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Robert Delaunay. 1885.1941. Hommage à Blériot. 1914. 

 
 
Introduction :
    Un instrument ou un outil est un moyen dont un usager se sert pour accomplir une fonction.
   Le technicien met au point l'outil, existe extérieurement à lui et le manipule à son gré. La question est de savoir si l'on peut penser ainsi les rapports de la pensée et du langage. Les définitions courantes nous y invitent. On dit que le langage est un moyen d'expression et de communication de la pensée. On semble ainsi admettre que la pensée et corrélativement le sujet communicant préexistent au langage. On viserait du sens indépendamment de tout signe, puis on exprimerait ce sens au moyen de signes. De même l'homme serait communicant avant les pratiques de communication. La subjectivité des interlocuteurs serait donnée antérieurement à la situation d'interlocution et le sujet pensant disposerait du langage comme on dispose d'un outil.

   Qu'en est-il de ces présupposés ? Sont-ils autre chose que des illusions ?

Parce qu'enfin :

 

  • Peut-on viser du sens sans le support de signes ? La pensée sans langage peut-elle exister ? Loin d'être un simple outil, le langage n'est-il pas la substance même de la pensée, l'élément dans lequel elle se forme, s'élabore et prend conscience d'elle-même.
  • N'est-ce pas dans le milieu du langage que l'enfant devient un sujet c'est-à-dire, non seulement un être pensant, mais une subjectivité consciente apte à dire « Je » parce qu'elle s'adresse à un « tu » et devient le « tu » de celui qui dit « Je »?
  • La pensée dispose-t-elle du langage comme on dispose d'un simple outil ? Plus qu'une médiation docile, le langage n'a-t-il pas une opacité qui en fait un obstacle pour la pensée ? Qu'est-ce qui explique les rapports tendus de la pensée et du langage ?
 
Idées principales à développer :
 
  • Il n'y a pas de subjectivité consciente antérieurement aux actes sociaux de langage. L'enfant se construit comme un sujet avec une identité propre dans des relations d'interlocution. Le linguiste Benveniste montre que la subjectivité, au sens psychologique et moral se constitue à l'intérieur du langage. Cf. http://www.philolog.fr/est-ce-dans-la-solitude-que-lon-prend-conscience-de-soi/?  Il s'ensuit que le langage n'est pas l'instrument par lequel un être substantiel (schéma cartésien) entre secondairement en relation avec des êtres analogues, chacun se tenant en soi et par soi. En réalité il y a une priorité de la relation sur ses éléments. On a pu dire que « l'homme comme personne ne rencontre pas, il EST la rencontre ».
 
  • Il n'y a pas de pensée extérieure au langage. Les analyses décisives de Hegel et de Merleau-Ponty sont ici incontournables. Ces auteurs dénoncent la double illusion de la pensée pure et d'un ineffable supérieur à tout ce qu'il est possible de dire. Il s'agit de comprendre qu'il n'y a pas de pensée hors des signifiants et des liaisons signifiantes. Tant qu'elle n'est pas formulée la pensée est un leurre et c'est dans le langage que « trame la pensée » dans le double sens du mot tramer. Former un tissu en croisant les fils de trame avec les fils tendus de la chaîne. La métaphore du tissage indique que  la pensée se construit dans l'épreuve de la formulation en jouant de la fonction diacritique des signes linguistiques, mais elle n'est pas entièrement maîtresse du jeu. Et c'est ce que suggère le deuxième sens du mot tramer: combiner par des manoeuvres cachées. Il y a une opacité du langage, contraignant la pensée à se conquérir inlassablement par la reprise, la précision d'un sens qui n'est clair à lui-même que dans la réussite de la formulation et si la parole satisfait « c'est par un équilibre dont elle définit elle-même les conditions ». Cf.: Comment concevoir les rapports de la pensée et du langage? 
« Le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie » dit Hegel et Merleau-Ponty écrit : « Nos analyses de la pensée font comme si avant d'avoir trouvé ses mots, elle était déjà une sorte de texte idéal que nos phrases chercheraient à traduire. Mais l'auteur lui-même n'a aucun texte qu'il puisse confronter avec son écrit, aucun langage avant le langage Si sa parole le satisfait c'est par un équilibre dont elle définit elle-même les conditions par une perfection sans modèle. Beaucoup plus qu'un moyen le langage est quelque chose comme un être et c'est pourquoi il peut si bien nous rendre présent quelqu'un : la parole d'un ami au téléphone nous le donne lui-même comme s'il était tout dans cette manière d'interpeller et de prendre congé, de commencer et de finir ses phrases, de cheminer è travers les choses non dites. Le sens est le mouvement total de la parole et c'est pourquoi notre pensée trame dans le langage » Le langage indirect et les voix du silence dans Signes, 1951, Gallimard, p. 54. Cf.
 
  • On pense dans une langue, or une langue n'est pas un décodage neutre de la réalité. Elle est une manière propre à un groupe d'analyser le réel, de découper en lui des domaines de significations et d'imposer à la pensée des contenus qu'elle doit sans cesse interroger pour ne pas déchoir en idéologie ou en opinion. Cf. http://www.philolog.fr/comment-concevoir-les-rapports-de-la-pensee-et-du-langage/
 
 
 
 

 

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6 Réponses à “Le langage est-il un simple instrument de la pensée?”

