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Albert Einstein. 1879.1955.

 

1)      Le concept.

  Un concept est une représentation générale et abstraite. Il est déterminé par l’ensemble des caractères qui le définissent c’est-à-dire par sa compréhension et par les éléments qu’il contient c’est-à-dire par son extension. Compréhension et extension varient en sens inverse. Plus la compréhension est riche, moins l’extension est large, plus l’extension est grande moins la compréhension l’est.

 

  Ex : L’extension du concept « d’être » est illimitée puisqu’il s’étend à tout ce qui est à un titre quelconque. Sa compréhension est très pauvre.

  La compréhension du concept « Socrate » est infinie, car la description d’un être concret est toujours ouverte mais son extension se réduit à l’individu singulier auquel ce nom propre renvoie.

 

  Conceptualiser consiste à rendre intelligible le réel en identifiant du divers, en unifiant du multiple, en isolant des invariants dans le changement. Le langage est un ensemble de concepts et c’est à travers sa grille qu’on commence à s’orienter dans le monde. Mais les concepts linguistiques sont des concepts équivoques au contraire des concepts scientifiques se caractérisant par leur univocité.

  Ex : L’inertie. Comme concept commun, le mot signifie aussi bien l’absence de mouvement que la résistance au mouvement. Il s’applique aux esprits aussi bien qu’aux corps. Cette imprécision autorise ainsi des glissements de sens, des usages métaphoriques propices à toutes les confusions et à toutes les manipulations rhétoriques.

  Comme concept scientifique l’inertie désigne la propriété qui s’étend à tous les corps solides, seulement à eux mais à eux tous et selon laquelle un corps abandonné à lui-même persiste dans son état de mouvement ou d’immobilité aussi longtemps que quelque chose ne vient pas modifier celui-ci. Le concept scientifique permet de construire la mécanique des solides.

   Une dimension fondamentale du travail théorique du savant est d’élaborer des concepts rigoureux et opératoires propres à rendre compte de manière pertinente du réel.

  La philosophie aussi est une construction de concepts destinée à conférer à la réflexion la rigueur manquant à l’opinion.

 

2)      Le jugement.

 

  « Penser c’est juger » Kant. L’activité judicative est la base du discours. Toute proposition est un jugement.

Juger c’est affirmer ou nier la vérité d’une relation posée par l’esprit.

Les logiciens distinguent différents types de jugement :

Jugement de réalité. Il formule ce qui est. Ex : Paris est en France.

Jugement de valeur. Il contient une appréciation. Ex : Cette œuvre est belle.

Jugement d’attribution. Il affirme un attribut d’un sujet. Ex : Socrate est mortel.

Jugement de relation. Il établit une relation entre deux termes que l’on compare. Ex : Louis est plus grand que Pierre.

Jugement analytique. L’attribut est contenu dans le sujet. C’est un jugement a priori. Ex : Dieu est parfait.

Jugement synthétique. L’attribut n’est pas contenu dans le sujet. Ce jugement est généralement a posteriori.

 

  Le jugement suppose d’une part l’établissement d’une relation entre des concepts, d’autre part une prise de position du sujet qui décide d’affirmer ou de nier la vérité de cette relation. Il met donc en jeu deux facultés distinctes : l’entendement ou la raison qui conçoit le rapport, la volonté qui nie ou affirme. L’erreur procède de la tendance de la volonté à prendre parti alors que l’entendement n’a pas fait la lumière. Car en toute rigueur la volonté ne devrait se déterminer qu’en étant éclairée par l’entendement. Or il s’en faut de beaucoup qu’il en soit toujours ainsi. Les hommes jugent souvent à tort et à travers, et non en connaissance de cause. Voilà pourquoi il convient pour éviter l’erreur de définir  une éthique du jugement.

 

  Une éthique est un ensemble de règles, ici pour bien conduire son esprit. La première serait de suspendre son jugement, chaque fois que l’on n’a pas la connaissance suffisante pour prendre position de manière rationnellement fondée. Accepter de dire « je ne sais pas », douter, telle serait alors l’attitude conséquente.

