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 Matisse. Le bonheur.

 

  Le désir d'être heureux est universel. « Tous les hommes recherchent d'être heureux ; cela est sans exception ; quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre, et que les autres n'y vont pas, est ce même désir, qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues. La volonté [ne] fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre » Pascal Pensées. B 425. (On trouve déjà ce propos dans les Confessions de St Augustin Livre X §XXI)

   Et pourtant il y a une non moins universelle impuissance humaine à être heureux. « La terre entière vit dans la peine, c'est pour la peine qu'elle a le plus de capacité » remarque le stoïcien Zénon en citant Epicure.

   D'où notre problème : Comment définir le bonheur. N'est-il pas par nature fondamentalement paradoxal ?

 

 1)      Premier paradoxe.

 Le bonheur est « l'état dans le monde d'un être raisonnable à qui dans tout le cours de son existence, tout arrive selon son souhait et sa volonté » (Kant).

  Or le désir étant visée imaginative, la recherche du bonheur est « enveloppée d'impénétrables ténèbres » (Kant). Le concept de bonheur est subjectif et empirique, il est « un idéal de l'imagination », il n'est pas un idéal de la raison. Aussi le bonheur met-il en jeu la contingence des situations des uns et des autres et la variété des caractères. Pour celui qui n'a pas la santé, le bonheur est de la recouvrer. Pour celui qui a la santé mais pas de travail, le bonheur est de trouver un emploi. Pour celui qui a la santé et un travail, le bonheur est de rencontrer l'âme sœur ou tout autre chose parce que l'amour n'est peut-être pas son affaire etc. 

  Bref le bonheur ne peut pas être une idée rationnelle susceptible de servir de principe. Or même s'il est vrai que le bonheur de Don Juan est la conquête des femmes et celui de son valet Sganarelle de toucher ses gages, ces expériences ont quelque chose de commun par quoi nous les subsumons sous la notion de bonheur. La singularité du bonheur exige d'articuler en lui le principe d'une particularité et celui d'une universalité.

 

    2) Deuxième paradoxe.

 

   Le bonheur est ce que tous les hommes visent comme la fin naturelle de leur existence. Tout ce qu'ils font, ils le font en vue du bonheur qui n'est pas le moyen d'une autre fin mais qui est la fin dont toutes nos activités sont les moyens. Par exemple, explique Aristote dans l'Ethique à Nicomaque la médecine a pour fin la santé, la construction navale le navire, la science économique la richesse etc. chacune de ces fins n'étant recherchée qu'à titre de moyen en vue d'une fin plus haute. Toutes ces fins particulières se subordonnent hiérarchiquement à une fin suprême qui n'est plus un moyen mais une fin en soi. Celle-ci est ce que l'on poursuit pour elle-même et toutes les autres à cause d'elle. Par cette analyse Aristote signifie que sans cette fin unique la faculté de désirer s'exercerait à vide et en vain. On appelle cette fin ultime le bien suprême ou le souverain bien. « Sur son nom, écrit Aristote, il y a assentiment presque général, c'est le bonheur ». Epicure affirme de même : « Avec le bonheur nous avons tout ce qu'il nous faut et si nous ne sommes pas heureux nous faisons tout pour l'être »

  Pourtant cet assentiment est purement verbal. Dès qu'il s'agit de préciser ce que l'on entend par là les divergences surgissent.

 

 3)      Troisième paradoxe.

 

   C'est un état durable de contentement, de satisfaction.

  Notre expérience du bonheur semble bien être celle d'une jouissance d'être. Le bonheur est inséparable du plaisir et pourtant le bonheur ne se confond pas avec le simple plaisir.

   D'une part parce que le plaisir a un caractère éphémère tandis que le bonheur implique la durée. « Comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant ou désirer encore quelque chose après ? » s'écrie Rousseau dans Les Rêveries du Promeneur Solitaire.1776.1778.Cf. Texte.

   D'autre part parce que le plaisir a un caractère partiel. On peut éprouver un plaisir gastronomique ou un plaisir érotique alors même qu'on est très malheureux. L'expérience montre d'ailleurs que l'hédonisme effréné va souvent de pair avec une profonde détresse existentielle. Il faut s'étourdir dans des plaisirs multiples et variés pour fuir la difficulté d'être. Exemple : la toxicomanie.

  Le bonheur au contraire engage la totalité de l'être.

