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Le sens commun.

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   Dans une de ses lettres à Lucilius, Sénèque dit que : « ce que promet la philosophie, ce sont le sens commun, l’humanité et la vie en société » (Lettre 5, GF-Flammarion, p. 45). Promesse donc d’un idéal d’humanité et de civilité. Des hommes enfin rassemblés dans une citoyenneté universelle, non pas au mépris de leurs différences concrètes mais à la faveur d’une compréhension réciproque rendue possible par le déploiement de leurs vertus intellectuelles et morales. Comment ne pas souscrire à une telle exigence ? Enfin pouvoir penser la philosophie autrement que sur le modèle platonicien de la fuite  hors de la caverne. La proposer comme chemin d’une inscription réconciliée et harmonieuse parmi les siens.

   La difficulté commence dès lors qu’on se demande ce qu’il en est de ce fameux sens commun, à la fois fin et moyen d’une communauté apaisée. Car y a-t-il concept plus surdéterminé que celui-ci ? La philosophie, dans son histoire, n’a cessé d’en faire de multiples usages mais l’équivoque, la polysémie du terme sont toujours au rendez-vous. Il n’est pas sûr qu’il y ait une commune mesure entre ce qu’Aristote entend par sens commun et ce que les latins, l’école écossaise ou Kant et Hannah Arendt théorisent sous ce nom.  Aussi ne va-t-il pas du tout de soi de penser le rapport de la philosophie au sens commun, et j’avoue avoir toujours évité  de donner à mes élèves  le sujet de dissertation pourtant académique : La philosophie doit-elle aller contre le sens commun ? A défaut d’être au clair sur ce que le mot recouvre précisément comment élucider cette question ?

   Pour pointer la difficulté je me propose ici de répertorier brièvement les diverses acceptions d’une notion éminemment confuse.

 

I)                   Faculté sensible opérant la synthèse perceptive. Aristote.

   Il s’agit ici d’un sens technique de l’expression, aujourd’hui tombé en désuétude. Aristote appelle « sens commun », la faculté sensible rendant possible la perception d’un objet par un sujet.

    Par le recours à cette notion, Aristote s’efforce de résoudre le problème que pose la perception dans la mesure où elle se distingue de la pure sensation. La sensation est une réaction biologique de l’organe sensoriel à un stimulus. En termes aristotéliciens, elle est « l’acte commun du sentant et du sensible ». Chaque sens a la sensation du sensible qui en relève. La vue voit le jaune comme le goût sent le doux. Or comment pouvons-nous discerner le jaune du doux et percevoir du miel identifié en même temps comme jaune et doux à la différence de la bile, jaune et amère ? Autrement dit, qu’est-ce qui rend possible la synthèse du divers de la sensitivité à l’œuvre dans l’opération perceptive ? Aristote répond le sens commun. Il n’entend pas par là un sens spécial, une sorte de sixième sens, car à la différence des cinq sens, il n’a pas un objet déterminé et un organe spécifique comme le sont les yeux pour la vue ou les oreilles pour l’ouïe. Néanmoins, il faut, dit-il, que ce soit une faculté sensible puisqu’elle saisit une réalité sensible.

   Lalande le définit ainsi : « sens central qui aurait pour fonction de coordonner les sensations propres à chaque sens spécial, en les rapportant à un même objet et par là de nous en donner la perception »

   Le sens commun est donc une faculté de synthèse et de réflexion sans laquelle il ne pourrait y avoir ni unité  du sujet sensitif ni unité  de l’objet perçu.

   Aristote construit donc ce concept  pour fonder la possibilité :

  • De la perception des sensibles communs c’est-à-dire de tout ce qui dans le sensible ne relève pas en propre de l’un des sens externes.
  • De la conscience ou de la sensation de la sensation. Ce n’est pas par la vue qu’on voit qu’on voit, dit-il, bien que chaque sens se rattachant à la sensibilité générale, il se sent lui-même en même temps qu’il sent autre chose (C’est pourquoi le philosophe dit aussi que la vue se sent voir).
  • De la capacité de discerner les divers sensibles et d’opérer entre eux des comparaisons qui autrement seraient impossibles surtout entre des sens appartenant à des genres différents.

