cette matière relève de la spontanéité de l’esprit.

  Les principes de l’esprit mis en œuvre dans la connaissance sont dits transcendantaux. Est transcendantal, au sens kantien, ce qui est antérieur à l’expérience (a priori) indépendant d’elle mais ne trouve à s’appliquer qu’en elle. Comme tel, le transcendantal est la condition de toute expérience possible.

 

3)      Les implications de la thèse kantienne.

 

a) La distinction du penser et du connaître.

 

  La connaissance (la science) exige que l’activité de l’esprit (la mise en forme) s’applique à des objets donnés dans l’expérience (ce qui est objet d’intuition sensible). Un concept (par exemple : Dieu, l’âme, la liberté, le monde comme totalité) auquel ne correspond aucune intuition sensible est bien une pensée mais ce n’est pas une connaissance. Il s’ensuit qu’on ne peut rien connaître au-delà de l’expérience. (Erreur de la théologie rationnelle ou de la psychologie rationnelle).

  En revanche ce qu’on ne peut connaître, il est permis de le penser, de nous en faire une Idée. « J’entends par Idée, écrit Kant, un concept rationnel, nécessaire auquel ne peut correspondre aucun objet donné dans les sens ».

  Il va de soi que le penser ne peut prétendre à aucune vérité objective. Nous pouvons penser l’âme, la liberté, Dieu, nous ne pouvons pas en élaborer une connaissance.

 

b) La distinction du phénomène et du noumène.

 

  Les phénomènes sont les choses telles que nous les connaissons c’est-à-dire telles que nous les informons par la structure de notre esprit. Il faut distinguer le réel phénoménal et le réel tel qu’il est en soi indépendamment de notre manière de le connaître. Celui-ci est un x inconnaissable. Mais ce que nous ne pouvons connaître, il est permis de le penser. Etymologiquement les noumènes sont les choses pensées.

  Il n’y a pour nous de connaissance que du phénoménal, nous ne pouvons savoir ce qu’est le réel en soi, mais à condition de ne pas nous contredire nous pouvons le penser.

  Ex:  Dans la mesure où le savant organise le réel par la catégorie de causalité ou de déterminisme, le réel est pour la connaissance scientifique un réel déterminé. Cela n’interdit pas de penser que l’homme est libre. Mais alors la liberté n’est pas conçue comme une capacité phénoménale, elle l’est comme une capacité nouménale exigée à titre de « postulat de la raison pratique ».

 

c) La révolution copernicienne.

 

  Par cette analyse Kant dit qu’il a réalisé en théorie de la connaissance, une véritable révolution copernicienne. Comme Copernic a substitué l’héliocentrisme au géocentrisme, il faut substituer l’option idéaliste à l’option réaliste en matière de théorie de la connaissance.

  Le réalisme consiste à croire que la connaissance saisit le réel tel qu’il est en soi. Or toute connaissance met en rapport un sujet et un objet et c’est moins le sujet qui gravite autour de l’objet que l’inverse. C’est le réel ou l’objet qui gravite autour de l’esprit ou du sujet. En conséquence, la connaissance scientifique ne peut pas prétendre à l’objectivité si l’on entend par là ce que l’épistémologie appelle « l’objectivité forte » c’est-à-dire la conformité ou la fidélité des énoncés à l’objet. Elle doit se contenter de revendiquer une objectivité définie comme accord de tous les esprits, comme intersubjectivité. Ce que l’épistémologie appelle « l’objectivité faible ».

  De fait, si la démarche scientifique neutralise la subjectivité empirique, elle ne neutralise pas toute forme de subjectivité. Les catégories de l’esprit sont à rapporter au sujet rationnel. Un tel sujet étant  universel, il  peut élaborer des énoncés capables de faire l’accord des esprits. Cela ne l’empêche pas d’être une subjectivité. (Pour la distinguer de la subjectivité empirique on parle de subjectivité transcendantale).