   Enfin parce que le plaisir est lié aux intermittences du désir et du besoin. Il est en général précédé par la privation et la souffrance, son intensité procédant de l'extrême tension qui se dénoue en lui. Le bonheur au contraire implique l'idée de plénitude, expérience étrangère par définition à une existence asservie aux alternances du manque et de la réplétion. Rousseau le décrit comme : « suffisant et plein » ne laissant « dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir ».

   Au fond le plaisir renvoie à une jouissance intense, partielle et éphémère ; le bonheur à la plénitude d'une existence en accord avec elle-même et avec le monde qui jouit dans la durée d'elle-même.

  Le plaisir est du côté de la mobilité : « Tout le plaisir de l'amour est dans le changement » constate Don Juan ; le bonheur du côté de la continuité.

 

  Lorsqu'on s'interroge sur le bonheur défini comme plénitude et totalité on rencontre de nouvelles difficultés.

 

 

4)      Quatrième paradoxe.

  

  Ses conditions sont-elles extérieures à nous ou bien sont-elles intérieures ? Dépendent-elles entièrement de nous ou de facteurs qui sont plus donnés que conquis ? Dans un cas le bonheur peut être pensé en terme d'autonomie, dans l'autre il met en jeu une hétéronomie irréductible.

  Si l'on en croit Schopenhauer la capacité d'être heureux dépend essentiellement du tempérament, d'une disposition intérieure et non des circonstances extérieures. Il définit cette disposition comme bonne humeur, gaieté de caractère, elle-même conditionnée par une bonne santé.

  Dans la règle 13 de son Art d'être heureux il écrit : « Rien n'est capable comme elle de remplacer sûrement et en abondance tout autre bien. Quelqu'un est-il riche, jeune, beau, couvert d'honneurs ? La question se pose alors si, étant tout cela il est de bonne humeur (...) Mais à l'inverse s'il est de bonne humeur, peu importe qu'il soit jeune, vieux, pauvre, riche : il est heureux ».

  Pour les sages antiques il dépend de nous seuls d'être heureux et cela tient moins d'une disposition psychologique que d'un effort moral. Pour les stoïciens, par exemple, le secret du bonheur est dans la vertu c'est-à-dire dans l'effort de mettre en accord nos désirs et le réel. Ainsi supprime-t-on la cause du malheur et devient-il possible d'être serein même dans le taureau de Phalaris.

  En revanche, contre cette manière de considérer que la vertu suffit à nous rendre heureux Aristote reconnaît que « Dame Fortune » ne doit pas être trop ingrate pour qu'il y ait sens à parler de bonheur. Il y a des conditions du bonheur indépendantes de notre volonté. La santé, l'aisance matérielle, la chance de vivre dans un pays libre et en paix par exemple sont des conditions nécessaires du bonheur même s'il va de soi que ce ne sont pas des conditions suffisantes. Il y faut aussi la sagesse sans laquelle on ne sait pas accueillir la chance et sauvegarder la paix de l'âme dans les épreuves. Reste que « Dire que dans les pires malheurs on est heureux pourvu qu'on soit vertueux, c'est exprès ou non, parler pour ne rien dire » (Aristote).

  En ce sens il y a une limite aux efforts déployés pour se rendre contents. Sans un peu de chance, le bonheur est bien ce qui nous est refusé. Cette remarque confère donc une légitimité à l'étymologie du mot. Le terme connote l'idée de don. Bonheur signifie « bon augure », « part de chance que les dieux attribuent aux hommes ».

 

 

 5) Cinquième paradoxe.

 

  Comment penser le bonheur ? Comme ce qui couronne l'activité, ce qui récompense l'effort de le viser ou au contraire ce qui s'éprouve dans l'activité même ? Il semble bien qu'il faille comprendre avec de nombreux philosophes que le bonheur est dans l'activité même, en particulier l'activité vertueuse. Les Grecs entendent par là la disposition permettant à un être d'accomplir au mieux sa fonction. Or « l'homme est né pour deux choses : pour penser et pour agir en dieu mortel qu'il est » (Aristote). Dieu, l'homme doit penser, mortel il doit agir. La vie active (les Grecs entendent pas là la vie politique) et la vie contemplative sont en acte vie heureuse car le plaisir n'est pas seulement la récompense de l'acte, il lui est coextensif. « Les plaisirs sont si proches et si indiscernables des activités que la question se pose de savoir si l'acte n'est pas la même chose que le plaisir ». « Il apparaît clairement que vie et plaisir forment un couple, et qu'il n'est pas possible de les séparer : sans activité il n'y a pas de plaisir et ce qui parachève toute activité est le plaisir » lit-on dans le livre X de L'Ethique à Nicomaque.

