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  « Ce n’est pas un hasard si ces grandes révolutions, qui ont fondé l’histoire moderne, se sont inspirées de la pensée du XVIII° siècle, une époque fertile en projets de réforme sociale et en utopies. On a prétendu que ces utopies représentent la part moins heureuse de son héritage; pourtant, nous ne pouvons ni les dédaigner ni les condamner.

S’il est vrai que beaucoup d’horreurs ont été commises en leur nom, nous leur devons aussi presque toutes les nobles actions et les rêves généreux de l’âge moderne. Les utopies du XVIII° siècle ont été le grand ferment qui a sous-tendu l’histoire des XIX° et XX° siècles. L’utopie est l’autre face de la critique, seul un âge critique peut être générateur d’utopies. Le vide laissé par les démolitions de l’esprit critique est presque toujours occupé par les constructions utopiques. Les utopies sont les songes de la raison. Des songes actifs qui se muent en révolutions et en réformes. La prédominance des utopies est un autre trait original caractéristique de l’ère moderne. Chaque époque s’identifie avec une vision du temps; la présence constante des utopies révolutionnaires au XX° siècle trahit la place privilégiée que le futur tient à nos yeux. Le passé n’est pas meilleur que le présent: la perfection n’est pas derrière nous mais devant, ce n’est pas un paradis déserté, mais un territoire que nous devons coloniser, une ville qu’il nous faut bâtir.

  A la vision du temps cyclique de l’Antiquité romaine, le christianisme a opposé un temps linéaire, successif et irréversible, avec un commencement et une fin depuis la chute d’Adam et Eve jusqu’au Jugement dernier. Face au temps historique et mortel, il y avait un autre temps, surnaturel, à l’abri de la mort et de la succession : l’éternité. C’est pourquoi le seul épisode réellement décisif de l’histoire terrestre a été celui de la rédemption : la descente du Christ et son sacrifice représentent le point d'’intersection entre l’éternité et la temporalité, entre le temps linéaire et mortel des hommes et celui de l’au-delà qui ne change ni ne passe, toujours identique à lui-même. L’âge moderne commence avec la critique de l’éternité chrétienne, avec l’apparition d’un autre temps. D’un côté le temps limité du christianisme, avec un début et une fin devient le temps quasi infini de l’évolution naturelle et de l’histoire, ouvert sur le futur. De l’autre, la modernité dévalorise l’éternité: la perfection habite le futur, non pas dans l’autre monde mais dans celui-ci. Je rappelle pour mémoire la fameuse image de Hegel : la rose de la raison est crucifiée dans le présent. L’histoire, dit-il, est un calvaire : transposition du mystère chrétien en action historique. Dès lors, le chemin vers l’absolu passe par le temps, il devient du temps. A son tour, parmi les divers modes temporels, la perfection toujours différée s’est installée dans le futur. Les changements et les révolutions ont été des incarnations de la marche des hommes vers l’avenir et ses paradis »

 

           Octavio Paz.  L’autre voix, poésie et modernité, La Pléiade, p. 1139.1140.

 

Cf. Texte de Hegel auquel Octavio Paz fait allusion :

 «  Reconnaître la raison comme la rose dans la croix de la souffrance présente et se réjouir d’elle, c’est la vision rationnelle et médiatrice qui réconcilie avec la réalité, c’est elle que procure la philosophie de ceux qui ont senti la nécessité de concevoir et de conserver la liberté subjective dans ce qui est substantiel, et de ne pas laisser la liberté subjective dans le contingent et le particulier, de la mettre dans ce qui est en soi et pour soi » Préface aux Principes de la philosophie du droit.

 

 

 Précisions :

 

   Le terme utopie est créé en 1516 par Thomas More pour désigner le récit d’un voyage imaginaire au terme duquel le narrateur découvre un pays inconnu, pays merveilleux faisant l’objet d’une description détaillée. En ce sens l’utopie est un genre littéraire se caractérisant par des descriptions concrètes d’un lieu et d’un temps imaginaires. Les auteurs d’utopies imaginent des cités parfaites renversant en général les ordres sociaux existants et manifestant les inquiétudes et les espérances d’une époque et d’un milieu social. Ces utopies ont deux dimensions :

  • Une dimension dogmatique, les auteurs édifiant avec une richesse étonnante de détails le pays de nulle part (ou-topos) ou le pays du bonheur et de la perfection (eu-topos).
  • Une dimension critique, les auteurs dénonçant par là la légitimité de ce qui existe.

 

      La liste est longue des ouvrages entrant dans ce genre. Citons pour mémoire : La Cité du soleil de Campanella, 1623, L’abbaye de Thélème de Rabelais, 1534, La Nouvelle Atlantide de Bacon, 1627, Télémaque de Fénelon, 1699, Candide de Voltaire, 1758, L’Arcadie de Bernardin de St Pierre, 1781, La découverte australe de Restif de la Bretonne, 1781, Le supplément au voyage de Bougainville de Diderot, 1796, Les voyages de Gulliver de Swift, 1726, Le Nouveau monde amoureux de Fourier, 1816, Le meilleur des monde  Aldous Huxley, 1931, 1984 de Georges Orwell, 1948 etc.