  Dans son Discours de la méthode Descartes formule ainsi son premier principe : « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle : c’est-à-dire éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute ».

  Cette règle est la règle de l’évidence.

   La question est de savoir si Descartes donne un critère opératoire de la vérité. Y a-t-il des idées si claires et si distinctes qu’il soit impossible d’en douter ? Cf. Cours sur la vérité.

   La question est aussi de savoir que faire dans tous les domaines où il n’y a pas de science possible. Ce qui, on le sait est le propre des questions portant sur les valeurs. Les nécessités de l’action interdisent le doute, l’hésitation. Il faut s’engager fermement dit Descartes car, rien n’est pire que l’irrésolution mais l’absence de certitude implique d’éviter les extrémismes et de choisir la modération.

  Descartes formule dans la Troisième partie du Discours de la méthode les règles de cette morale dite provisoire.

 

3)      Le raisonnement.

 

   Raisonner consiste à enchaîner des propositions c’est-à-dire des jugements afin de transférer la vérité de propositions appelées prémisses à d’autres propositions appelées conséquences ou conclusions. Le raisonnement ou discours est « une opération qui s’effectue par une suite d’opérations élémentaires partiellement successives » Lalande. Vocabulaire de la philosophie.

  Un raisonnement est une chaîne de raisons dont chaque proposition est comme un anneau et il s’agit toujours d’établir la vérité de certaines propositions en la fondant sur la rigueur des enchaînements. Le discours sert à prouver, à démontrer, à justifier la vérité des assertions. Il est le moyen de découvrir la vérité lorsqu’on la cherche, de la démontrer ou de l’exposer lorsqu’on l’a trouvée.

  Pour les logiciens, le seul raisonnement absolument rigoureux est la déduction.

 

a)      La déduction.

 

  Déduire c’est tirer de propositions appelées prémisses une conclusion qui en découle logiquement et nécessairement. Ex :  Le syllogisme. La démonstration mathématique. Cf. Cours : la démonstration.

 

b)      L’induction.

 

  Elle n’est pas un enchaînement nécessaire de propositions conduisant à une conclusion rigoureuse. Induire c’est passer de l’observation d’un certain nombre de faits individuels à l’énoncé d’une loi universelle c’est-à-dire valable pour tous les temps, tous les lieux et tous les esprits. On passe de quelques à tous, du particulier à l’universel. Cette méthode de pensée s’appelle aussi induction amplifiante. Dans l’opinion, elle est au principe des sophismes d’induction c’est-à-dire des généralisations abusives.

 

  Elle intervient dans les sciences dont la méthode est la méthode expérimentale. Le savant part de l’observation des faits. Pour les rendre intelligibles, il formule des lois or il va de soi qu’en toute rigueur il est illégitime de conclure de l’observation de cas particuliers à l’énoncé d’une loi générale. La loi est donc posée comme une hypothèse qu’il faut ensuite soumettre à des tests de vérification.

  Sauf cas particuliers, on ne vérifie pas directement une hypothèse. La méthode inductive inclut une étape, celle du raisonnement expérimental qui est de la forme suivante : si l’on admet A, il s’ensuit nécessairement telle et telle conséquence. Ce sont ces conséquences que l’on soumet à vérification. Deux cas sont possibles. Soit les conséquences sont en désaccord avec l’expérience ; l’hypothèse est invalidée. Soit les conséquences prévues sont observées ; on dit alors que l’hypothèse est peut-être vraie. Plus grand sera le nombre de conséquences vérifiées, plus grande sera la certitude ; mais elle n’est jamais absolue. Pourquoi ? Parce que la logique nous apprend qu’on peut déduire des conséquences vraies de prémisses fausses.