  De même Spinoza affirme dans L'Ethique V Proposition XLII : « La béatitude n'est pas la récompense de la vertu, elle est la vertu elle-même ».

  Schopenhauer souligne aussi cette idée dans la règle 30 de son Art d'être heureux : « une activité, faire quelque chose ou simplement apprendre est nécessaire au bonheur de l'homme ».

 

 

6) Sixième paradoxe.

 

  Le bonheur est-il un vécu qu'on peut définir en termes positifs ou simplement en termes négatifs ?

  Avec son pessimisme caractérisé Schopenhauer affirme dans la première proposition du texte précédemment cité que « le bonheur positif et parfait est impossible. Il faut simplement s'attendre à un état comparativement moins douloureux ». «  Vivre heureux peut seulement signifier ceci : vivre le moins malheureux possible ou en bref vivre de manière supportable ».

  Ainsi ce qu'on appelle bonheur serait une absence de souffrances. On réduit souvent l'épicurisme à cette conception négative du bonheur. L'idéal épicurien serait l'ataraxie c'est-à-dire l'absence de troubles de l'âme et l'aponie c'est-à-dire l'absence de souffrances corporelles.

   Avouons que s'il faut s'en tenir là, le bonheur est certes mieux qu'un état douloureux mais enfin il n'est guère réjouissant. C'est pourquoi on peut prétendre que ce qu'Epicure enseigne sous le nom de plaisir ou de bonheur  n'est pas un état négatif mais à la faveur de l'ataraxie et de l'aponie, un état positif, une jouissance, un plaisir pur d'exister. Pierre Hadot suggère une référence à Rousseau pour décrire cette expérience : « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure, on se suffit à soi-même comme Dieu » Rêveries du Promeneur Solitaire.

  Spinoza aussi s'applique à penser le bonheur comme expérience fondamentalement positive. Il est coextensif au déploiement de la puissance d'exister, à l'expression du conatus qui grâce à la connaissance par idées claires et distinctes peut être un conatus actif, poursuivant son utile propre et s'accomplissant dans l'expérience positive de la joie.

 

 

7)      Septième paradoxe.

 

   Le bonheur est-il ce qui s'obtient par la satisfaction de  nos désirs ? On a tendance à le définir ainsi. Par exemple Kant écrit que le bonheur est « la totalité des satisfactions possibles ». Etre heureux signifierait donc ne plus rien avoir à désirer. Or n'y a-t-il pas plus de bonheur dans le désir que dans son accomplissement (Rousseau) et l'important n'est-il pas de se détourner de la contemplation de sa misérable condition en se projetant vers des fins dont on espère le bonheur (Pascal)? Une vie où les désirs seraient satisfaits ne serait donc pas une vie heureuse. Seul le désir  sauve de l'ennui, de la lassitude, du désespoir, donne à la vie la saveur qui fait sa séduction et au réel la valeur qui le transfigure.

 

  Conclusion :

 

   Ces paradoxes du bonheur, l'ambiguïté du désir fondent la nécessité d'une sagesse pour promouvoir la vie bonne et heureuse.

  C'est pourquoi les sagesses ou morales antiques se pensent comme des méthodes de la vie bonne et heureuse et définissent le souverain bien de la vie comme vertu et bonheur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 Réponses à “Les paradoxes du bonheur.”

  1. mercotte dit :

    Bien…..je ne savais pas que Schopenhauer était pessimiste car sa définition me convient bien! le bonheur c’est un « état d’être’ dû à un tempérament non choisi mais donné à la naissance….un optimisme au 1er degré en quelque sorte qui ne retient que le côté exaltant de la vie en enfouissant les côtés négatifs néfastes…..
    D’accord je suis lucide, c’est une raisonnement simpliste d’une non philosophe épicurienne qui n’approfondit pas tous tes paradoxes, mais en suis-je capable ? c’est là toute la question !! mais heureuse j’ai cette chance…..