  

    Mais le terme peut prendre une autre signification. Il peut désigner un projet de législation idéale. En ce sens Le Contrat social de Rousseau, La République de Platon, la représentation kantienne d’un règne des fins peuvent être classés dans le genre utopique mais cela ne laisse pas d’être problématique. Rien n’autorise en effet à penser qu’un idéal rationnel ou idéal moral est nécessairement condamné à demeurer de nulle part. Car que les exigences de la raison rencontrent pour se réaliser de la résistance dans les pesanteurs du réel ne signifient pas qu’elles sont nécessairement destinées à demeurer des exigences vaines. « Les bornes du possible dans les choses morales sont moins étroites que nous ne pensons : ce sont nos faiblesses, nos vices, nos préjugés qui les rétrécissent. Les âmes basses ne croient pas aux grands hommes : de vils esclaves sourient d’un air moqueur à ce mot de liberté » prévient Rousseau. Du Contrat social, IV, 12.

 

   De même Kant regrette qu’on rejette la pensée politique de Platon « sous le très misérable et très honteux prétexte qu'elle est irréalisable ».

    « La République de Platon est devenue proverbiale, comme exemple prétendu frappant d'une perfection imaginaire qui ne peut avoir son siège que dans le cerveau d'un penseur oisif et Brucker trouve ridicule cette assertion du philosophe qu'un prince ne gouverne jamais bien s'il ne participe aux idées. Mais il vaudrait bien mieux s'attacher davantage à cette idée et (là où cet homme éminent nous laisse sans secours) la mettre en lumière grâce à de nouveaux efforts, que de la rejeter comme inutile, sous le très misérable et honteux prétexte qu'elle est irréalisable. Une constitution ayant pour but la plus grande liberté humaine fondée sur des lois qui permettraient à la liberté de chacun de subsister en même temps que la liberté de tous les autres (je ne parle pas du plus grand bonheur possible, car il en découlerait de lui-même), c'est là au moins une idée nécessaire, qui doit servir de base non seulement aux grandes lignes d'une constitution civile, mais encore à toutes les lois, et où il faut faire abstraction, dès le début, des obstacles actuels, lesquels résultent peut-être moins inévitablement de la nature humaine que du mépris que l'on a fait des vraies idées en matière de législation. En effet, il ne peut y avoir rien de plus préjudiciable et de plus indigne d'un philosophe que d'en appeler, comme le vulgaire, à une expérience prétendue contraire, alors que cette expérience n'aurait pas du tout existé, si l'on avait fait, en temps opportun, ces institutions basées sur les idées et si, à la place de ces idées, des concepts grossiers, justement, parce qu'ils étaient tirés de l'expérience, n'étaient venus anéantir tout bon dessein. Plus la législation et le gouvernement seraient conformes à ces idées, et plus les peines seraient rares ; et il est tout à fait raisonnable d'affirmer (comme le fait Platon) que si la législation était pleinement d'accord avec ces idées, on n'aurait plus besoin d'aucune peine. Or, bien que ceci ne puisse jamais se produire, l'idée, cependant, est tout à fait juste qui prend ce maximum comme archétype et se règle sur lui pour rapprocher toujours davantage la constitution légale des hommes de la plus grande perfection possible. En effet, quel peut être le plus haut degré auquel l'humanité doit s'arrêter et combien grande peut être par conséquent la distance qui subsiste nécessairement entre l'idée et sa réalisation, personne ne peut et ne doit le déterminer, précisément parce qu'il s'agit de la liberté qui peut dépasser toute limite assignée ». Critique de la raison pure, Traduction Tremesaygues et Pacaud, PUF, 1944, p. 264.265.

 

    En ce sens l’utopie est un ferment d’action historique. En termes kantiens, elle constitue un modèle régulateur pour orienter la pratique. Telle est la fonction qu’il assigne à ce qu’il appelle le millénarisme de la philosophie.

 

 

 

 

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2 Réponses à “Les utopies sont les rêves de la raison. Octavio Paz.”

  1. Scythe dit :

    Bonjour,
    La traduction de Hegel n’est pas très heureuse. Je proposerais la suivante :

    « Parmi les piqûres que t’inflige le présent, voir dans la raison – une rose, et la saluer. Cette révélation raisonnable apporte ton oui à la réalité, le oui dont la philosophie arme ceux qui, un jour, ressentirent un appel intérieur à la maîtrise du réel et, dans l’essence de celui-ci, à l’entretien de leur liberté individuelle et à la détermination à s’y vouer non pas au particulier ou aléatoire, mais à ce qui est chose en soi et pour soi ».

    Amicalement

    HI

  2. Simone MANON dit :

    Merci pour cette suggestion.

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