 

  La logique pointe ici le problème du fondement de l’induction. En s’élevant des cas particuliers au général le savant prend un risque. La possibilité reste toujours ouverte de manquer l’observation du cas particulier qui infirme la loi générale. Aucune expérience particulière, aussi nombreuses soient-elles, ne peut valider un énoncé général. Il en faudrait une série infinie. B Russell illustre les problèmes liés à l’induction avec l’histoire de la dinde inductiviste présentée par Alan F. Chalmers :

  «  Dès le matin de son arrivée dans la ferme pour dindes, une dinde s’aperçoit qu’on la nourrissait à 9 heures du matin. Toutefois, en bonne inductiviste, elle ne s’empressa pas d’en conclure quoi que ce soit. Elle attendit d’avoir observé de nombreuses fois qu’elle était nourrie à 9 heures du matin, et elle recueillit ces observations dans des circonstances fort différentes, les mercredis et jeudis, les jours chauds et les jours froids, les jours de pluie et les jours sans pluie. Chaque jour elle ajoutait un autre énoncé d’observation à sa liste. Sa conscience inductiviste fut enfin satisfaite et elle recourut à une inférence inductive pour conclure : « Je suis toujours nourrie à 9 heures du matin ». Hélas, cette conclusion se révéla fausse d’une manière indubitable quand, une veille de Noël, au lieu de la nourrir on lui trancha le cou. Une inférence inductive avec des prémisses vraies peut conclure à une conclusion fausse ».Qu’est-ce que la science, 1976. Traduction française1987.

 

c)      Le raisonnement par analogie.

 

  Ex : la terre a une atmosphère et elle est habitée. Mars a une atmosphère donc elle doit être habitée. Dans ce genre de raisonnement on va d’un cas singulier à un autre en admettant que si des choses présentent des caractéristiques communes, on peut conclure à d’autres caractéristiques communes. Il va de soi que cette conclusion n’a aucune correction logique mais ce raisonnement peut permettre des hypothèses fécondes qui demanderont comme dans le cas de l’induction à être vérifiées.

 

d)      Le raisonnement par récurrence.

 

  Il consiste à étendre à tous les termes d’une série homogène toute propriété possédée par les deux premiers

Ex : « On établit un théorème pour n=1, on montre ensuite que s’il est vrai pour n-1, il est vrai de n et on conclut qu’il est vrai pour tous les nombres entiers ». Henri Poincaré.

 

e)      Le raisonnement par l’absurde.

 

  Il consiste à établir la vérité d’une proposition en faisant apparaître l’absurdité des conséquences déductibles de la proposition contradictoire.

 

A)    Valeur et limite du discours.

 

  Sous toutes ses formes la pensée discursive est un mode d’approche indirect du réel lié à l’exercice même de la raison. Elle est la pensée d’un ordre, elle témoigne d’une volonté de cohérence et de rigueur. Seule la déduction a une valeur logique absolue mais tous les autres raisonnements permettent le progrès des connaissances grâce à leur valeur heuristique.

  Cependant si la pensée discursive est un instrument puissant dans la recherche et la démonstration de la vérité, il convient d’en souligner les limites.

  D’une part parce que le discours s’effectue toujours à partir de quelque chose : principes, axiomes, intuitions sensibles qui ne sont pas objets de discours mais d’intuition.

  D’autre part parce qu’il y a pour certains, d’autres voies d’accès au vrai que la discursivité. C’est le cas de ceux qui défendent le principe des vérités du cœur. Les vérités religieuses par exemple ou les vérités morales sont des vérités sensibles au cœur selon les analyses de Pascal ou de Rousseau.

 

B)    Pensée discursive et pensée intuitive.

 

1)      L’intuition : définition.

 

a)      Au sens commun l’intuition est une certaine capacité de deviner, d’anticiper ce qui reste caché à d’autres esprits. Cf. « La supposée intuition féminine ».

b)      Au sens philosophique l’intuition est l’acte de l’esprit qui connaît directement et immédiatement son objet. Elle est la présence immédiate de l’objet au sujet. « Elle est une connaissance donnée d’un seul coup et sans concept » Schopenhauer.

 

2)      Les diverses formes d’intuition.

 

a)      L’intuition sensible.