  2. Simone MANON dit :

    J’ai tellement pensé à toi, mon amie, en mobilisant Schopenhauer… Quant à l’approfondissement, il n’y en a pas dans ce cours où je ne fais que pointer des thèmes demandant à être développés et qui l’ont été en partie, dans les cours précédents. Alors pas de complexes…

  3. G.L dit :

    Le bonheur est certes une question de chance, de tempérament aussi, mais cela ne met pas en cause le pouvoir qu’à l’homme de se conditionner. Le désespoir est une pente facile, celle du bonheur est plus éprouvante. On ne peut ouvrir les yeux sans sonder un peu l’abyme que l’on a au fond de soi. L’ouverture est une blessure. Le bonheur nu n’existe pas, il côtoie un peu de désespoir. Les plus belles joies sont les plus douloureuses, celles qui nous ouvrent, celles qui laissent présager quelque chose de somptueux, de beau, déjà là, déjà senti, qui nous dépasse. Quand on aime, on saigne.

    Le bonheur et la paix sont pour tous. On ne nait pas heureux, on y travaille. Nous avons tous un démon, la vie nous mène à lui. C’est ce que du moins la mort rend inévitable. Nous sommes tous mortels. Nous sommes tous conviés à ouvrir les yeux.

    J’aimerais aussi aborder un paradoxe auquel vous avez probablement pensé mais qui ne figure pas dans votre texte. Si je ne puis faire en sorte que les gens autour de moi soient heureux je ne pourrais probablement pas l’être. Le bonheur de chaque être dépend de celui de la cité. Ramenons cette question à une situation particulière : dois-je préserver mon bonheur si je souhaite qu’autrui en bénéficie un jour pour lui ?
    La réponse que je suis tenté de donner est la suivante. Si nous admettons que pour chacun d’entre nous le bonheur ne dépend que de soi, ce ne sera pas aider la personne que de se donner un droit d’ingérence dans son lieu propre, celui de son soi à soi, où elle seule à le pouvoir de décider, de se juger. Autrement dit il faut être là pour elle en tant qu’explorateur de cet espace, être un guide qui insidieusement la mène en ces lieux obscures où pour elle la paix existe. Il faut la préserver de toute violence, ne surtout pas lui donner l’impression de la juger et donc ne pas partager son intimité avec la sienne. Ce rôle fut rempli par un confesseur, il l‘est aujourd’hui par la psychanalyse.
    Je déconseillerai donc à ceux qui ne sont pas de la profession de jouer les héros. Pour leur plus grand bien il faut accepter que certains souffrent, rappelons-nous toujours que l’homme est seul. Ainsi je peux mettre mon bonheur à porté d’autrui, à condition de bien savoir où précisément, à quel portée, à quel degré de proximité. Chaque fois que je pense à mon bonheur et à celui d’autrui je pense à celui de tous. Si je m’avise de donner tout mon amour à celui ou celle qui en manque cruellement de soi, ce ne sera que pure perte. Je perdrais tout amour de moi parce que j’aurai échoué à faire naître le sien, celui pour lequel moi en tant qu’ami je ne puis rien. Les maux de l’âme se soignent comme ceux du corps et bien souvent avec eux, à froid, par un médecin. C’est donc la proximité du médecin que je requiers, un médecin suffisamment qualifié pour apprendre à la personne à se juger sans qu’elle se sente juger. Le bonheur demande beaucoup de vertu et beaucoup de science.

    Enfin, l’optimisme est aussi peu sensé que le pessimisme. Un optimiste peut être aussi heureux, voir moins, qu’un pessimiste. Ne tombons pas dans le piège de l’opinion.

  4. Simone MANON dit :

    Il me semble qu’il n’y a aucun véritable gain de sens à mêler sans rigueur dans le traitement de n’importe quelle question, ici celle du bonheur, des problématiques hétérogènes.
    Comment en effet articuler de manière cohérente des considérations éthico-personnelles (notion de vertu), politiques (mon bonheur dépend de celui de la cité) et enfin thérapeutiques (recours au médecin psychanalyste)?

