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    Cf: http://www.philolog.fr/ennui-et-cruaute-baudelaire-par-benjamin-fondane/#more-3337

     Le 15 mars 1968, Pierre Viansson-Ponté publiait dans le journal Le Monde, un article destiné à avoir un certain retentissement : « La France s’ennuie » affirmait-il et il terminait son papier par ces propos : « On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n'est pas d'administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d'exprimer en lois et décrets l'évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s'il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes.

  Dans une petite France presque réduite à l'Hexagone, qui n'est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l'ardeur et l'imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l'expansion. Ce n'est certes pas facile. L'impératif vaut d'ailleurs pour l'opposition autant que pour le pouvoir. S'il n'est pas satisfait, l'anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s'est vu, un pays peut aussi périr d'ennui »

   Le texte que Saül Bellow que je donne à lire souligne le rapport de l’ennui avec la révolution moderne et laisse entendre que « L’avenir intellectuel de l’Europe fut déterminé par des hommes imprégnés d’ennui ». Propos démystifiant. Le millénarisme de la philosophie, les rêves de la raison ne seraient-ils donc que l’antidote de l’ennui ou l’exutoire d’individus en mal d’exaltation poétique ?

   Rien d’étonnant dès lors que Kant ait mis en garde contre le caractère suspect de l’enthousiasme.

   Mais  ce même Kant nous dit aussi qu’on peut imaginer une humanité militante, non une humanité triomphante. Est-ce seulement parce qu'elle compromettrait ses conquêtes en s’abandonnant à la paresse et à un hédonisme ramollissant?  On peut se demander s'il ne veut pas  suggérer aussi qu'une telle humanité  périrait d’ennui.