 

  C’est la connaissance des choses par les sens.

 

b)      L’intuition psychologique.

 

  Elle désigne la connaissance immédiate que nous avons de nos états de conscience. Lalande définit la conscience comme « l’intuition que l’esprit a de ses états et de ses actes ».

 

c)      L’intuition divinatrice

 

  C’est la découverte brusque d’une idée ou d’une relation. Après avoir longtemps cherché sans trouver, l’esprit est brusquement illuminé par l’idée. Cf. Archimède : Eurêka.

  Celle-ci n’a pas encore été établie par la pensée logique, elle est une brusque évidence s’imposant à l’esprit avec un sentiment de certitude.

  Ex : Rendant hommage à Claude Bernard ; Paul Bert disait : « Avec son étrange intuition qui lui faisait deviner en artiste la vérité qu’il allait démontrer en savant ».

 

d)      L’intuition métaphysique

 

  Ce serait la possibilité pour l’esprit, d’avoir accès à la réalité ultime, au réel tel qu’il est en soi.

  Pour Platon, c’est dans une intuition que l’esprit saisit au terme de la démarche dialectique l’Idée ou l’essence des choses.

  Dans la mystique, c’est dans une intuition que le croyant communie avec Dieu.

  Le cœur, faculté de l’intuition serait pour Pascal « la faculté d’aller jusqu’au fond des choses ».

  Bergson oppose l’intuition et l’intelligence. L’intelligence et la pensée discursive se caractérisent par une incompréhension naturelle de la vie car elles l’abordent de l’extérieur à travers le prisme déformant du langage. La vie ne se laisse pas analysée car elle est pure durée. L’intelligence n’est adéquate qu’autant qu’elle s’applique à la matière mais pour saisir ce qui ne s’analyse pas il faut une autre faculté : l’intuition.

  Elle « est l’attention que l’esprit se prête à lui-même [...] Nous appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable. Au contraire l’analyse est l’opération qui ramène l’objet à des éléments déjà connus, c’est-à-dire communs à cet objet et à d’autres. Analyser consiste à exprimer une chose en fonction de ce qui n’est pas elle.  ». Bergson. La pensée et le mouvant.1934. 

 

3)      Rapport intuition, raisonnement.

 

a)      Priorité et importance de l’intuition.

 

  -La pensée discursive se déploie nécessairement à partir de matériaux, de principes qui sont donnés dans l’intuition. Ex : Toute démonstration repose sur des propositions premières qui, en dernière analyse sont objet d’intuition.

  – L’esprit déploie ses longues chaînes de raison, mais chaque moment de la déduction est objet d’intuition, de même que la nécessité logique de la conclusion qui est saisie dans une sorte d’intuition récapitulative. 

 

b)      Nécessité du raisonnement.

 

  L’intuition ne saurait se suffire à elle-même pour plusieurs raisons :

 

  -Une intuition commence par être une expérience  intérieure. Elle ne peut s’exprimer et se communiquer que dans l’élément du discours. A défaut elle reste de l’ordre de l’ineffable, du silence dont on peut se demander s’il est l’aveu d’une pensée excédant le discours ou d’une absence de pensée. Le silence renferme en effet, une ambiguïté : est-il le signe du plein ou du vide ?

 

  – Elle n’est pas infaillible (les erreurs des sens, les fausses illuminations). Pour être acceptée elle doit  donc recevoir du raisonnement son caractère opératoire ou son bien-fondé. Afin que la certitude d’un homme puisse devenir une certitude universelle, l’intuition doit être soumise à l’épreuve du raisonnement. « La logique qui peut seule donner la certitude est l’instrument de la démonstration, l’intuition l’instrument de l’invention ». Henri Poincaré. La valeur de la science.1905.

 

  -Remarquons enfin que l’intuition n’est pas comme les paresseux se plaisent à l’imaginer un heureux hasard, une inspiration divine. Le plus souvent elle ne survient qu’au terme d’un long travail discursif, après un laborieux effort d’analyse. Bergson la conçoit comme la récompense de l’effort intellectuel. (Cf. La critique nietzschéenne de la notion de génie).

