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   Quand le sociologue se mêle d’interpréter les résultats des enquêtes sociologiques ou d’observer les mœurs, les pratiques politiques, les relations entre les individus avec le recul philosophique, on a cette réussite que Dominique Schnapper nous offre avec son dernier livre : L’esprit démocratique des lois. Elle clôt avec cette étude, une réflexion sur la démocratie contemporaine, initiée il y a une vingtaine d’année, avec La communauté des citoyens (1994).

   Dans ce premier ouvrage, elle s’efforçait de clarifier les principes fondant le lien social dans la nation démocratique moderne. Héritière d’une histoire séculaire, celle-ci  a ceci de singulier qu’elle implique, selon une formule de Bergson que Dominique Schnapper aime citer « un effort en sens inverse de la nature ». De fait elle repose sur l’utopie d’un individu défini en termes abstraits comme un sujet rationnel capable de s’arracher à ses déterminations naturelles (homme ou femme, jeune ou vieux, blanc ou noir), ethniques (membre de telle ou telle communauté culturelle), religieuses (chrétiens, musulmans, bouddhistes etc.) pour se lier avec d’autres dans une communauté de statut juridique et politique. C’est dire que le projet démocratique fait le pari d’une « transcendance par la citoyenneté » ou « de l’arrachement par la société politique aux appartenances concrètes ». Faisant fi des déterminismes naturels et historiques, il  proclame la liberté et l’égalité en droit de chacun de ses membres et constitue par cette décision le corps politique comme seule instance souveraine en matière politique.  Il s’ensuit qu’il attend de chacun qu’il fasse l’effort d’honorer les exigences du principe fondateur de l’unité civique. Ce qui, on le conçoit aisément, fait toute la difficulté de la pratique démocratique et contient les germes de sa corruption possible.

   A chaque étape de sa réflexion, Dominique Schnapper s’attache à pointer les tensions entre les principes fondateurs et les impasses dans lesquelles la démocratie est menacée de se trahir. Dans La communauté des citoyens, elle met l’accent sur la tension entre l’ambition universelle de la citoyenneté juridique et les formes concrètes du processus de singularisation de chaque nation historique. Dans La démocratie providentielle (2002), elle est attentive au risque qu’incarne pour la cohésion sociale la dégradation du citoyen soucieux de l’intérêt général en un ayant-droit dont l’horizon ne dépasse pas la sphère de ses intérêts particuliers.

   Dans ce dernier livre, elle ramasse les analyses antérieures et, à la lumière des principes rationnels fondateurs, elle s’applique à montrer que la liberté n’est pas la licence, l’égalité n’est pas l’égalitarisme ou l’indistinction et l’institution de la souveraineté de l’être de raison n’est pas la porte ouverte à l’hubris prométhéenne d’individus ignorant toute forme de limite.

   Le propos ne se veut pas pessimiste. Dominique Schnapper n’appartient pas à l’espèce des prophètes de l’apocalypse car elle a confiance dans les capacités de la raison humaine à comprendre les problèmes et à leur apporter des solutions provisoires. En ce sens son diagnostic a pour vocation de rendre plus responsable en rendant plus lucide. Fidèle en cela à l’idéal démocratique, elle est une sociologue militante mais son militantisme est  un militantisme du raisonnable aux antipodes de celui « des idées folles » que dénonçait François Furet[1] et que l’auteur épingle dans des pages lumineuses.

   Elle commence par prendre acte d’un fait : la confiance de la société démocratique en elle-même ne va plus de soi. Un malaise diffus est à l’ordre du jour patent aussi bien dans la production intellectuelle que dans l’opinion des individus mais il ne s’agit pas, pour notre auteur, d’ajouter une contribution de plus à la litanie des plaintes et des critiques dont la démocratie contemporaine fait l’objet. Son projet est d’en interroger le sens et le destin à partir d’une méditation d’un passage de L’Esprit des lois de Montesquieu. Ce qui ne me semble pas anodin dans une époque encline à refuser toute forme d’autorité, autorité intellectuelle inclue. En proposant d’éclairer notre lanterne à la lumière d’un grand penseur, Dominique Schnapper s’inscrit en faux contre le relativisme ambiant ne sachant plus distinguer l’ordre du savoir ou de la pensée rationnellement fondée et celui de l’opinion. Elle suggère, avant même de consacrer un développement à ce thème, que tout ne se vaut pas, sollicitant ainsi de la part de ses lecteurs un authentique effort de pensée afin d’échapper aux facilités de la doxa.