  Le réel scientifique est un réel construit par la subjectivité transcendantale. La question reste donc posée de savoir si cette construction rationnelle est adéquate au réel en soi. Le physicien Léon Brillouin par exemple, propose de dire que « la science est l’image du réel dans l’esprit de l’homme » et  Max Planck demande d’admettre les trois propositions suivantes :

Il existe un monde indépendant de nous.

Ce monde ne nous est pas directement accessible.

Nous imaginons des modèles simplifiés qui nous servent de représentation physique de ce monde inaccessible ».

  NB : L’idéalisme est mis en question par les savants qui avec B. d’Espagnat argumentent en faveur d’un réalisme ouvert. Ils objectent que si la science met en jeu un sujet, celui-ci est contraint de réformer ses catégories dans son dialogue avec le réel. Par exemple, l’espace-temps courbe de l’astro- physique n’est pas l’espace que Kant définissait comme une forme a priori de la sensibilité puisque celui-ci était l’espace euclidien. Au fond tout se passe comme si le réel était « un réel voilé » (métaphore proposée par B. d’ Espagnat) que la science approche peu à peu dans son effort de dévoilement. L’option réaliste objecte aussi que si la science ne saisissait pas le réel, les réussites techniques fondées sur cette science relèveraient du miracle. « Argument du non-miracle de Hilary Putman ». 1975.

 

 

TEXTES.

 

   « Tout homme a conscience qu’il pense et que son esprit  s’applique, quand il pense à des idées qui sont en lui : il est donc hors de doute que les hommes ont dans leur esprit diverses idées telles que :
blancheur, dureté, douceur, sucré, pensée, mouvement, homme, éléphant, ébriété et autre idées; tout d’abord, nous devons nous demander comment l’esprit y parvient ?

   Je suppose donc que l’esprit est, comme nous disons, du papier blanc, vierge de tout caractère, sans aucune idée : comment se fait-il qu’il en soit ensuite garni ? d’où lui vient cette vaste provision que l’imagination humaine, toujours au travail et sans limites a peintes en elle avec une variété presque infinie? Je réponds d’un mot: de l’expérience. C’est sur elle que toute notre connaissance se fonde, c’est d’elle qu’elle dérive en définitive. Notre observation appliquée soit aux objets sensibles externes, soit aux opérations internes, perçues par nous et réfléchies sur nous-mêmes, voilà ce qui fournit nos entendements de tous les matériaux de la pensée. Voilà les deux sources de la connaissance d’où sourdent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement. »

        Locke, Essai sur l’entendement humain, I,  1.

 « S’il y a une relation entre les objets qu’il nous importe de connaître parfaitement, c’est celle de la cause et de l’effet. C’est sur elle que se fondent tous nos raisonnements sur les questions de fait ou d’existence (…). La seule utilité immédiate de toutes les sciences est de nous enseigner comment nous pouvons contrôler et régler les événements futurs par leurs causes. Nos pensées et nos recherches s’emploient donc, à tout moment, autour de cette relation ; pourtant, les idées que nous formons à son sujet sont si imparfaites qu’il est impossible de donner une juste définition de la cause, sinon celle qu’on tire de ce qui lui est extérieur et étranger. Des objets semblables sont toujours en connexion avec des objets semblables. Cette conjonction, nous en avons l’expérience. D’accord avec cette expérience, nous pouvons donc définir une cause comme un objet suivi d’un autre et tel que tous les objets semblables au premier sont suivis d’objets semblables au second. Ou en d’autres termes, tel que, si le premier objet n’avait pas existé, le second n’aurait jamais existé. L’apparition de la cause conduit toujours l’esprit, par une transition coutumière, à l’idée de l’effet. Cette transition aussi, nous en avons l’expérience. Nous pouvons donc, conformément à cette expérience, former une autre définition de la cause et l’appeler un objet suivi d’un autre et dont l’apparition conduit toujours la pensée à l’idée de cet autre objet. (…)

   J’ose affirmer, comme une proposition générale qui n’admet pas d’exception que la connaissance de cette relation ne s’obtient en aucun cas par des raisonnements a priori; mais qu’elle naît entièrement de l’expérience quand nous trouvons que des objets particuliers sont en conjonction constante l’un avec l’autre.»