 

Conclusion :

 

  Comme le raisonnement, l’intuition est un mode de connaissance mais ni l’un ni l’autre ne sont autonomes. Chacun se prête un mutuel appui. Il faut donc souligner la solidarité de l’intuition et du discours.

 

 

  

Autour de ce Sujet :

  1. Présentation du chapitre XIII : la raison.
  2. Esprit de géométrie, esprit de finesse. Pascal.
  3. La démonstration.
  4. Erreur et illusion
  5. Qu’est-ce que la démonstration?

5 Réponses à “Les opérations de la raison.”

  1. Jean-Paul Conchon dit :

    Bonjour,
    D’abord merci pour le travail que vous partagez sur votre site.
    J’ai un problème avec la notion d’intuition et, en particulier, son usage par Kant. Cela rejoint votre §3a où vous affirmez la priorité et l’importance de l’intuition : « L’esprit déploie ses longues chaînes de raison mais chaque moment de déduction est l’objet d’intuition ». Kant dans la CRP pour montrer que les jugements mathématiques sont a priori et aussi synthétiques dit : « Il faut recourir à l’intuition qui seule permet la synthèse ». Dans son exemple arithmétique pour passer de « 5+7″ à « 12″, il dit que dans le concept de somme « 5+7″ celui de « 12″ n’est pas et qu’il faut « sortir du concept et le dépasser en recourant à l’intuition » ce qui nous donne donc bien un jugement synthétique. Mais intuition et a priori ne sont-ils pas contradictoire? Ou bien est-ce que cette intuition se déploie dans l’espace et le temps qui sont les formes a priori de la sensibilité?
    En espérant ne pas être excessivement confus.
    Jean-Paul

  2. Simone MANON dit :

    Non, votre propos n’est pas confus mais ce qui vous fait difficulté n’est pas de compréhension aisée. La Critique de la raison pure est une oeuvre exigeante avec laquelle il faut se familiariser.
    La thématique des intuitions pures est centrale dans la théorie kantienne de la connaissance. Sa conception intuitionniste et non purement logique des mathématiques aussi. Il montre que contrairement à la logique, tout n’est pas affaire seulement de forme ou de concept en mathématiques. Il faut toujours une intuition. La raison mathématique n’est ni pure raison, ni pure sensibilité. Ainsi pour démontrer les propriétés de la figure, on ne peut se contenter de déduire ce qui est contenu dans le concept de figure. (Auquel cas on aurait affaire à un jugement analytique). Mais la figure mathématique n’est pas pour autant purement sensible car on ne saisit pas ses propriétés en se contentant de la regarder. Cf. Seconde préface à la CRP: « Le premier qui démontra le triangle isocèle (qu’il s’appelât Thalès ou comme l’on voudra) eut une révélation ; car il trouva qu’il ne devait pas suivre pas à pas ce qu’il voyait dans la figure, ni s’attacher au simple concept de cette figure comme si cela devait lui en apprendre les propriétés, mais qu’il lui fallait réaliser (ou construire) cette figure, au moyen de ce qu’il y pensait et s’y représentait lui-même a priori par concepts (ie par construction), et que, pour savoir sûrement quoi que ce soit a priori, il ne devait attribuer aux choses que ce qui résulterait nécessairement de ce que lui-même y avait mis, conformément à son concept ».