   Montesquieu nous a en effet appris que  la corruption de chaque gouvernement commence presque toujours par celle des principes qui le fondent. On peut donc se demander si les doutes que suscite notre organisation politique ne procèdent pas d’un affaiblissement ou d’une trahison de ses principes fondateurs. Telle est l’hypothèse de travail de Dominique Schnapper, mais les dérives qu’elle analyse avec finesse et mesure n’ont rien à voir avec le manquement des démocraties aux valeurs dont elles se réclament. Sous cet angle, elles sont l’objet  d’une critique externe avec laquelle on n’en a jamais fini car il y a nécessairement un écart entre les principes abstraitement définis et les réalités sociales. Rançon de tout idéal de la Raison. On ne peut pas prétendre l’incarner dans sa perfection, seulement s’en inspirer pour normer l’action politique afin de s’en approcher le plus possible.  Dominique Schnapper ne sous-estime pas la légitimité de cette perspective mais la sienne est autre et infiniment plus subtile. Elle consiste à montrer que la trahison des principes démocratiques est une possibilité inscrite dans leur nature même, qu’elle est  l’effet de leur dynamique interne. Le plus redoutable ennemi de la démocratie ne lui est pas extérieur, elle le contient au plus intime d’elle-même. Il s’ensuit que le partage entre ce qui relève de la pratique démocratique  légitime et ce qui exhibe son dévoiement n’est pas facile à établir. Cela exige d’avancer prudemment en s’entourant de nombreuses précautions rhétoriques car  l’auteur sait bien qu’elle s’engage sur un terrain miné par les passions démocratiques et que sur cette scène-là le langage de la raison a tôt fait d’être qualifié d’idéologique et d’instrument de domination. Et pourtant les principes de la démocratie se fondent dans l’idée que la dignité humaine et les droits qui lui sont attachés sont liés à la nature raisonnable de l’être humain. Mais la raison doit être développée et il n’est pas sûr que dans un monde où l’autorité est disqualifiée dans la famille, l’école ou  l’Etat, où les idoles médiatiques ne sont guère les citoyens les plus respectables, cette tâche ait encore un sens. Dès lors il est facile de comprendre pourquoi les principes démocratiques sont menacés de dérive. En effet :

  • On ne peut pas remettre la souveraineté politique à l’ensemble des membres constituant un corps politique sans que ceux-ci soient enclins à se sentir titulaires d’un pouvoir qu’ils regimbent à aliéner en la personne de représentants et de gouvernants. D’où la crise de la représentation et la revendication d’une démocratie participative ou la tentation d’invalider toute forme d’autorité politique au profit du droit de chacun à décider lui-même de ce que doit être la loi.
  • On ne peut pas proclamer l’égalité de tous en dignité et en droit sans prendre le risque d’encourager chacun à se sentir, en fait, l’égal de tout autre en dépit des différences de talents, de savoirs, de compétences des uns et des autres.
  • On ne peut pas reconnaître la liberté fondamentale des hommes sans les incliner à croire que leur autonomie ne souffre aucune limite et que rien ni personne ne doit faire obstacle à l’exercice de leur liberté.
  • Si l’on ajoute que le génie scientifique et technique offre aux désirs humains des possibilités inédites de satisfaction, il est tentant de croire que l’affranchissement des lois de la nature ou la négation des contraintes du réel sont à la portée de l'humaine condition.

   Qu’il y ait dans ces confusions sur le sens des principes un danger pour la stabilité des institutions et pour la cohésion sociale est aisément compréhensible. Nul ordre politique n’est viable en l’absence d’une autorité politique, source de la loi commune et garante de son respect. Nul ordre social ne peut nier l’hétérogénéité des êtres humains. Nulle organisation politique ne peut dessiner le visage de l’homme dans le refus de la finitude, l’illimitation des désirs et la démesure d’une créature se prenant pour un dieu. Ces dévoiements trouvent pourtant chez les fabricants d’opinions une oreille complaisante. Dominique Schnapper procède à leur recensement dans chaque chapitre de son livre pour illustrer ce que la réflexion politique, sous la plume de Montesquieu avait théorisé sous le nom de « démocratie extrême ».

   « Le principe de la démocratie se corrompt » écrivait le philosophe, « non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Dès lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république » De l’Esprit des lois, VIII, § II.

   Or comme chacun sait, la vertu, définie en termes politiques comme respect des lois et volonté de privilégier l’intérêt commun par rapport à l’intérêt particulier, est, selon Montesquieu, le principe sur lequel repose la république. Sa corruption ne peut qu’entraîner la corruption de cette dernière car « lorsque les principes du gouvernement sont une fois corrompus, les meilleures lois deviennent mauvaises, et se tournent contre l’Etat ; lorsque les principes en sont sains, les mauvaises ont l’effet des bonnes, la force des principes entraîne tout » (ibid.)

