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« Le plaisir tel que l’entend Epicure est appelé le plaisir constitutif, hêdonê katastematikè. Le mot katastéma paraît correspondre dans le système d’Epicure au terme sustêma employé de préférence par les stoïciens. Tandis que ce dernier terme désigne surtout l’ensemble des parties qui constituent un être vivant, le concours des éléments multiples vers une fin unique, le mot katastéma exprime plutôt l’état définitif, stable et permanent, au moins pendant une certaine durée, de l’organisme vivant. Il est sans doute permis de rapprocher de cette expression les formules que nous rencontrons aussi dans les textes authentiques, telles que eustathes katastéma tês sarkos (Us., 68), ou encore eustatheia.  En dernière analyse, c'est l'équilibre des différentes parties du corps vivant, cet équilibre qui constitue la santé, ugieia (Diog., X, 131), terme aussi employé par les Épicuriens, qui est la condition immédiate du plaisir constitutif. Le plaisir se produit naturellement et de lui-même lorsque par le jeu naturel des organes, l'équilibre physiologique est établi dans un être vivant.

   Dès lors on peut déterminer le rapport de la doctrine d'Épicure à celle d'Aristote. Il ne peut être question dans une philosophie comme celle d'Epicure d'un principe métaphysique tel que l'acte aristotélique ou même de la fonction, ergon, telle que l'admettent encore les Stoïciens. Cette idée, comme il convient dans une conception atomistique, est remplacée par l'idée toute physique d'équilibre, qui exprime en termes mécaniques la même réalité. Quant au plaisir qui s'ajoute à cet équilibre et qui est produit par lui, il semble bien qu'Épicure l'ait entendu à peu près de la même manière qu'Aristote. Nous voyons, en effet, d'après les textes les plus formels, que ce plaisir est une limite, peras, qui ne peut être dépassée. Il y a sans doute un plaisir qui accompagne le mouvement de l'organisme lorsqu'il travaille à rétablir l'équilibre momentanément détruit, c'est le plaisir en mouvement, et puisque ce plaisir implique une disparition de l'équilibre, il est par là même accompagné de douleur. Quand la douleur cesse, c'est-à-dire quand l'équilibre est rétabli, le plaisir se produit naturellement. Il est ce qu'il peut être, il ne comporte ni augmentation ni diminution. C'est sans doute ce que signifie la formule épicurienne: « La limite de la grandeur du plaisir, c'est la suppression de la douleur ». Il suffit qu'on fasse disparaître la douleur pour que, le plaisir apparaisse; non pas que cette suppression, chose toute négative, soit par elle-même le plaisir, mais parce que, au moment où elle a lieu, en vertu du jeu naturel des organes, par une loi de la nature, l'équilibre corporel étant rétabli, l'être vivant éprouve une satisfaction. L'Épicurisme implique ici une sorte d'optimisme dont il n'est peut-être pas aisé de voir l'accord avec le reste du système, mais qui est certainement dans la pensée d'Épicure, car il dit: kharis tè makaria phusei (Us., 469). Sénèque, exprimant la pensée du philosophe, emploie l'expression amantissima nostri natura (Us., 446). C'est ce même optimisme dont on retrouve la trace dans la théorie suivant laquelle ce qui est indispensable à la satisfaction des désirs naturels et nécessaires, c'est-à-dire le pain et l'eau, est facile à se procurer, euporiston (Us., 469). Telle est encore la loi qui fait que les douleurs, si elles sont très vives, ne durent pas, ou, si elles durent, sont tolérables, aut tolerabiles aut breves.

   Ce qui achèverait de montrer, s'il en était besoin, qu'Épicure est bien d'accord avec Aristote sur la conception même du plaisir, c'est cette affirmation répétée à maintes reprises que le temps du plaisir n'en modifie point la nature. Il demeure exactement le même, quelle qu'en soit la durée. Un seul instant, fut-il le plus fugitif, suffit à faire connaitre la nature ou l'essence du plaisir (Diog., X, 145). C'est là un point très important, sur lequel nous reviendrons plus loin et sur lequel est fondée une des parties les plus curieuses de la morale épicurienne. Ainsi, de même que chez Aristote l'acte auquel le plaisir est attaché est immobile sans être inerte, de même chez Épicure, l'équilibre, condition du plaisir, est stable sans être la négation du mouvement. L'immobilité produite par l'équivalence de mouvements contraires qui se neutralisent dans un équilibre stable n'est pas de l'inertie; et le plaisir, comme la condition dont il dépend, est une réalité parfaitement positive.

   Si on se place à ce point de vue, toutes les contradictions reprochées à la doctrine d'Épicure disparaissent les unes après les autres. D'abord, comme ce plaisir constitutif se produit toujours quand la douleur disparaît, on comprend très bien que les interprètes d'Épicure aient pris pour équivalentes et substitué l'une à l'autre ces deux expressions: plaisir et suppression de la douleur, indolentia, ainsi s'explique, de la façon la plus simple, le malentendu que nous avons tout à l'heure signalé, et si l'on veut exprimer la pensée d'Épicure, il ne faut pas dire: le plaisir est la suppression de la douleur, mais: le plaisir se produit toujours quand la douleur est supprimée. Il a pour condition nécessaire et suffisante la suppression de la douleur, mais en lui-même il est parfaitement positif et réel. Il est le bien-être physique qui résulte naturellement de l'équilibre corporel ou de la santé, il est le sentiment même de la santé ou de la vie. (C’est moi qui attire l’attention sur cette idée essentielle).