    L’intuition est le mode par lequel la pensée se rapporte directement à des objets. Il n’y a donc intuition que si un objet nous est donné. Mais l’objet n’est pas nécessairement objet d’une intuition empirique, (nécessairement a posteriori), comme Kant l’établit en ce qui concerne l’espace et le temps. L’espace et le temps sont des formes a priori de la sensibilité ou des intuitions pures c’est-à-dire des façons propres à l’esprit humain de voir ou de percevoir les choses. Ce sont des cadres universels et nécessaires à l’intérieur desquels se situent les intuitions empiriques. Ils ne sont pas ce qui dérive de l’expérience mais ce qui la rend possible. D’une chose quelconque, avant de l’avoir perçue, je sais qu’elle aura trois dimensions, d’un état d’âme quelconque, même sans l’avoir éprouvé, je sais qu’il aura une certaine durée et qu’il ne reviendra pas.
    Puisque la géométrie a pour objet l’espace qui est une intuition pure, on comprend qu’elle puisse énoncer des jugements synthétiques a priori. Le caractère intuitif de l’espace explique que ces jugements soient synthétiques et puisque l’intuition est pure la synthèse est a priori.
    Il s’ensuit qu’il n’y a contradiction entre « intuition » et « a priori » que pour les intuitions empiriques. Pour ce qui est des intuitions pures, elles sont, par définition, a priori.

  3. Jean-Paul Conchon dit :

    Merci pour votre réponse rapide et développée.
    Donc quand Kant poursuit avec les axiomes de la géométrie pure (son exemple : la ligne droite est la plus courte entre deux points). On retrouve le même discours. Le concept « droit » est de qualité, celui de « court » est de quantité, ce dernier est bien « surajouté », on a donc à faire à un jugement synthétique. Mais pour effectuer cette synthèse il faut passer par l’intuition, ici l’intuition pure a priori de l’espace (II§10 des Prolégomènes).
    Ma difficulté provient d’une distinction insuffisante dans mon esprit des différentes types d’intuition : intuition sensible, intuition intellectuelle( d’ailleurs là je suis toujours hésitant…) et intuition pure a priori des formes que sont l’espace et le temps.
    Concernant le temps et l’espace. Je comprends qu’ils soient a priori. Mais pour leur caractère d’intuition?
    Dans « L’exposition métaphysique du « concept » d’espace » Kant affirme que l’espace est une intuition pure parce qu’il est par essence un et que le divers est en lui. Ce n’est donc pas un concept au sens strict mais la base de tous les concepts d’espaces que nous élaborons, donc de tous les concepts géométriques. C’est une intuition pure a priori qui permet la production de concepts géométriques. C’est ça l’idée?

    Je poursuis mes interrogations (je ne sais pas si ce fil est le lieu approprié?) . Je ne comprends pas vraiment ce qu’apporte « L’exposition transcendantale du concept d’espace » par rapport à « l’exposition métaphysique ». Il me semble que le serpent se mord la queue.
    « Or, comment peut-il exister dans l’esprit une intuition externe qui précède les objets eux-mêmes et en laquelle les concepts de ceux-ci peuvent être déterminés a priori? A l’évidence uniquement dans la mesure où elle réside dans le sujet en constituant la propriété formelle que celui-ci possède d’être affecté par des objets et d’en recevoir une représentation immédiate, c’est à dire une intuition, donc uniquement en tant qu’elle constitue la forme du sens externe en général. »
    Merci encore.
    Jean-Paul