    Du sens commun relève la conservation par la conscience des données sensibles sous forme d’images. Celle-ci jointe à la représentation du temps est au principe de la mémoire, de même que l’élargissement de l’expérience sensible par l’imagination rend possible l’activité intellectuelle.

   Il est intéressant de noter que Hannah Arendt, réactualise l’analyse aristotélicienne. Sur fond de présupposés phénoménologiques, elle établit que le sens commun est ce qui organise le monde des phénomènes (ce qui apparaît), d’une part parce que les cinq sens différents les uns des autres se partagent le même objet, mais aussi parce que cet objet est reconnu par ceux avec lesquels nous partageons un monde commun. Le sens commun n’est pas seulement le sens interne à un sujet car si l’expérience de ce dernier était une expérience solipsiste, celui-ci ne pourrait être assuré de la réalité du monde. « La certitude que ce que nous percevons existe indépendamment de l’acte de perception, est totalement conditionnée par le fait que l’objet apparaît également, en tant que tel, aux autres. Sans cette reconnaissance tacite par les autres, personne ne serait capable de prêter foi à la manière dont il paraît à soi-même » La vie de la pensée, La pensée, Puf, p. 63. Le sens commun est donc « ce sixième sens qui ajuste les cinq autres à un monde commun » Ibid., p. 98.

  NB: Pour la conception très paradoxale (comme à son habitude) que Hannah Arend élabore du sens commun, voir le livre de Anne-Marie Roviello: sens commun et modernité chez Hannah Arendt. 1987. Vrin.

 

II)                Communauté de sentiments et de jugements.

    Cette idée d’une rationalité commune à l’humanité entière est défendue par les stoïciens.

    «  Quelqu’un demanda ce qu’était l’intelligence commune. « De même, dit-il, qu’il y a une ouïe qu’on pourrait appeler commune, celle qui perçoit les sons, tandis que celle qui perçoit les paroles est non pas commune, mais apprise, de même il y a des choses que les hommes, s’ils n’ont pas l’esprit complètement faussé, voient selon des points de vue communs à tous. C’est cette disposition que j’appelle intelligence commune » Epictète, Entretiens, III, VI, 8. Les stoïciens, La Pléiade, p. 974.

    Epictète parle ici de l’intelligence commune comme d’un fait et pourtant le consensus des significations et des valeurs ne semble pas si facile à trouver puisqu’il suppose comme condition de ne pas avoir l’esprit faussé. Or comment va-t-on discriminer parmi les jugements ceux qui relèvent de l‘intelligence commune et ceux qui relèvent de l’esprit faussé ? Ce n’est certainement pas le critère du plus grand nombre qui peut faire autorité car l’expérience montre amplement qu’il ne suffit pas qu’une absurdité soit communément partagée pour devenir sensée. Alors on se doute qu’à défaut  d’être spontanée et universelle, elle doit être le corrélat de certaines vertus ou exigences propres à la logique stoïcienne. Et c’est bien là le problème.

   Car de deux choses l’une :

  • Ou le sens commun signifie une rationalité commune et dans ce cas il est identifiable à ce que Descartes appelle le bon sens ou la raison. Mais Descartes établit que la raison ne peut s’exercer correctement que dans une distance critique avec ce qui est communément pensé et senti. D’où la nécessité d’une éthique du jugement conquise de haute lutte contre les puissances trompeuses (les informations sensorielles, les opinions reçues, le conditionnement culturel).  Elle exige d’éviter la prévention et la précipitation et de mettre en œuvre les règles de la méthode afin de ne rien recevoir pour vrai que « ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute ». Autant dire qu’en soumettant le jugement à la règle de l’évidence, en lui imposant le préalable de l’examen critique des préjugés, Descartes fait de la rationalité commune la récompense d’une démarche austère non le propre de ce qui fait consensus spontanément. De même à l’instar de la grande tradition rationaliste, la science moderne  soutient le principe d’une rupture épistémologique entre le mode de pensée commun et les impératifs de la rationalité scientifique. Le premier est plus un obstacle épistémologique que ce qui fonde intuitivement les élaborations intellectuelles. Le communément admis dans la cité scientifique n’est pas dans le prolongement du communément admis dans la cité réelle.
  • Ou le sens commun est bien ce qui est communément partagé et il ne peut pas être le résultat  d’une discipline philosophique ou d’une méthode scientifique. Il doit avoir une dimension préréflexive, une spontanéité et une universalité englobant aussi bien des hommes de cultures différentes que d’apprentissages intellectuels très différents. Bref si le sens commun est ce qui est conditionné par une formation intellectuelle de haut niveau, il a peu de chances d’être « commun ». C’est pourquoi les théoriciens du sens commun en font une arme de guerre aussi bien contre les subtilités des sophistes et des sceptiques que contre les exigences du cartésianisme et de manière générale de la rigueur scientifique.