  5. G.L dit :

    Oui, mon commentaire manque d’arguments convenables. Je n’ai pas l’habitude d’écrire mes idées. Je pensais que la seule possibilité de la question suffisait déjà à l’éclairer. Je peine à concevoir la possibilité de mon bonheur sans être certain de rendre possible celui de tous, cela autant qu’il est en mon pouvoir, c’est-à-dire d’abord en me préservant moi-même. Je ne peux penser à moi sans penser à autrui, donc le problème du bonheur personnel est au fond très politique. C’est pourquoi une utopie bien faite a l’ambition de réformer la société depuis sa base, à son fondement le plus important, depuis l’éducation de ses citoyens. Tout homme est disposé au bien. Ainsi je souhaite veiller au mien tout en préservant cette disposition qu’a mon semblable de laquelle son bonheur dépend. D’où le saut à la psychanalyse. Ce saut aurait pu être plus radical, j’hésitais à aborder l’intérêt des institutions telles que les prisons et les asiles. Les fous sont avec les fous, et les criminels avec les criminels. L’homme se réhabilite lui-même avant de l’être par la collectivité. Donc effectivement, s’il est seul à se réhabiliter, il n’y a rien de politique à soulever mais je tenais à aborder le fait que chaque jour l’on souhaite être heureux alors que d’autres souffrent milles maux. Il faut bien mesurer ses forces pour être heureux, et bien se positionner, tenir ferme, face au malheur d’autrui. Et puis vous savez bien que tout s’enchaîne à merveille, tout est dans la bible. Il suffit de penser à soi pour penser à tous. A quelle finalité réponds le projet de l’au-delà? La consolation d’une vie après la mort? Non j’y vois plutôt le fantasme d’une réconciliation de tous après la vie. Je m’arrête, je pourrais me perdre.

    Si vraiment vous n’êtes pas d’accord, peut-être articulerez-vous ces problématiques mieux que moi. Je manque de connaissances et peut-être aussi de vue. Votre aide me fera grand bien. Je vais peut-être trop loin, mais tout semble si lié. D’ailleurs, Aristote, Platon, dès qu’ils parlent du bien et du bonheur, ne sont-ils pas conduits à parler de politique? On renonce beaucoup à soi pour être heureux. Chacun est appelé à être citoyen.

  6. Simone MANON dit :

    S’il suffisait de poser des questions pour les éclairer, le travail de la pensée serait vite expédié. Il commence au contraire avec le souci de savoir si la manière dont se formule un questionnement est sensée et cohérente.
    Par exemple, est-il sensé de dire que la possibilité de son propre bonheur implique la possibilité de la certitude du bonheur de tous? Peut-il y avoir en ce domaine une quelconque certitude? Le bonheur n’est-il pas un concept éminemment subjectif de telle sorte que rien n’est plus dangereux que d’en faire une fin du politique? Voyez le cours sur désir et besoin sur ce thème.
    Par exemple encore, peut-on sans contradiction soutenir que son propre bonheur doit rendre possible celui de tous et qu’on doit d’abord se préserver soi-même?
    Peut-on passer sans autre forme de procès de la psychanalyse à la Bible, à Platon et à Aristote sans qu’il en résulte une grande confusion?
    Je ne peux que vous souhaiter de conquérir un peu de rigueur dans votre propos. A défaut vous vous condamnez à des développements creux.
    Bien à vous.

  7. G.L dit :

    Merci, chaque fois que l’on réfléchit il faut se rappeler que l’on imagine beaucoup de choses. Parfois l’imagination prend le pas, surtout lorsqu’il y a du vécu car alors il y a aussi quête de sens ; elle désoriente toute la réflexion qui ne mène plus à rien, qui se perd et perd l’homme lui-même. C’est là tout le danger de raisonner seul. Mais on veut que tout le monde raisonne. J’ai eu un court de philosophie en terminale, j’étais très curieux, la matière m’enthousiasmait beaucoup mais le professeur était décevant. Chacun le détestait. Cependant ma curiosité est restée et malgré les aléas conflictuels d’un environnement qui n’appelaient pas trop l’épanouissement de la pensée, ce dernier a toujours été plus pressent. D’où l’initiative de me prendre en main, d’aller trop vite, quitte à me perdre, alors qu’il faut un guide pour qui l’amateur formule et oriente les fruits de sa réflexion. Finalement, le professeur pourra ne pas être assez bon pédagogue pour ses élèves, si le court leur fait comprendre les vrais enjeux de la pensée, le plus important à mon avis étant de comprendre que le but du philosophe est justement de se passer d’elle, d’atteindre la foi pour découvrir l’espérance, le plus dur sera fait.
    Bref, tout ce détour a seulement pour but de vous remercier, votre blog et le temps que vous lui consacrer sont une excellente initiative pleine de générosité. Comme la folie tient à peu, il en faut tout aussi peu pour s’en préserver. Penser est un exercice périlleux, un jeu, comme le sport il me plaît en ce que chaque fois il me confronte à ma limite, à ce que je ne sais pas. Un problème se pose qui nous inquiète, la réflexion explore aussi loin qu’elle peut, et finit par atteindre la question. Une question ne pose plus de problème.