   On comprend ainsi comment Cicéron, ou le philosophe grec dont il s'inspire, a pu accuser Épicure de donner au mot plaisir deux sens différents et de désigner à la fois le plaisir en mouvement et le plaisir en repos. En réalité, Épicure ne donne au mot qu'un seul sens, le plaisir est essentiellement le plaisir constitutif, c'est-à-dire un plaisir en  repos. Le plaisir en mouvement, pour Épicure, comme pour Aristote, ne diffère pas essentiellement du plaisir en repos. Il en est le commencement, le premier degré, l'ébauche, c'est pourquoi un seul terme, hêdonê désigne très légitimement les deux aspects ou les deux degrés d'une même réalité. Au fond, le contresens commis par Cicéron et contre lequel on a vu ci-dessus protester les Épicuriens consiste en ceci: Cicéron, comme le sens commun, considère le plaisir en mouvement et le plaisir en repos comme deux contraires; et c'est ce que nous faisons nous-mêmes quand nous appelons plaisir positif le plaisir de l'homme qui boit ayant soif, et plaisir négatif le bien-être de l'homme qui n'a pas soif! Pour Épicure, comme pour Aristote, il n'y a point là deux contraires, il n'y a qu'un seul état qui mérite dans un cas comme dans l'autre le même nom. La seule différence qui sépare ces deux degrés d'une même réalité, c'est que le plaisir en mouvement ou ce que nous appelons le plaisir positif est accompagné de douleur, tandis que l'autre, le plaisir en repos, que nous appelons négatif, en est exempt. Pas plus pour Épicure (De Fin., l, 11, 37 et 38) que pour Platon et pour Aristippe, il n'y a lieu d'admettre, comme il nous semble encore aujourd'hui qu'il faut le faire, un état intermédiaire qui serait l'absence de douleur. Un tel état purement négatif serait un non-être, c'est-à-dire n'existe pas. Le plaisir commence aussitôt que la douleur finit. Ce plaisir, d'ailleurs, peut être très modéré. Platon disait: Un peu de blanc très pur est plus blanc que beaucoup de blanc mêlé à du noir. Épicure dit: Un peu de plaisir très pur est meilleur que beaucoup de plaisir mêlé de douleur. Ce que nous appelons plaisir positif serait appelé par lui un plaisir négatif, puisqu'il est mélangé de douleur. C'est que les Modernes, quand ils parlent du plaisir, considèrent surtout la quantité; le Grec s'attache à la qualité.

   Les autres contradictions reprochées au système s'évanouissent de même. Le plaisir constitutif, tel que nous venons de le définir, est exclusivement un plaisir corporel, il résulte de l'équilibre de la chair, katastéma tês sarkos. La condition essentielle du bien-être physique est évidemment l'alimentation; il sera donc rigoureusement exact de dire que la racine et le principe de tout plaisir est le ventre, gastêr. Pour la même raison, on comprend qu'Épicure ait dit que les formes diverses du plaisir corporel, plaisirs du goût, plaisirs de Vénus, sont les seules qui puissent nous donner l'idée du plaisir; c'est en effet de ces diverses manières que le bien-être physique se manifeste à la conscience. Enfin le même philosophe a pu dire qu'en eux-mêmes les plaisirs des débauchés ne sont point blâmables aussi longtemps qu'ils n'entraînent point de conséquences fâcheuses. C'est, en effet, comme on vient de le voir, en raison de la douleur qui s'y mêle qu'un plaisir peut être déclaré mauvais. Sur ce point Platon, Aristote, Épicure sont parfaitement d'accord. Le plaisir est bon par lui-même, il est un bien, et, s'il cesse de l'être, c'est uniquement lorsque la douleur s'y ajoute.

   La doctrine d'Épicure sur le plaisir est donc parfaitement cohérente et conséquente avec elle-même. Il faut seulement, pour bien l'entendre, se rappeler que le plaisir n'est pas, comme on l'a dit si souvent, un simple état négatif. Il faut aussi avoir présente à l'esprit cette conception de toute la philosophie grecque antérieure, d'après laquelle le plaisir n'est pas une quantité, capable de croître indéfiniment, mais une qualité, parfaitement déterminée, définie ou, comme dit Epicure lui-même, une limite, peras. On a commis une grave erreur lorsqu'on a approché la doctrine d'Épicure de l'utilitarisme anglais, qui assigne pour but suprême à l'activité humaine la plus grande somme de plaisirs. Sur quelques points de détail il peut y avoir des coïncidences entre l'Épicurisme et le Benthamisme; sur la question essentielle, la définition du plaisir, il y a une opposition radicale. »

   Victor Brochard. Etudes de philosophie ancienne et moderne. Vrin, 1954, p. 269 à 274.

 

 Cf. http://www.philolog.fr/la-sagesse-epicurienne/

Cf. http://www.philolog.fr/la-lettre-a-menecee-commentaire/

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2 Réponses à “Le plaisir selon Epicure. Victor Brochard.”

  1. Étudiant dit :

    Il me semble qu’Épicure explique que le plaisir, lorsqu’il est pur et indépassable, est le résultat de l’équilibre corporel. Que le plaisir est ainsi, pour reprendre les termes de Brochard : « le bien être physique qui résulte naturellement du bien-être corporel ou de la santé ». Mais quelle place accorde-t-il aux plaisirs de l’esprit ?

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il vous suffit de lire le commentaire de la Lettre à Ménécée pour éclairer votre lanterne. http://www.philolog.fr/la-lettre-a-menecee-commentaire/
    Bien à vous.

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