   Giambattista Vico donne ainsi la définition suivante : «  Le sens commun est un jugement sans aucune réflexion, senti en commun par tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation ou par le genre humain tout entier » La science nouvelle, I, Deuxième section, XII, 142. (1744), L’Esprit de la Cité, Fayard, p. 89. Traduction d’Alain Pons. C’est l’idée que « des idées uniformes, nées chez des peuples entiers, inconnus les uns des autres, doivent avoir un fond commun de vérité » Ibid., XIII, 144, p. 89. « Cette dignité est un grand principe, qui établit que le sens commun du genre humain est le critère enseigné aux nations par la providence divine pour définir ce qui est certain dans le droit naturel des gentes » Ibid., XIII, 145, p. 89.

    Dans son livre Vérité et méthode, Gadamer propose un long développement sur cette idée d’un sensus communis venant de la tradition humaniste et de sa culture de l’éloquence et de la prudence. Vico, dit-il, se réclame du sens romain du sensus communis, notion dont le contenu est moral et politique. Le sensus communis est le sens de la communauté, le sens que fait acquérir la vie en communauté et ce qui la rend possible. Il s’agit donc moins d’une faculté universelle présente en tout homme qu’un sens fondant la communauté de vie et par conséquent indexé sur l’existence morale et historique des hommes. Il n’est pas le privilège de penseurs abstraits mais la prérogative d’êtres concrets ayant à exercer leur jugement dans un monde marqué par la pluralité des opinions, la contingence des événements et le souci de ce qui est bon et agrément commun. C’est dire que le sensus communis ne relève pas du savoir théorique mais de ce qu’Aristote théorise sous le nom de sagesse pratique ou phronesis. Il implique une dimension morale, celle d’une volonté orientée vers le bien commun. A l’idéal théorique du savoir (sophia) s’oppose donc l’idéal pratique de la prudence (phronesis). Et, comme on sait, la sagesse pratique ou phronesis est de l’ordre de la doxa, non de l’épistémè, d’où la réhabilitation de la rhétorique ou art de l’argumentation, nécessaire à la délibération collective pour faire triompher le sens commun.

   Il s’ensuit que celui-ci est une qualité générale du citoyen en jeu même dans les Lumières allemandes, dont Gadamer dit pourtant qu’elles se sont éloignées du sens romain. Kant développe en effet le concept de sens commun à propos de l’analyse du jugement. Faculté la plus politique de l’homme, remarque Hannah Arendt, car elle s’exerce en présupposant la communicabilité de sa propre appréciation, fait d’autant plus surprenant que l’appréciation est liée au sentiment de plaisir et de déplaisir, c’est-à-dire au sens qui semble le plus privé, à savoir le goût. Lorsqu’un homme prononce un jugement esthétique ou autre, il ne dit pas que ce jugement ne vaut que pour lui. Il prétend que tous les êtres relevant de la constitution humaine devraient pouvoir prononcer ce jugement. Il réfléchit sa propre expérience et il l’universalise, ce qui signifie qu’il exerce son jugement en tant que membre d’une communauté. Voilà pourquoi : «  sous cette expression de sensus communis on doit comprendre l’Idée d’un sens commun à tous, c’est-à-dire d’une faculté de juger, qui, dans sa réflexion tient compte en pensant (a priori) du mode de représentation de tout autre homme, afin de rattacher son jugement à la raison humaine tout entière et échapper, ce faisant, à l’illusion, résultant de conditions subjectives et particulières pouvant aisément être tenues pour objectives, qui exerceraient une influence néfaste sur le jugement. C’est là ce qui est obtenu en comparant son jugement aux jugements des autres, qui sont, en fait, moins les jugements réels que les jugements possibles, et en se mettant à la place de tout autre, tandis que l’on fait abstraction des bornes, qui de manière contingente sont propres à la faculté de juger ; on y parvient en écartant autant que possible ce qui dans l’état représentatif est matière, c’est-à-dire sensation, et en prêtant uniquement attention aux caractéristiques formelles de sa représentation ou de son état représentatif. Sans doute cette opération de la réflexion paraît être bien trop artificielle pour que l’on puisse l’attribuer à cette faculté que nous nommons le sens commun ; toutefois elle ne paraît telle que lorsqu’on l’exprime dans des formules abstraites, il n’est en soi rien de plus naturel que de faire abstraction de l’attrait et de l’émotion, lorsqu’on recherche un jugement qui doit servir de règle universelle » Kant, Critique de la faculté de juger, §40, (Traduction de A. Philonenko).