  8. Albert dit :

    Bonjour,
    Pour commencer je tenais à vous remercier d’avoir ainsi mis à la disposition de tous un blog complet, captivant et instructif.
    Si je vous écris aujourd’hui c’est que je tente de lire des extraits de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote. Il s’agit là d’un texte plutôt difficile et qui me pousse à poser de nombreuses questions. Je ne pense malheureusement pas avoir saisi toutes les subtilités des réflexions proposées et cela me gêne quelque peu dans ma lecture. Je ne comprends notamment pas très bien ce qu’implique un modèle de « vie contemplative ».

    Dans l’attente d’une réponse, qui je l’espère me permettra de percer quelques mystères de la philosophie,
    Meilleures salutations,
    Albert.

  9. Simone MANON dit :

    Bonsoir
    Je ne sais pas quel est le texte précis que vous lisez mais pour avoir un développement très précis de l’idée de vie contemplative ou théorétique, vous devez analyser méthodiquement le chapitre 7 du livre X de l’éthique à Nicomaque. Aristote montre en 8 arguments en quel sens une telle vie est la vie la plus haute et la plus heureuse.
    Le bonheur est en effet la fin suprême de l’existence humaine mais pour les uns le bonheur se définit comme vie de jouissance ( genre de vie inférieur ne permettant pas de distinguer essentiellement l’homme de l’animal), une vie de gloire et d’honneurs (genre de vie qu’Aristote ne disqualifie pas car l’homme est par nature un animal politique mais il n’incarne pas le bonheur parfait dans la mesure où il expose l’homme à la dépendance des autres et n’implique pas le déploiement de la sagesse théorique), la vie théorétique ou contemplative.
    Genre de vie le plus haut dans la hiérarchie des vies pour les Grecs. Il s’agit de la vie intellectuelle, vie de connaissance (la contemplation renvoie à l’idée de vision de l’esprit, de théorie) indépendante de tout intérêt pratique, vécue comme une fin en soi, source d’un plaisir infini, liée au loisir c’est-à-dire à la liberté fondamentale de l’être qui peut poursuivre son accomplissement humain parce que ses besoins et ses intérêts vitaux sont assurés (il est libéré du fardeau du travail ou des activités utilitaires, grâce aux esclaves dans la société grecque).
    La vie contemplative occupe le sommet de la hiérarchie des idéaux de vie parce qu’elle met en jeu l’activité de la faculté la plus proprement humaine, l’intellect, faculté par laquelle il y a quelque chose de divin dans la nature humaine, et parce que l’objet de la connaissance purement intellectuelle (métaphysique,mathématiques, physique) est l’objet qui a le plus de réalité ontologique.
    Néanmoins si la vie contemplative est la vie de l’homme-dieu, elle incarne un sommet rarement atteint et au niveau duquel on ne saurait se maintenir quotidiennement.
    Si Aristote nous exhorte à faire le dieu, il nous exhorte aussi à faire l’homme. Dans son Protreptique il avait dit: « l’homme est né pour deux choses: pour penser et pour agir, en dieu mortel qu’il est ».
    On peut commenter: dieu, il doit penser, mortel il doit agir. Faire le dieu, c’est contempler, faire l’homme, c’est mener la vie active ou politique.
    Voyez le cours http://www.philolog.fr/lhomme-est-par-nature-un-animal-politique-aristote/ pour mieux connaître la pensée d’Aristote.

    PS: Vous ne pouvez pas vous corriger du fait du blocage de la fonction: copier-coller

    En espérant vous avoir éclairé.
    Attention: je n’ai pas donné les arguments dans l’ordre du texte afin que vous ayez un vrai travail d’analyse à faire si c’est ce texte que vous avez à expliquer.
    Bien à vous.