   Voilà pourquoi il est nécessaire d’en rappeler les exigences. Dominique Schnapper s’y emploie avec conviction et générosité. Reste que, si elle a raison de penser que cette corruption est imputable à «l’épuisement de la transcendance politique », je ne vois  guère comment en revitaliser le sens dans des consciences où il a cessé d’être vivant. Il ne suffit pas de proclamer l’infinie valeur d’une utopie politique pour la sauver du naufrage. L’auteur ne l’ignore pas, la conscience de la difficulté du défi à relever affleurant dans chacune de ses analyses. Elle excelle dans l’art de décrire le désarroi de l’homo democraticus, son sentiment de déréliction et d’humiliation. Non pas que la société démocratique soit une société du mépris, mais c’est « une société dominée par l’écart entre l’aspiration sans limites de l’individu à être reconnu dans son individualité à nulle autre pareille et la réalité des relations sociales qui restent asymétriques. L’homo democraticus est sans doute mieux reconnu dans sa personnalité que dans les autres sociétés, mais son besoin de reconnaissance n’est pas contenu ou discipliné, il ne connaît pas de limite. Ressentant fortement la distance entre ses espoirs et les réalités de la vie sociale, il fait l’expérience vécue de l’humiliation. L’épreuve peut être d’autant plus difficile à surmonter que la démocratie répond mal, ou ne répond pas, au besoin des êtres humains de donner sens à l’injustice et au malheur dont ils font inévitablement l’expérience, elle leur laisse le soin de trouver seuls ce sens qui leur permettrait de surmonter les épreuves de l’existence. La sécularisation de la vie collective laisse les hommes face à eux-mêmes et à leurs insuffisances » (p. 282).

      Le diagnostic est juste mais où est la solution du problème ? Le philosophe répond : dans le déploiement de nos ressources en sagesse et l’on sent que le propos de notre sociologue est sous-tendu par cette espérance. Mais comment donner ses chances au sens de la mesure, au choix du raisonnable si les Institutions gardiennes des promesses de l’idéal de la Raison ont cessé de les tenir ?

 Je crains bien que la sagesse de notre auteur n’ait guère d’écho dans la démocratie d’opinion et d’émotion prospérant aujourd’hui en lieu et place d’une société qui aspirait à incarner l’utopie de l’autonomie rationnelle.

 

 


[1] ) Allusion à ce propos : « Il n’y a pas de fatalité à ce que les citoyens modernes n’aient à choisir qu’entre vaquer à leurs affaires ou militer pour  des idées folles » Les feuilles mortes de l’utopie, article paru en 1990, repris dans Penser le XXe siècle, Robert Laffont, Bouquins.  

 

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6 Réponses à “L’esprit démocratique des lois. Dominique Schnapper.”

  1. brigou dit :

    Bonjour et merci pour ce résumé. Heureusement qu’il y a des personnes comme vous et l’auteur pour donner du sens à l’évolution. Le problème est que la démocratie repose sur une population relativement bien éduquée et, malheureusement, la société actuelle ne facilite pas une prise de conscience et surtout l’apprentissage de la pensée !
    Les propos évoqués me rappellent ceux de René Girard quand il est dit que la société de consommation produit des individus frustrés qui n’ont souvent que la violence comme réponse. La démocratie s’apprend et pour s’apprendre elle nécessite un minimum de culture ou du moins d’ouverture d’esprit pour s’ouvrir aux autres.
    Encore merci

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous avez raison de penser que la démocratie suppose une pédagogie. La plus difficile à réussir car elle consiste à permettre le développement de la raison des individus. Il ne faut pas entendre par là seulement la capacité de raisonner car tous les fanatiques et les ignorants raisonnent. Mais ils utilisent leur raison au service de leurs passions et de leurs aveuglements.
    La raison, que requiert la démocratie, se définit comme capacité de transcendance.
    S’efforcer de s’arracher à ses conditionnements empiriques (sa religion, ses habitus familiaux, culturels etc.), à la prison de ses intérêts particuliers, à la violence de ses passions afin de se lier avec d’autres dans une communauté de statut juridique.
    Rien n’est plus difficile que cet effort. Platon considérait que l’apprentissage des mathématiques, des exercices spirituels et moraux étaient nécessaires pour former la personne en ce sens.
    On peut dire que l’école, a aujourd’hui largement oublié cette mission.
    Bien à vous.

  3. Bosco dit :

    Merci pour cet article. Je partage malheureusement votre conclusion assez pessimiste.

  4. anne dit :

    Merci à vous de cet excellent compte-rendu : D Schnapper était récemment sur France Culture et c’était aussi très éclairant
    http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4699166
    Je vous remercie aussi de la richesse de votre site et de l’effort intellectuel que vous entretenez ainsi chez chacun de nous , jeunes et moins jeunes. C’est vraiment passionnant et je vais bientôt encourager mon dernier fils ( qui rentre en 1ère mais bon ) à venir apprendre, réfléchir et faire son miel de tout ceci.
    Anne

  5. Simone MANON dit :

    Merci pour ce sympathique message et pour le lien.
    Vous avez bien raison de penser que le meilleur service à rendre à un enfant est de l’armer spirituellement.
    Bien à vous.

  6. Nicolas dit :

    « Le désir du privilège et le goût de l’égalité, passions dominantes et contradictoires des Français de toute époque. » Charles de Gaulle

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