   Ces précisions kantiennes soulignent là encore l’ambiguïté de ce concept de sens commun. D’abord parce que, bien qu’il soit en jeu dans une faculté sensible de juger, il n’y a pas un sens, à proprement parler, qui serait le siège des règles générales à partir desquelles on subsume le cas particulier dans le cas du jugement déterminant ou que l’on reconnaît dans la donnée particulière dans le cas du jugement réfléchissant. Comme l’écrit Kant : « […] nous n’aurions jamais à l’esprit une représentation semblable de la vérité, de la convenance, de la beauté ou de la justice, si nous ne pouvions nous élever au-dessus des sens jusqu’aux facultés supérieures de la connaissance » Ibid., §40 ; ensuite parce qu’il ne s’agit pas d’un concept empirique mais d’un concept transcendantal. «  sous cette expression de sensus communis on doit comprendre l’Idée d’un sens commun à tous ». Une Idée, comme on sait, est, en termes kantiens, une représentation de la raison à laquelle ne correspond aucune objet dans l’expérience. Le sens commun est une norme idéale. Il est moins une capacité empirique qu’une exigence, « une obligation conditionnelle ». On sollicite l’adhésion de tous (§19), on « courtise l’assentiment de l’autre » selon l’expression de Hannah Arendt, sans qu’il soit nécessairement confirmé par l’expérience.

   Au terme de ce parcours, on s’aperçoit donc que le principe d’une communauté de sentiments et de jugements à laquelle renvoie l’idée d’un sens commun à l’humanité entière est séduisant, mais la question demeure de savoir s’il a un caractère empirique ou transcendantal autrement dit s’il est une donnée ou une simple exigence et dans ce dernier cas quelle est la nature des opérations permettant de lui donner consistance. Mais il est clair que s’il y a bien un sens commun au sens d’une rationalité et d’une sensibilité communes, la philosophie ne doit pas aller contre le sens commun, elle doit au contraire en faire son guide (au sens de l'idée régulatrice kantienne). Sa mission est de clarifier ce qui reste confus dans l’expérience commune, elle n’est pas de la mépriser en la fuyant dans un fantasmatique royaume des Idées.

   C’est le grand Kant qui le précise à la fin de la Critique de la raison pure :

   « Je ne veux pas vanter ici les services que la philosophie a rendus à la raison humaine par l’effort pénible de sa critique, quand même le résultat n’en dût être que négatif […] Mais exigez-vous donc qu’une connaissance qui intéresse tous les hommes soit au-dessus du sens commun et ne vous soit révélée que par les philosophes ? Votre reproche est la meilleure confirmation de l’exactitude des assertions émises jusqu’ici, puisqu’il découvre ce qu’au début on n’aurait pu prévoir, je veux dire que la nature, dans ce qui intéresse tous les hommes sans distinction, ne peut être accusée de distribuer partialement ses dons, et que, par rapport aux fins essentielles de la nature humaine la plus haute philosophie ne peut pas conduire plus loin que ne le fait la direction qu’elle a confiée au sens commun » Puf, Traduction Tremesaygues et Pacaud, p. 557.

 

III)             Opinion vulgaire.

    Ensemble des idées reçues, des significations linguistiques transmises par un milieu et si bien incorporées que les opinions inverses semblent aberrantes.

   Je ne développe pas cette acception tant il va de soi que si le sens commun est cet ensemble d’habitus (selon l’expression de Pierre Bourdieu), l’expérience montre qu’ils n’ont rien de commun et qu’ils sont le tombeau de la philosophie plus que ce qui l’irrigue.