  10. Albert dit :

    Je tiens à vous remercier pour cette explication. Je pense avoir compris les implications d’une vie contemplative et j’espère que cela m’aidera dans mes prochaines lectures. Je ne lis pas un texte en particulier mais tente seulement de me forger une certaine culture philosophique, en tentant de percer (avec plus ou moins de succès) les pensées fondamentales de chaque auteur.
    Meilleures salutations,
    Albert.

  11. Albert dit :

    En relisant votre réponse, une question m’est venue. Si comme vous le dîtes, la vie contemplative est « indépendante de tout intérêt pratique », il ne me semble pas qu’Aristote prône pour autant la passivité. Me trompé-je ? Car pour prétendre s’intéresser à la Politique, il faut bien un minimum d’activité !

    Bien à vous et bonne soirée,
    Albert.

  12. Simone MANON dit :

    Votre question montre que vous n’êtes pas familiarisé avec les grandes distinctions grecques.
    L’activité humaine peut être technique (la poiésis: action transitive. Elle produit un objet extérieur à son agent de telle sorte qu’elle n’est pratiquée que comme un moyen d’une fin extérieure), pratique (la praxis: action immanente. Elle est à elle-même sa propre fin et ce qu’elle vise c’est la perfection de l’action. Ex: voir, penser, action morale et action politique) et théorique (la theoria).
    Mais ce qu’on appelle la vie active se distingue de la vie contemplative ou théorétique. Cette dernière est l’accomplissement de la plus haute fonction humaine dans l’ordre des valeurs car la sagesse (sophia) est la vertu parfaite, ce qui réalise l’humanité dans son excellence, ce qui fait la perfection, le bonheur et l’autosuffisance de la vie du sage.

    PS: Il faut absolument comprendre ce que les Grecs appellent les activités libérales.
    Voyez le cours: http://www.philolog.fr/liberal-repertoire/
    Bien à vous.

  13. Robert dit :

    Chère Madame,

    Quel livre recommanderiez vous comme introduction à la lecture de l’éthique de Spinoza ? Recommanderiez-vous celui de Deleuze ?

    Et je tenais également à vous remercier pour votre site, qui est un bonheur de précision, de rigueur et de clarté,

    Bien à vous,

    Robert.

  14. Simone MANON dit :

    Merci Robert pour ce sympathique message.
    Le livre de Deleuze est un incontournable. Je vous conseille aussi « l’être et la joie » de Robert Misrahi, les ouvrages d’Alexandre Matheron et l’ensemble des articles coordonnés par Christian Lazzari: « Spinoza, puissance et impuissance de la raison »
    Bien à vous.

  15. Dans l’oeuvre Plaidoyer le bonheur de Matthieu Ricard, ce dernier bercé dans une culture bouddhiste nous apprend comment trouver le bonheur le plus simplement possible malgré toutes les souffrances des êtres humaines. Matthieu Ricard nous apporte de grandes leçons de vie comme par exemple : entendre les gazouillis des oiseaux, voir un coucher ou un lever de soleil, voir pousser une fleur, boire un chocolat chaud entre amis … Ce sont des exemples tous simples et qui donnent à chacune personne d’espérer et de garder tout son optimisme.
    Comme dit le proverbe occidentale : L’espoir fait vivre.

  16. Simone MANON dit :

    Merci pour cette suggestion de lecture.
    Bien à vous.

  17. Achard dit :

    Peux-t-on alors vouloir le bonheur d’autrui ?

  18. Simone MANON dit :

    C’est un beau sujet que vous avez à traiter. Il faut vous mettre tout de suite au travail plutôt que de faire étalage de votre paresse et de votre impolitesse.
    Bon courage!