  1. […] » Le langage est-il un simple instrument de la pensée? […]

  2. Olivier dit :

    Bonjour Madame.

    À la lecture des idées lumineuses que vous proposez, plusieurs remarques me sont apparues :

    – Ne pourrait-on pas considérer que le langage reste dans une certaine mesure instrument de la pensée en ce qu’il permet de transcrire précisément ce qui pouvait rester confus dans l’esprit ? Je pensais à Hannah Arendt qui dans Condition de l’homme moderne explique que l’apparence est ce qui constitue pour nous la réalité, de telle sorte que la matérialisation est nécessaire pour que la pensée ne disparaisse pas mais s’inscrive dans le réel. De ce point de vue, le langage, même s’il permet la pensée car il n’est pas de pensée sans langage, serait en retour le moyen par lequel les pensées restent et s’inscrivent dans la permanence. C’est pourquoi, sans doute, Platon écrit les dialogues naguère oraux, même s’il exècre la langue écrite : le langage devient le moyen de la durabilité.

    – Pourrait-on, face à ce sujet, développer l’idée que le langage ne peut être un instrument de la pensée parce qu’il la pervertit. Je pense à Bergson et la mise en question de la généralité du langage qui empêche de saisir la singularité des choses, dans leur individualité. Le concept est à la fois le moyen de la pensée (il faut bien avoir le mot « liberté » pour pouvoir y penser), mais aussi son entrave (d’où la myriade de définitions de la liberté, le terme restant démesurément abstrait…).

    – Pourrait-on aussi envisager la valeur antéprédicative du langage ? Bien sûr, pas de pensée sans langage, mais on voit bien que les mots sur lesquels nous pensons ont bien été créés. Les mots comme « démocratie » ont bien été créés par la pensée humaine, de telle sorte que le langage serait bien le résultat de la pensée lorsqu’il s’agit de créer de nouveaux mots inexistants ; la pensée précéderait le langage.

    – Pourrait-on considérer le langage comme fin et non plus comme moyen ? Dans le cas de la poésie, le langage n’est plus instrument mais fin de la pensée, qui s’attache aux mots comme à la matière du poète.

    – Pourrait-on envisager le langage comme autre chose que la langue, qu’elle fût écrite ou orale ? Ainsi, le langage du corps peut être ce qui permet le sentiment plutôt que la pensée. C’est le cas de la pitié ou de la compassion : le langage de celui qui souffre anime mon élan vers lui (sentiment) plutôt qu’un discours rationnel sur sa situation.

    J’espère que je n’ai pas été prolixe et j’attends vos remarques et objections avec grande ferveur, tellement le site que vous proposez est riche.

  3. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vos propositions sont riches et approfondissent un traitement de la question dont je ne suggère que les idées générales.
    Toutefois certaines de vos remarques me font problème.
    – Dans la première, vous articulez deux arguments qui ne sont pas sur le même plan. Au début, vous soulignez que la formulation est pour la pensée l’épreuve lui permettant de prendre possession d’elle-même, ce qui atteste qu’il n’en est pas l’instrument mais la substance. A la fin, il est moins question du langage que de la technique de l’écriture. L’argument n’est donc pas tout à fait dans le sujet.
    – Votre deuxième argument pointe les rapports tendus de la pensée et du langage, les pièges que le langage comporte. Le recours à l’idée de perversion ne me semble pas pertinent dans la mesure où il présuppose la réalité d’une pensée préexistante indemne de toute perversion, ce qui est un leurre.
    – Votre troisième argument a le tort de prétendre résoudre un problème par définition aporétique. Dans mon cours sur le langage, je souligne que si, en droit, on peut dire que la pensée précède le langage, en fait elle n’existe pas sans lui.
    – Votre quatrième argument est très pertinent pour montrer que dans la poésie le langage n’est pas un simple instrument.
    – Quant au dernier, il me semble donner à la notion de langage une extension permettant d’élargir la problématique mais exposant au risque du hors sujet.
    Bien à vous.

  4. Patrick dit :

    Bonsoir,

    Je me permets de mettre ce lien qui enrichira je l’espère le sujet : http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-prelude-au-salon-du-livre-23-%C2%AB-les-histoires-de-suzy-platiel-%E2%80%93-plaidoyer-pour

    Concernant la poésie je subodorais que le langage ne servait aucune pensée ici mais simplement un art ?

    Concernant l’argument sur le langage non verbale, au delà du fait que le langage ce n’est pas que la langue, ceci m’amène à m’interroger : une pensée sans empathie est-elle possible ? est-elle souhaitable ? Je la crois possible mais je la trouve insensée. C’est une pensée morte, infertile.
    Une pensée utile ou inutile finalement. Le triste pragmatisme des temps modernes

    Bien à vous,

  5. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Merci pour le lien.
    J’écouterai dès que j’en aurais le loisir.
    La parole est nécessairement ouverture à l’autre. Dès qu’on pense ou parle, on a cessé d’être un moi clos sur lui-même, cas pathologique excepté. Mais la relation engagée varie selon la substance du message. Quand on n’a plus que des informations à se transmettre, la communication est en effet délestée de sa meilleure part.
    Bien à vous.

  6. […] A lire également l’excellente dissertation de Simone Manon : Peut-on parler de langage animal ? […]

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