 

 

Cf. Ce texte de Thomas Reid (1710.1796), fondateur de l’Ecole écossaise du sens commun.

 

   L’auteur assimile le sens commun à ce que Descartes appelle le bon sens ou la raison. Mais on s’aperçoit vite qu’il fait l’économie de la rigueur philosophique la plus élémentaire, ce qui justifie la critique assassine que Kant fait de lui au début de ses Prolégomènes à toute métaphysique future. Le moins que l’on puisse dire est qu’il propose une définition minimaliste du sens commun, au fond celle qui faisait dire à Kant : « L’entendement commun, qui, lorsqu’il n’est qu’un entendement sain (encore inculte) est considéré comme la qualité inférieure, que l’on peut toujours attendre de celui qui prétend au nom d’homme, a donc l’honneur mortifiant d’être désigné par le nom de sens commun (sensus communis) et de telle sorte que sous ce terme de commun (non seulement en notre langue qui sur ce point contient effectivement une ambiguïté, mais encore en beaucoup d’autres langues) on comprend le vulgare, qui se rencontre partout et dont la possession n’est absolument pas un mérite ou un privilège » Critique de la faculté de juger, §40, (Traduction : A. Philonenko).

 

   «  Le mot sens, dans la langue commune, n’a pas la même signification que dans la langue des philosophes ; et cette différence négligée a été quelquefois une source de confusion et d’erreur.

   Sans remonter à la philosophie ancienne, les philosophes modernes semblent persuadés que les fonctions des sens n’ont rien de commun avec celles du jugement. Ils considèrent les sens comme la faculté de recevoir des objets certaines impressions ou idées, et le jugement comme la faculté de comparer ces idées et de percevoir leur convenance nécessaire ou leur disconvenance.

   Dans la langue commune, an contraire, le mot implique toujours le jugement. Un homme de sens est un homme judicieux; le bon sens est un bon jugement; un non-sens est ce qui est dépourvu de jugement; le sens commun est ce degré de jugement qui est commun à tous les hommes avec qui on peut converser et contracter dans les occurrences les plus ordinaires de la vie.

   Les philosophes donnent le nom de sens à la vue et à l’ouïe parce qu’ils en reçoivent des idées; le vulgaire leur donne le même nom parce que ce sont des moyens de juger. En effet, on dit qu’on juge des couleurs par les yeux, des sons par l’oreille, de la beauté et de la difformité par le goût, du juste et de l’injuste par le sens moral ou la conscience.

   La lumière intérieure du bon sens n’est pas accordée à tous dans la même mesure; mais il faut la posséder en quelque degré pour être obligé par les lois, capable de veiller à ses intérêts, et responsable de sa conduite envers les autres. C’est ce degré qu’on appelle le sens commun, parce qu’il est commun à tous les hommes avec qui nous contractons, et à qui nous pouvons demander raison de leurs actions.

   Les lois de toutes les nations civilisées distinguent ceux qui jouissent du sens commun de ceux qui n’en jouissent pas. Ces derniers ont sans doute des droits qu’il n’est pas permis de violer ; mais comme ils ne sont pas capables de se conduire eux-mêmes, les lois les placent sous la conduite des autres. Il est facile de discerner par les actions d’un homme, par ses discours, souvent par ses regards s’il est ou non dans ce cas ; et quand le tribunal est chargé de prononcer là-dessus, un interrogatoire très court le met ordinairement en état de  décider la question en parfaite connaissance de cause.

  Le même degré d’intelligence qui suffit pour agir avec la prudence commune dans la conduite de la vie, suffit aussi pour découvrir le vrai et le faux dans les choses évidentes par elles-mêmes, quand elles sont distinctement conçues.

   Toute connaissance, toute science, repose sur des principes évidents par eux-mêmes, et tels que tout homme doué du sens commun en est juge compétent dès qu’il les a compris. De là vient que les disputes se terminent souvent par un appel au sens commun.

   Lorsque de part et d’autre on est d’accord sur les principes qui servent de base aux arguments, la force du raisonnement décide de la victoire; mais quand on nie d’un côté ce qui paraît trop évident de l’autre pour avoir besoin de preuve, l’arme du raisonnement est brisée; chacun en appelle au sens commun et persiste dans son opinion.