  19. Achard dit :

    Bonjour, Madame
    Désolé si j’ai pu vous paraître impoli notamment mais aussi paresseux, là n’était pas le but recherché…
    D’autant plus qu’il y a une année environ préparant un mémoire dans les sciences de l’éducation, je vous avez posez une question relative à l’handicap mental et la citoyenneté à savoir si cette population différente pouvait-elle s’inscrire comme « animal politique » …j’avais apprécié votre réponse, cela m’avais permis de continuer mon cheminement..
    Je suis éducateur de formation et ma fille ayant a traiter de ce sujet en philosophie : Peut on vouloir le bonheur d’autrui m’a intéressé et de mon côté je planche sur le sujet !
    La subjectivité de cette démarche, m’a rapproché d’une dimension professionnelle peut-être assez archaïque mais qui dans son objectivité n’en est pas très éloignée…
    Accompagner, étayer la démarche éducative auprès d’individus différents nous conduit, éducateur à espérer apporter quelque part le bonheur pour l’autre. Mais qu’est ce que le bonheur et cette espace subjectif qui s’y rattache?
    Ne tombons-nous pas dans une forme de toute puissance à imaginer vouloir le bonheur d’autrui ?
    Mais je vois aussi dans vouloir, une action, un agir et en cela il y aurait un dédouanement d’une puissance sur l’autre puisqu’elle étayerait une certaine professionnalisé de notre mission. Car il y aurait une construction partager de ce vouloir …
    Vouloir le bonheur d’autrui voudrait aussi dire que l’on peut déterminer et matérialiser le bonheur pour l’autre et on retombe dans la toute puissance…
    serais-ce un bonne conscience qui animerait cette volonté pour l’autre, une réparation de ce que l’on a pas eu…
    Faut-il interroger ce que représente autrui ?
    voilà mes pistes de réflexion avez vous une lumière pour m’éclairer ?
    Très cordialement
    régis

  20. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    Cette question est envisagée dans un article précédé de textes kantiens.
    http://www.philolog.fr/quelles-sont-les-fins-qui-sont-en-meme-temps-des-devoirs-kant/
    La première aporie consiste dans le fait que le bonheur est un idéal de l’imagination et que le concept de bonheur est un concept subjectif et empirique.
    La deuxième a rapport, en termes kantiens, à la priorité de la perfection morale sur le bonheur.
    Je vous renvoie aux articles suivants:http://www.philolog.fr/est-ce-un-devoir-de-rechercher-le-bonheur/
    http://www.philolog.fr/lobscur-objet-du-besoin-humain-ou-les-apories-du-bonheur-national-brut/
    Bien à vous.

  21. Primard Vincent dit :

    Chère Madame Manon,bonjour;
    le mot bonheur me semble trompeur car il laisse à penser qu’il serait un but à atteindre,une fin en soi,un état d’être de plénitude et de béatitude qui serait un but ultime à atteindre pour un humain.Bouddha a dit (je cite de mémoire): »le bonheur n’est pas au bout du chemin,il est dans le cheminement même ».J’aime cette façon de concevoir le bonheur dans une dynamique du vivant,et non dans une passivité de l’être.J’aime également beaucoup la conception aristotélicienne du bonheur,nous exhortant à nous déifier par la vie contemplative d’une part,mais n’oubliant pas non plus de nous exhorter à assumer notre condition d’humain en agissant (ce que j’appelle la dynamique de vie).M’inspirant aussi de Socrate,je dirai que pour un philosophe digne de ce nom le bonheur est à mon avis dans la mise en accord (la mise en ordre dirait Socrate!),dans l’harmonie non discordante de sa pensée et de ses actes.Pour moi le bonheur est intimement lié à l’action,à l’engagement,à la participation au sein de la Cité des humains,et ne saurait donc prétendre à être un absolu,car toute action est toujours limitée,aléatoire et approximative.Pour faire court,je dirai que le bonheur n’est pas à atteindre mais à vivre tous les jours!
    Avec toutes mes amitiés et en vous remerciant de la possibilité que vous nous offrez de pouvoir nous exprimer. Vincent Primard

  22. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vos remarques sont d’une grande pertinence et je souscris à la vérité de vos affirmations, sauf peut-être à la première car il ne me semble pas que le mot même de bonheur enveloppe l’idée d’une fin à atteindre. Ne renvoie-t-il pas plutôt à celle d’un état (la bonne heure) s’expérimentant dans l’actualité d’un vécu?
    Bien à vous.

  23. Leslie dit :

    Madame,
    Je cherche en vain l’oeuvre dans laquelle Epicure dit « La terre entière vit dans la peine et c’est dans la peine qu’elle a le plus de capacité », pourriez-vous m’indiquer où celle-ci figure ?

    En vous remerciant d’avance,

    Cordialement

    L.L

  24. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Comme indiqué, dans cet article, ce propos qu’il attribue à Epicure est énoncé par Zénon, le stoïcien. Il nous reste très peu d’œuvres du corpus épicurien et Zénon peut se faire l’écho de l’enseignement oral d’Epicure.
    Bien à vous.

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