       Hume, Enquête sur l’entendement humain (section 7).

« Si toute notre connaissance débute avec l’expérience, cela ne prouve pas qu’elle dérive toute de l’expérience, car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience fût un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre pouvoir de connaître (simplement excité par des impressions sensibles) produit lui-même : addition que nous ne distinguons pas de la matière première jusqu’à ce que notre attention y ait été portée par un long exercice qui nous ait appris à l’en séparer. C’est donc au moins encore une question qui exige un examen plus approfondi et que l’on ne saurait résoudre du premier coup d’œil, que celle de savoir s’il y a une connaissance de ce genre, indépendante de l’expérience et même de toutes les impressions des sens. De telles connaissances sont appelées a priori et on les distingue des empiriques qui ont leur source a posteriori, à savoir dans l’expérience. (…) Par connaissances a priori nous entendrons désormais non point celles qui ne dérivent pas de telle ou de telle expérience, mais bien celles qui sont absolument indépendantes de toute expérience. A ces connaissances a priori sont opposées les connaissances empiriques ou celles qui ne sont possibles qu’a posteriori, c’est-à-dire par l’expérience. »

   Kant, Préface de la Critique de la Raison pure.

Autour de ce Sujet :

  1. La conscience de soi est-elle une connaissance de soi?

19 Réponses à “L'expérience est-elle le fondement de la connaissance? Le criticisme kantien.”

  1. flo dit :

    bonjour, je cherche des infos sur le Cercle de Vienne porriez- vous m’indiquer de quoi il s’agit ou m’envoyer sur 1 site spécialisé?
    merci par avance
    ps: j’aime beaucoup votre site pourriez m’indiquer quel est le nom du tableau qui illustre votre site à chaque début de page?

  2. Simone MANON dit :

    Le tableau introductif de mon site s’appelle l’Ecole d’Athènes. Il a été peint par Raphaël entre 1509 et 1512 et se trouve dans la Chambre de la signature au musée du Vatican à Rome.
    Pour le cercle de Vienne vous pouvez consulter le site : http://www.histophilo.com/cercle_de_vienne.php.
    En cliquant sur les liens figurant dans  » voir aussi » vous aurez une bonne synthèse.

  3. Karl Popper dit :

    Merci pour cette belle synthèse !
    J’aurais aimé y trouver une petite touche poppérienne qui a redéfini la notion d’apriori kantien en y apportant une dimension évolutionniste. C’est un sujet passionnant dont il traite dans le recueil « Toute Vie est Résolution de Problèmes ».
    Quoi qu’il en soit, merci pour ce magnifique blog !

  4. Simone MANON dit :

    La liste des analyses regrettablement manquantes sur ce blog est longue et vous avez raison, Popper aurait eu sa place ici. Mais il est axé sur les fondamentaux et je n’arrive déjà pas à les faire assimiler à mes élèves. Cela dit je suis très reconnaissante aux internautes qui essaient de combler les lacunes. Si vous voulez nous faire une petite synthèse sur la question, vous nous enrichirez.
    Bien à vous.

  5. Valentin dit :

    Bonjour,
    Je souhaitais simplement vous demander si l’empirisme pouvait s’appliquer aux mathématiques également, ou si ce raisonnement est réservés aux sciences expérimentales? Je parle notamment du principe de causalité de Hume : est-ce comme cela qu’Euclide est parvenue à ses postulats? (si l’on raisonne comme les empiristes, bien entendu).
    Toute vérité de raison découle alors, selon les théories empiristes, de vérités de fait?
    Merci d’avance et bonne journée à vous.