   Pour que cet appel pût être jugé et que le sens commun devînt en ce cas un arbitre suprême, il faudrait que ses décisions fussent rédigées et réunies dans un code, dont l’autorité fût reconnue par tous les hommes raisonnables. Rien ne serait plus désirable qu’un pareil code; il comblerait, s’il existait, un vide immense dans la logique. Et pourquoi regarderait-on une pareille législation comme impossible à rédiger? L’est-il donc que des choses évidentes par elles-mêmes obtiennent l’assentiment universel ?

   Je me suis proposé d’expliquer en quoi consiste le sens commun, afin qu’on ne le regarde ni comme un vain mot ni comme un principe nouveau dans la science de l’esprit humain. J’ai tâché de faire voir que le mot sens, dans son acception la plus commune et par conséquent dans son acception propre, signifie jugement, bien que les philosophes l’aient souvent employé dans un autre. Il s’ensuit que sens commun veut dire jugement commun, ce qui est parfaitement confirmé par l’acception de cette dernière expression.

   Il n’est pas aisé sans doute de déterminer les limites précises qui séparent le sens commun de ce qui est en deçà ou au delà; mais les personnes mêmes qui n’ont jamais songé à fixer ces limites, ou qui ne les fixent pas de la même manière, ne laissent pas de tomber d’accord sur le sens du mot. C’est ainsi que tous ceux qui parlent de la Suisse entendent la même chose, quoique la centième partie peut-être ne soit pas en état de spécifier où commence la Suisse et où elle finit.

   Je crois que le sens commun est un mot aussi clair et dont la signification n’est pas plus équivoque. Nous le rencontrons à chaque page dans les écrivains les plus estimés; nous l’entendons prononcer sans cesse dans la conversation, et, si je ne me trompe, toujours dans la même acception. De là vient qu’on a si peu songé à le définir ou à l’expliquer.

   Il est vrai que ce n’est point un terme philosophique, et que la plupart de ceux qui ont traité systématiquement des facultés de l’esprit humain, n’y ont point compris le sens commun, et n’en ont parlé qu’en passant et de la même manière que les autres écrivains.

   Ma mémoire me rappelle cependant deux philosophes qui font exception à cette remarque. L’un est le P. Buffier qui, dans un ouvrage publié il y a cinquante ans (1732), a traité du sens commun comme de l’un des principes de la connaissance humaine; l’autre est Berkeley qui l’a invoqué plus que personne contre la doctrine des philosophes qu’il combattait.

   Je citerai encore un autre écrivain qui a cherché en quoi consiste le sens commun; c’est l’illustre archevêque de Cambrai.

   Élevé dans les principes de la philosophie cartésienne, le pieux auteur avait entrepris de donner une base solide aux arguments métaphysiques inventés par Descartes pour démontrer l’existence de Dieu. Débutant par le doute, à l’exemple de son maître, il s’attache d’abord à établir la certitude de sa propre existence, ce qui le conduit à chercher en quoi consiste l’évidence des vérités premières. Suivant encore en cela les principes de Descartes, il place cette évidence dans la clarté des idées, et définit l’absurde, ce qui est en contradiction avec une idée claire. Mais d’où viennent les idées claires elles-mêmes? Fénelon les fait dériver du sens commun.

   Pour éclaircir sa pensée, il passe eu revue diverses questions manifestement absurdes et montre que tout homme de bon sens les reconnaît pour telles au premier coup d’œil ; puis il continue de la sorte : « Tontes ces questions ont un ridicule qui choque même le laboureur le plus ignorant et l’enfant le plus simple. En quoi consiste ce ridicule? à quoi précisément se réduit-il? A choquer le sens commun, dira quelqu’un. « Mais qu’est-ce que le sens commun? N’est-ce pas les mêmes notions que tous les hommes ont précisément des mêmes choses? Ce sens commun qui est toujours et partout le même, qui prévient tout examen, qui rend l’examen même de certaines questions ridicule, qui fait que malgré soi on rit au lien d’examiner, qui réduit l’homme à ne pouvoir douter, quelque effort qu’il fit pour se mettre dans un vrai doute; ce sens commun qui est celui de tout homme; ce sens qui n’attend que d’être consulté, qui se montre au premier coup d’œil et qui découvre aussitôt l’évidence ou l’absurdité de la question, n’est-ce pas ce que j’appelle mes  idées ?