  4. Simone MANON dit :

    Attention: Il n’y a pour l’homme que des intuitions sensibles, point d’intuitions intellectuelles. Dans une intuition intellectuelle, l’esprit se donnerait lui-même l’objet qu’il voit. Or un tel mode de connaissance n’appartient qu’à l’Etre suprême. L’intuition humaine suppose qu’un objet est donné qui affecte notre esprit. « C’est donc au moyen de la sensiblité que des objets nous sont donnés, et seule elle fournit des intuitions » écrit Kant.
    Ce qui ne signifie pas que toutes les intuitions soient empiriques, comme il a été dit précédemment. Le concept d’espace n’est en effet ni empirique (il n’est pas formé à partir de l’expérience puique toute expérience extérieure le suppose), ni conceptuel (on ne peut se représenter qu’un seul et même espace, en jeu dans chaque perception d’objet donné en lui. Il ne saurait donc être construit à partir des éléments qu’il organise).
    Pour ce qui est de la distinction que Kant opère entre « une exposition métaphysique » et « une exposition transcendantale », il suffit de bien saisir les définitions qu’il donne des notions employées.
    Une exposition est une représentation claire de ce qui appartient à un concept. Elle est dite métaphysique « quand elle contient ce qui présente le concept comme donné a priori ». Elle est transcendantale lorsqu’elle est « celle d’un concept comme constituant un principe à partir duquel la possibilité d’autres connaissances synthétiques a priori peut être aperçue »
    Voyez les analyses de Michel Fichant sur ce point: « il revient à l’exposition métaphysique de montrer d’abord en quoi le concept d’espace est a priori, en un sens où est appelé « métaphysique » ce qui est indépendant de l’expérience ; en fait, l’exposition métaphysique établit davantage en inscrivant l’espace à sa place dans une topique des représentations : car non seulement le concept d’espace n’est pas empirique mais a priori, mais il ne s’agit pas du tout, au sens strict, d’un concept, c’est-à-dire d’une représentation générale et discursive – il est donc intuition.
    La thèse de Kant sur l’espace tient donc en un énoncé, et elle est acquise par la seule exposition métaphysique : l’espace est une intuition pure. Une intuition est pour Kant une représentation (Vorstellung), et précisément une représentation immédiate et singulière : immédiate en ce qu’elle réfère à son objet sans intermédiaire, sans détours, singulière en ce que son objet est unique. Ces deux déterminations sont connexes, puisque a contrario un concept est toujours une représentation universelle, qui vaut d’une multitude indéterminée d’objets, et médiatisée, puisqu’elle désigne ces objets par l’entremise d’une caractéristique commune, nota communis. Le concept n’atteint jamais l’individu comme tel, qui ne peut qu’être objet d’intuition.
    En outre, et toujours pour rappeler les données élémentaires et bien connues, Kant professe qu’il n’y a pour nous hommes, für uns Menschen, d’intuition que sensible, c’est-à-dire par la donnée de l’objet affectant la réceptivité de l’esprit : il n’y a pour nous d’intuitus que derivativus, par opposition à ce que la connaissance métaphysique de Dieu lui réserve comme intuitus originarius, c’est-à-dire comme une intuition qui se donne à elle-même l’objet en lui conférant l’existence.
    L’exposition métaphysique conduit à son terme l’analyse de la représentation de l’espace sans faire appel à la relation de l’espace à la géométrie. C’est à l’exposition transcendantale qu’il revient d’exploiter en un second moment cette relation. Est dite transcendantale, en ce sens particulier, non plus la mise en évidence directe de ce qu’il y a d’a priori dans la connaissance, mais la connaissance indirecte de ce même a priori comme condition de possibilité d’autres connaissances a priori. Ce rapport de conditionnement est parcouru dans l’exposition transcendantale selon un procédé analytique, qui va du conditionné à sa condition. Le conditionné, c’est la géométrie, qui est une science qui établit de façon synthétique, quoique a priori, les propriétés de l’espace. La condition qui le rend possible, c’est que l’espace soit lui-même une intuition pure : pure, pour que la science de ses propriétés soit a priori et ne se fonde pas sur l’expérience, mais intuition pour que cette science procède synthétiquement à une extension nécessaire de connaissance, et ne se borne pas à un enchaînement logique de concepts. Il est clair que, sauf à tomber dans un cercle, cette dérivation du conditionné n’est effective que si la condition, l’intuition pure, peut être atteinte préalablement et directement, ce pourquoi elle ne peut pas contenir déjà en elle-même les « propriétés de l’espace » que détermine la Géométrie ».
    Michel Fichant. espace esthétique et espace géométrique chez Kant: http://www.google.fr/#q=Kant+exposition+transcendantale+et+exposition+m%C3%A9taphysique+du+concept+d%27espace&hl=fr&rlz=1W1GPCK_fr&ei=A3dNTKmoE46UjAf73ZnYDA&start=10&sa=N&fp=b1b36e2803616cd7

  5. Jean-Paul Conchon dit :

    Merci pour les précisions et la référence proposée.
    jpc

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