  6. Simone MANON dit :

    Remarquez Valentin que la distinction entre les vérités de raison et les vérités de fait est élaborée, dans l’article de ce blog, par Hume c’est-à-dire par un empiriste. http://www.philolog.fr/verite-de-raison-et-verite-de-fait/
    C’est que les sciences formelles (mathématiques et logique) sont une chose, les sciences empirico-formelles une autre.
    Les vérités de raison portent sur des objets abstraits (même s’il n’est pas exclu que dans la construction rationnelle de ces idéalités, l’expérience ait pu avoir un rôle) et ne sont connues que par des opérations de la raison. Les empiristes concèdent que les vérités mathématiques sont a priori et à ce titre doivent être distinguées des vérités ne pouvant être acquises qu’a posteriori, au moyen de l’observation et de l’expérimentation.
    Les vérités mathématiques sont connues par démonstration, elles sont nécessaires et universelles. Leur négation implique contradiction.
    Il convient donc de distinguer les relations d’idées ou de concepts et les états de fait. Les propositions mathématiques ne font qu’exprimer des rapports entre nos idées, tandis que toute connaissance portant sur des états de fait (= sur le monde donné extérieurement à l’esprit) ne peut qu’être tirée de l’expérience.

  7. Valentin dit :

    Bonjour,
    Je voudrais être sur de comprendre la problématique amenant à l’explication du criticisme, si vous acceptez de me venir en aide.
    J’ai, personnellement, compris que Newton fut obligé d’utiliser ses connaissances mathématiques ainsi que sa raison pour les mobiliser dans l’établissement de ces lois. Est-ce en cela que l’expérience ne peut être considéré comme fondement de la connaissance que nous avons des lois de Newton?
    Merci d’avance.

  8. Simone MANON dit :

    On peut dire les choses comme cela.
    L’idée essentielle consiste à dire qu’on ne peut pas établir des propositions ayant une nécessité logique, comme le sont les formulations mathématiques des lois par la seule expérience, car celle-ci ne nous fait saisir que du contingent, jamais du nécessaire.

  9. Valentin dit :

    Merci beaucoup pour vos précisions !
    Bonne soirée.

  10. Oscar dit :

    Remarque un peu polémique, mais voici: en lisant l’analyse du principe de causalité que fait Hume et les exemples qu’il cite à l’appui de ses dires, je ne puis m’empêcher de me demander s’il y croyait pour tout de bon – à la lettre-, vu que cela équivaut en fait à une négation de la causalité en tant que telle, non?
    N’était-il pas plutôt soucieux surtout d’ébranler par ses paradoxes l’édifice du rationalisme dogmatique?

    Non seulement Kant me paraît avoir raison d’opposer les implications des découvertes de Newton à l’empirisme radical de Hume, mais, à peu près contemporain de Kant, le rigoureux déterminisme laplacien n’est-il venu « enfoncer le clou », déterminisme encore défendable de nos jours à l’échelle macroscopique, et donc malgré le principe d’incertitude introduit à l’échelle microscopique par la physique des quanta?

    Et à propos de physique quantique, je ne puis résister à la tentation de citer les premières lignes de « L’esprit et la matière », d’un des plus grands physiciens quantiques justement, mais philosophe par ailleurs très peu influencé par ses travaux scientifiques et résolument opposé pour sa part au réalisme, même sous la forme nuancée qu’en propose d’Espagnat, à plus forte raison aux postulats réalistes rigides, et surtout purement métaphysiques et non scientifiques, de Max Planck:

    « Le monde est une synthèse de nos sensations, de nos perceptions et de nos souvenirs. Il est commode de le considérer comme existant objectivement par lui-même. Mais il n’apparaît certainement pas en vertu de sa simple existence. »
    (« L’esprit et la matière, Erwin Schrödinger, page 153, éditions du Seuil, 1990 pour la traduction.)