   Les voilà donc ces idées ou notions générales que je ne puis ni contredire ni examiner; suivant lesquelles, au contraire, j’examine et je décide tout; en sorte que je ris au lieu de répondre, toutes les fois qu’on me propose ce qui est clairement opposé à ce que mes idées immuables me représentent ». (Fénelon, De l’Existence de Dieu, II, §2, seconde épreuve)

   Je remarquerai en passant que l’interprétation du criterium de Descartes qu’on trouve dans ce passage, est la plus intelligible et la plus favorable que j’aie rencontrée.

   Les explications que nous venons de donner sur l’expression de sens commun, suffisent pour indiquer l’usage et l’abus qu’on peut en faire.

   Il serait absurde d’opposer le sens commun à la raison. A la vérité il a sur elle un droit d’aînesse; mais ils sont inséparables de leur nature, et nous les confondons dans nos discours et dans nos écrits.

   Nous attribuons à 1a raison deux offices ou deux degrés : l’un consiste juger des choses évidentes par elles-mêmes; l’autre à tirer de ces jugements des conséquences qui ne sont pas évidentes par elles-mêmes. Le premier est la fonction propre et la seule fonction du sens commun ; d’où il suit que le sens commun coïncide avec la raison dans toute son étendue et n’est que l’un de ses degrés. Pourquoi donc, dira-ton, lui donner un nom particulier ? Il suffirait de répondre : pourquoi abolir un nom qui se trouve dans la langue de toutes les nations civilisées, et qui est défendu par une si longue prescription? Ce serait la plus folle, la plus vaine des entreprises ;  il n’y a pas un homme sage qui ne soit convaincu qu’une dénomination universellement adoptée est d’une utilité certaine.

   Mais il y a une réponse directe et péremptoire, c’est qu’il faut bien donner un nom particulier au premier degré de la raison, puisque la plus nombreuse partie des hommes n’en possède pas d’autre. C’est ce degré seulement qui en fait des êtres raisonnables, et qui les rend capables de diriger leur conduite et de s’obliger envers leurs semblables. Il y a donc une bonne raison pour qu’il ait une dénomination spéciale dans la langue.

   Le premier degré de la raison diffère encore du second sous d’autres rapports, qui suffiraient pour autoriser la distinction dont il s’agit.

   Le sens commun est un pur don du ciel : s’il nous l’a refusé, l’éducation ne saurait nous le communiquer. La raison a son enseignement et ses règles, mais elle présuppose le sens commun. Quiconque est doué du sens commun peut apprendre à raisonner; mais celui qui n’est point éclairé de cette lumière, étant incapable de reconnaître les principes évidents par eux-mêmes, n’apprendra jamais à en tirer des conséquences légitimes.

   J’observerai en outre que la prérogative du sens commun consiste plus à réfuter qu’à prouver. La conclusion d’une suite de raisonnements appuyés sur des principes certains ne peut jamais contredire une décision du sens commun, parce que la vérité ne peut pas être en opposition avec elle-même. D’un autre côté, le sens commun ne peut jamais donner d’autorité à une conclusion de cette nature, parce qu’elle n’est point dans les limites de sa juridiction.

   Mais il est possible que de faux principes ou une erreur commise dans le raisonnement conduisent à une conclusion contraire an sens commun. Dans ce cas, celui-ci est le juge légitime de la conclusion, quoiqu’il ne le soit pas du raisonnement qui l’a donnée ; et il lui appartient de rejeter l’une, quoique qu’il ne sache point indiquer l’erreur qui s’est glissée dans l’autre.

  Ainsi, s’il arrivait à un géomètre, ayant failli dans quelque partie de sa démonstration, fût conduit à ce résultat, que deux quantités égales chacune à une troisième, ne sont pas égales entre elles, le sens commun, sans prétendre de la régularité de la démonstration, serait en droit de prononcer que la résultat est absurde ».

   Thomas Reid, Essai sur les facultés intellectuelles de l’homme, 1785, L’Harmattan, 2007, p. 293 à 300. Traduction Théodore Jouffroy (1796.1842)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 Réponses à “Le sens commun.”