   «En lisant ses volumineux memoranda qui traitaient du premier numéro de l’Arche (au stade de la préparation depuis trois ans et qui représentait des dépenses stupéfiantes) je me rendis compte qu’il m’avait harcelé pour que je mène à bien une série d’études sur « Les Grandes Sources d’Ennui du Monde Moderne ». Il suggérait d’innombrables façons d’aborder le sujet. Certains types d’ennui étaient évidents, bien entendu — d’ordre politique, philosophique, idéologique, thérapeutique — mais il y en avait d’autres fréquemment négligés, par exemple les ennuis de caractère innovateur. Cependant, j’avais cessé de m’intéresser aux catégories et ne me souciais plus maintenant que de l’aspect général et théorique du projet. Je passais des heures très fructueuses dans la vaste salle des jurés à potasser mes notes sur l’ennui. Je m’étais rendu compte que je m’étais tenu à l’écart des problèmes de définition. Tant mieux pour moi. Je ne voulais pas m’embringuer dans des problèmes théologiques touchant l’accidia et le tedium vitae. Il m’apparut nécessaire de dire simplement que, depuis ses débuts, l’humanité avait fait l’expérience de l’ennui sous diverses formes mais que personne n’avait jamais abordé le problème de front comme un sujet central à traiter de plein droit. Dans les temps modernes, la question avait été étudiée sous le nom d’anomie ou aliénation, en tant qu’effet des conditions du travail capitaliste, résultat du nivellement dans la société de masse, conséquence du déclin de la foi religieuse ou de l’érosion des  données charismatiques ou prophétiques, de la négligence des pouvoirs de l’inconscient, de l’accroissement de la rationalisation dans une société technologique ou du gonflement de la bureaucratie. Il me semblait toutefois que l’on pouvait commencer par cette croyance du monde moderne — ou l’on brûle, ou l’on pourrit. Je reliais cette idée à la découverte du vieux Binet, le psychologue, selon qui les hystériques possédaient une dose cinquante fois supérieure d’énergie, d’endurance, de moyens physiques d’acuité intellectuelle, de pouvoir créateur au cours de leurs crises d’hystérie qu’à celle de leurs périodes de calme ou, comme le disait William James, les êtres humains ne vivaient vraiment que lorsqu’ils vivaient au maximum de leurs énergies. Quelque chose comme le Wille Zur Macht. A supposer, donc, que l’on commençât par la proposition que l’ennui était une sorte de souffrance causée par l’inutilisation de certains pouvoirs, la souffrance des possibilités ou des talents inemployés et qu’elle s’accompagnât de l’espérance d’une exploitation optima des capacités. (Je m’efforce d’éviter de tomber dans le style sciences sociales en ces spéculations mentales). Rien de réel ne cadre jamais avec la pure espérance et une telle pureté d’espérance est une grande source de tedium. Les gens riches de possibilités, d’émotions sexuelles, riches d’esprit et d’inventions — tous les supérieurement doués, se considèrent détournés, pour des décennies, sur de sinistres voies de garage, bannis, exilés, bouclés dans des cages à poules. L’imagination est allée jusqu’à tenter les problèmes en contraignant l’ennui lui-même à engendrer de l’intérêt. Cette conception, je la dois à Von Humboldt Fleisher qui m’a montré comment cette technique était pratiquée par James Joyce, mais quiconque lit des livres peut aisément s’en apercevoir de lui-même. La littérature moderne française se penche particulièrement sur le thème de l’ennui. Stendhal y fait allusion à chaque page, Flaubert y a consacré des ouvrages entiers et Baudelaire a été son poète essentiel. Quelle est la raison de cette orientation particulière de la sensibilité française ? S’explique-t-elle parce que l’Ancien Régime, craignant une nouvelle Fronde, créa une cour qui vida les provinces de leurs talents ? Hormis le centre où florissaient philosophie, science, manières, conversation, il n’y avait rien. Sous Louis XIV, les classes privilégiées goûtaient les plaisirs d’une société raffinée et les gens n’éprouvaient pas le besoin d’être seuls. Certains atrabilaires comme Rousseau montèrent la solitude en épingle, mais les êtres sensés la jugeaient intolérable. Puis, au XVIII° siècle, l’incarcération commença à acquérir une signification moderne. Qu’on songe au nombre de fois où Manon et Des Grieux se retrouvaient en prison. Et Mirabeau, et mon copain personnel Von Trenck et, bien entendu, le marquis de Sade, L’avenir intellectuel de l’Europe fut déterminé par des hommes imprégnés d’ennui, par les écrits de prisonniers. Sur quoi, en 1789, ce furent des jeunes gens sortis de la plèbe, avocats de province, écrivassiers, orateurs qui se hissèrent au centre des intérêts. L’ennui a plus de rapports avec la révolution politique moderne qu’avec la justice. En 1917, l’ennuyeux Lénine, qui écrivit tant de brochures et de lettres ennuyeuses sur des problèmes d’organisation exerça brièvement un rayonnement qui lui valut des intérêts passionnés. La révolution russe promettait à l’humanité une vie captivante. Quand Trotski parlait de révolution permanente, il voulait dire, en fait, intérêt permanent. En ses premiers temps, la révolution fut une œuvre d’inspiration. Ouvriers, paysans, soldats vivaient dans un état d’exaltation poétique. Qu’engendra, une fois achevée, cette courte et brillante période ? La société la plus ennuyeuse de l’Histoire. Balourdise, mesquinerie, grisaille, tristes marchandises, sinistres bâtiments, sinistre inconfort, sinistres contrôles, morne presse, morne éducation, sombre bureaucratie, travail forcé, présence policière et pénale constante, accablants congrès du Parti, etc. Ce qui fut marqué de permanence, ce fut l’effondrement de l’intérêt. Que pouvait-il y avoir de plus ennuyeux que ces interminables dîners donnés par Staline tels que les décrit Djilas? Même moi, personnage aguerri à l’ennui par mes années de Chicago, y ayant mariné, mithridatisé par les U.S.A. j’étais horrifié par la relation de Djilas de ces banquets à douze services durant toute la nuit. Les invités buvaient et mangeaient, mangeaient et buvaient puis, à deux heures du matin, devaient assister à la projection d’un western américain. Ils avaient mal aux fesses d’être assis. La crainte leur nouait les tripes. Staline, tout en bavardant et en plaisantant, choisissait mentalement ceux qui allaient recevoir une balle dans la nuque et, tout en bâfrant, en éructant, en gargouillant, ils savaient ce qui les menaçait, ils s’attendaient à plus ou moins brève échéance. En d’autres termes, que serait l’ennui moderne sans terreur ? L’un des documents les plus ennuyeux de tous les temps est l’épais volume des Propos de table d’Hitler. Lui aussi contraignait les gens à voir des films, à s’empiffrer de pâtisseries, à boire du café avec du Schlag tout en les bassinant de discours, de théories, d’exposés. Tout le monde crevait de peur dans la puanteur, personne n’osant aller aux cabinets. Cette combinaison de pouvoir et d’ennui n’a jamais été sérieusement examinée. L’ennui est un instrument de contrôle social. Le pouvoir est le pouvoir d’imposer l’ennui, de déclencher la stase, de mêler à cette stase, l’angoisse. Le véritable tedium, le tedium profond est relevé par la terreur et la mort».

    Saül Bellow. Le don de Humboldt, Flammarion,1978,  p. 212 à 215.

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