    En extrapolant un peu, ne pourrait-on pas opposer à Max Planck d’admettre la proposition suivante: IL N’EXISTE PAS DE MONDE INDEPENDANT DE NOUS « ??

    Bien à vous!

  11. Simone MANON dit :

    Vous ouvrez un débat qui ne se clôt pas en quelques lignes, qui ne se clôt même pas du tout dans la mesure où il engage des positions métaphysiques. Vous comprendrez mes réserves à m’y engager dans les limites de cet exercice.
    Pour ce qui est de Hume, il n’a jamais mis en doute le caractère indispensable de la causalité pour la connaissance. Comme l’écrit Kant dans ses prolégomèmes à la métaphysique: « il s’inquiétait uniquement de l’origine de ce concept et non pas de l’absolue nécessité de s’en servir ».
    Quant à Schrödinger, il faudrait que je relise son texte. C’est une lecture trop lointaine pour moi. Mais enfin que le monde ait besoin de nous pour être dévoilé ou connu (> »il n’apparaît pas en vertu de sa simple existence ») est une chose, qu’il ait besoin de nous pour exister en est une autre.
    Il y a un beau texte de Sartre sur cette différence. http://www.philolog.fr/la-conscience-est-essentielle-au-devoilement-de-letre-mais-inessentielle-quant-a-son-etre-sartre/
    Cordialement.

  12. Oscar dit :

    Ce débat est impossible à clore, je vous le concède volontiers!

    Et Schrödinger, ainsi que son commentateur Michel Bitbol, veulent simplement dire que l’idéalisme est une option aussi défendable et plausible que le réalisme, auquel depuis l’objectivation du monde qui a été nécessaire à la science occidentale depuis les Grecs anciens pour se développer (cf. Schrödinger: « La nature et les Grecs ») et se séparer des croyances mythiques, a donné une apparence d’évidence première, reléguant l’idéalisme de Berkeley par exemple au rang de pensée purement provocatrice et farfelue -à tort-…

    Schrödinger répond (par anticipation? il faudrait voir les dates) magnifiquement à la réflexion de Sartre, penseur réaliste comme la plupart!…

    Cordialement, Oscar.

  13. Oscar dit :

    Bonsoir,

    Veuillez excuser l’erreur de syntaxe dans mon com. précédent ( le premier « depuis » étant de trop), due à la précipitation et à une relecture seulement après envoi, mais puisque de toute façon les coms sont fermés et ne s’affichent plus…

    Bravo en tout cas pour votre blog que je trouve aussi riche et instructif que bien présenté et clair!! Je continuerai à lire vos articles même si je ne peux plus les commenter (en attendant le livre sur Spinoza, héhé!!)…

    Cordialement, Oscar.

  14. Simone MANON dit :

    Les commentaires n’ont jamais été fermés. Je suis simplement en voyage et moins réactive que d’ordinaire.
    Je vous lirai toujours avec plaisir.
    Bien à vous.

  15. Jean dit :

    Bonjour Madame,
    J’ai une question concernant la Critique de la Raison Pure de Kant. Je ne suis pas en contact avec des professeurs et beaucoup des ouvrages, dictionnaires « kantiens », ou autres textes ne me sont d’aucune utilité pour cette question. Tout ce passe comme si Kant acceptait de demeurer obscur à lui-même dans sa pensée, à moins que, pour être plus concis, il ait décidé de ne pas la simplifier.
    Je comprends ce qu’est un concept pur. Les catégories ne sont pas issues de l’expérience, elles la rendent possible ; grâce à elles, l’esprit peut penser un objet. Je comprends l’importance du schème. Mais je suis incapable de comprendre ce qu’est un concept empirique. Tout le monde semble savoir ce que c’est, « un concept issu de l’expérience », c’est ce que je lis partout. Mais, si je ne me trompe pas et que je tiens compte de la connaissance transcendantale, un concept, même empirique, a quand même un contenu pur. Par ailleurs, il prend l’exemple du chien dans son chapitre sur le schème. Il le présente comme un concept empirique et en parle comme d’un concept pur qui a son schème. Les concepts empiriques ont-ils tous des schèmes ? S’ils ont un schème c’est qu’ils ont aussi un contenu pur ? Donc, ils ne sont pas complètement empiriques. Finalement, tous ses efforts pour redonner leurs droits à l’intuition et à l’expérience dans la connaissance ne font pas le poids face à son ambition transcendantale. Sa pensée semble manquer d’équilibre.
    Je n’ai pas encore poursuivi au-delà du chapitre sur le schème, je manque surement de recul et aussi de beaucoup de connaissances en Philosophie. Mais votre point de vue me réconfortera. Et peut-être que vous connaissez un ouvrage qui propose une lecture limpide de Kant.