  1. Oussia dit :

    Merci pour ce très bon article, et tout particulièrement pour sa distinction entre un sens commun empirique, qui serait l’étendue effective de l’accord entre les hommes, et le sens commun transcendantal, qui est l’exigence de parvenir à un accord de tous les hommes.
    Je souhaiterais simplement défendre un peu ce pauvre Thomas Reid qui est ici victime d’une attaque assez injustifiée. D’une part, il distingue très justement chez Descartes le bon sens, qui est la reconnaissance du vrai, lorsqu’il se présente à nous, et la raison, qui est le bon sens lorsqu’il est conduit par des règles de méthode, vers de nouvelles connaissances qui ne sont pas évidentes d’elles-mêmes. Il me semble que votre explication sur Descartes efface un peu le caractère informel, non méthodique du bon sens. La méthode ne dit pas comment se servir du bon sens; la première règle consiste seulement à dire qu’il faut toujours en faire usage.
    Ensuite, le sens commun de Thomas Reid ressemble beaucoup plus au transcendantal kantien, qu’à la notion d’habitus de Bourdieu. D’ailleurs, réduire les habitus à des opinions vulgaires, infondées, et opposées à toute réflexivité est un peu rapide. Les habitus sont aussi ce qui nous permet d’être en adéquation avec notre monde, et il y a aussi un habitus des intellectuels, dont la capacité à faire réflexion sur eux-mêmes et sur le monde est justement un des aspects les plus importants (cf. notamment les Méditations pascaliennes). Chez Reid, le sens commun est quelque chose qui ne s’enseigne pas par l’éducation, qui est commun à toute l’humanité, et qui rend possible le jugement sur toutes choses. Bref, si Kant l’attaque si violemment, c’est, me semble-t-il, en raison de leur très grande proximité. D’ailleurs, c’est aussi ce qui interdit de définir le sens commun de Reid comme l’opinion vulgaire. Elle est l’opinion de tout homme, pas du vulgaire.
    Enfin, dernière chose, entre la notion de sens commun venant de Gadamer, insistant sur l’inscription historique des hommes dans une tradition, et la notion de sens commun définie comme opinion vulgaire, il ne me semble pas y avoir de distinction conceptuelle, mais seulement une différence de jugement de valeur. Ajouter « c’est bien » ou « c’est mal » à un concept ne change pas le contenu de ce concept. Selon mon humble avis, la position de Vico et Gadamer est la plus intéressante, parce qu’ils cherchent tous deux à concilier la dimension préréflexive du sens commun (que l’on retrouve aussi chez Reid, et Fenelon qu’il cite), avec le fait que ce sens commun est le produit d’une transmission dans l’histoire, donc d’une éducation. Le sens commun est l’éducation si bien incorporée qu’elle en devient naturelle.

  2. Simone MANON dit :

    Merci pour ces précisions.

  3. Jean-Luc Rolland dit :

    Chère Madame, un grand merci pour la qualité de votre article. Je travaille à une thèse sur le fondamentalisme protestant et sur une école de pensée dite théologie de Princeton qui, au XIXe siècle dira s’inspirer de l’Ecole écossaise du sens commun pour justifier l’idée d’une lecture évidente du christianisme, qui devait aller de soi. Cette herméneutique préparera le concept de « fondements » non négociables chers aux fondamentalistes du début du XXe siècle. Je voulais juste vous demander tout d’abord si vous avez davantage publié sur le sens commun et d’autre part si la manière dont je référence votre texte vous convient. Merci pour tout. Je vous souhaite une excellente fin d’été. A bientôt de vous lire. Jean-Luc.
    Simone MANON, « Le sens commun », Philolog, [On-line]. [consulté le 26.08.2011] Disponible sur Internet :

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    Non, je n’ai pas écrit autre chose sur ce thème et je répondrai à vos questions dans les limites de mes compétences sur ce blog.
    Bien à vous.

  5. Buffier dit :

    Bonjour,
    Le paragraphe de la Critique de la faculté de juger sur le sens commun n’est pas le 39 mais le 40.
    Cdt.

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous avez raison. Je ne comprends pas comment j’ai pu faire cette erreur alors que j’avais le texte sous les yeux. Merci de me permettre de la corriger.
    Bien à vous.

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