  16. Simone MANON dit :

    Bonjour Gaylord (inutile de changer le prénom!)
    Je me contenterai de vous donner deux conseils.
    Le premier est d’éviter de porter un jugement sur un auteur dont vous ne maîtrisez pas encore la richesse de la pensée. Vous ne faites ainsi qu’afficher votre ignorance et vos vaines prétentions.
    Le deuxième est de lire le livre de Georges Pascal: Pour connaître la pensée de Kant chez Bordas.
    Votre erreur consiste à ne pas voir qu’il faut distinguer dans le concept, la forme et le contenu (la matière). Lorsque le contenu est dérivé de l’expérience on a affaire à un concept empirique, lorsque ce n’est pas le cas à un concept pur de l’entendement.
    Ce qui rend nécessaire le schématisme, c’est l’hétérogénéité des intuitions empiriques et des concepts purs de l’entendement. « Il est évident, dit Kant, qu’il doit y avoir un troisième terme qui soit homogène, d’un côté à la catégorie, et de l’autre au phénomène, et qui rende possible l’application de la première au second ». Le schème a donc une fonction médiatrice que Kant trouve dans le temps.
    Bien à vous.

  17. Gaylord dit :

    Malheureusement vous ne répondez pas à ma question. Vous distinguez un concept empirique en affirmant qu’il provient de l’expérience, parce que son contenu provient de l’expérience. Quel est ce contenu ? On ne peut pas connaître la chose en soi. Je ne peux pas connaître un chien en lui-même, pourtant c’est un concept empirique, c’est donc qu’il y a quelque chose dans ce concept qui me garantit son origine empirique. Mais quoi si je ne peux pas connaître la chose en soi, mais seulement les conditions de son apparition ?
    Finalement, tout ce qui donne à mon concept la force de la nécessité et de l’universalité, et qui donc me permet de penser un objet, a son fondement a priori dans la constitution de notre esprit. Comme rien de ce qui est empirique ne peut avoir les mêmes vertus, c’est donc que mon concept de chien, si je veux être cohérent avec la pensée de Kant, ne peut pas être complètement empirique. Sinon je ne pourrais jamais poser l’existence du chien, là, ici, maintenant, et exclusivement celle d’un chien.

    J’ai aussi parlé du schème pour le chien. Kant conçoit un schème pour les concepts purs, or il donne l’exemple d’un schème pour le chien, un concept empirique. Je trouve ça très étrange.

  18. Simone MANON dit :

    Ce n’est pas parce que vous ne le comprenez pas que je ne réponds pas à votre question. Il faudrait pour cela des connaissances élémentaires qui semblent vous faire défaut.
    Ainsi, il semble que vous ne maîtrisiez pas la définition du concept et je n’ai pas vocation à donner des cours particuliers. Voyez le cours sur les opérations de la raison et surtout celui sur le jugement à titre de prérequis. http://www.philolog.fr/le-jugement-est-un-don-particulier-qui-ne-peut-pas-du-tout-etre-appris-mais-seulement-exerce-kant/
    Un concept est une représentation générale et abstraite se définissant logiquement par sa compréhension (la définition du chien ou du triangle) et son extension (l’ensemble des éléments dont il se compose).
    Dans tout concept, on distingue la forme qui relève de l’entendement (activité d’unifier et de synthétiser le divers)et sa matière.
    C’est de l’entendement que le concept reçoit la FORME de la généralité. La MATIERE vient soit de l’entendement comme dans le concept de cause, soit de l’expérience comme dans le concept de chien.
    Si des chiens particuliers n’étaient pas donnés dans l’expérience (et donc saisis dans la réceptivité de l’intuition sensible), l’entendement ne pourrait trouver en lui la diversité qu’il unifie dans le concept de chien.Il ne pourrait pas juger en présence d’un berger allemand de telle taille ou d’un bouledogue ou d’un basset artésien qu’il s’agit d’un chien. En termes kantiens, il ne pourrait pas subsumer l’objet sensible sous le concept.
    Voilà pourquoi un concept est empirique dès lors que sa matière provient des sens, mais sa forme exige l’activité de l’esprit qui réfléchit, compare, isole les caractéristiques communes à une diversité sensible.
    Pour ce qui est de la nécessité d’un schème pour rendre possible l’application d’un concept (pur ou empirique) à l’intuition, je ne reviens pas sur ce qui a été dit. Kant est très explicite avec le concept de chien. »Un concept de chien signifie une règle d’après laquelle mon imagination peut exprimer en général la figure d’un quadrupède, sans être astreinte à quelque chose de particulier que m’offre l’expérience ou mieux quelque image que je puisse représenter in concreto ».
    En espérant avoir un peu clarifié les chose.

  19. Gaylord dit :

    Merci ! J’ai relu votre cour. Il est très clair, mais je reste perplexe face à l’origine des concepts. Je n’ai aucun problème pour comprendre ce qu’est un concept, ce que je ne comprends pas c’est leur origine. Ne pas comprendre leur origine induit inévitablement à ne pas comprendre le concept. La définition est très compréhensible, mais dès qu’on souhaite connaître la capacité qu’a l’esprit de former des concepts, tout se complique et je me perds.

    Je suis jeune, je sais avoir beaucoup de travail pour comprendre un auteur comme Kant, et le pire, c’est qu’il vaut mieux s’atteler à la tâche avec confiance, sans attendre que quiconque ne valide mon « bon sens ». Le manque d’humilité que vous pouvez à juste titre me reprocher est inévitable. Je suis un ignorant qui refuse d’abdiquer. C’est en m’obstinant à trouver les failles et les contradictions d’une pensée que j’essaie de comprendre que, incidemment, je trouverai ma propre faille. En acceptant d’être vaniteux, j’évite de me laisser écraser, je persévère, et enfin, j’acquiers le droit d’être humble. Bref, l’important c’est de trébucher.
    Pour conclure, j’ai finalement trouvé les mots d’une autre personne certainement mieux fondée que moi à critiquer un génie. Je ne connais pas son âge ni ses diplômes, elle s’appelle Rachele Raus. Malgré cela je ne doute pas qu’elle a beaucoup étudié. Il s’agit du recensement d’un livre d’Umberto Eco, Kant et l’ornithorynque. Apparemment, le problème de l’origine des concepts, comme j’ai pu le constater ailleurs, pose toujours des problèmes de compréhension inouïs.
    « U. Eco s’interroge sur « les concepts empiriques » Kantiens, qui feront le noyau de sa thèse. Chez Kant, le schème transcendantal, en tant que médiateur entre la réalité et les catégories pures de l’intellect, reste un schème constructiviste qui filtre la conceptualisation de l’objet : de là l’aporie que qu’U. Eco relève à l’égard des concepts empiriques. Si la conceptualisation de la réalité se fait par le filtrage du schème, rien n’empêche de penser à une sorte d’innéisme, que Kant refuse de fait dans sa critique de la faculté de juger. »

    Je vous souhaite un bon week-end Madame !

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